Le génocide comme champ de manœuvre

, par Alain Brossat


De notre correspondant permanent en Asie du Sud-Est

Le Monde se convertit à la doxa états-unienne du « génocide ouïgour », via son ancien correspondant à Pékin, Brice Pedroletti, adversaire déclaré du régime chinois et agitateur « antitotalitaire » patenté, peu regardant quant aux moyens déployés au service de sa perpétuelle croisade.
Un des procédés favoris de ce journaliste de guerre froide consiste à faire parler dans les colonnes du quotidien de référence des universitaires et assimilés, de même bord que lui, histoire de parfumer sa cause de senteurs académiques. On remarquera à ce propos qu’en règle générale, plus journalistes et universitaires s’assemblent et plus les seconds tendent à ressembler aux premiers – pour le pire.
C’est donc le coup du spécialiste universitaire (de là, en l’occurrence) que nous refait pour la énième fois Pedroletti, conviant cette fois-ci une certaine Chloé Froissart, « prof de sciences politiques à l’Inalco, spécialiste des rapports Etat-société en Chine et de l’évolution du régime chinois ». Dans un entretien titré tout en finesse « Chine : ‘La volonté du PCC d’éradiquer tout ce qu’il ne peut pas absorber révèle plus de fragilité que de force », celle-ci après s’être indignée de ce que le PCC créé des cellules partout, en Chine, y compris dans les sociétés étrangères (comme si l’on vivait encore au temps des concessions où les Européens étaient en Chine en terrain conquis, après avoir énoncé que « les fondateurs du Parti (communiste chinois) étaient démocrates », par contraste avec l’autocrate Xi Jinping – pathétique raccourci dicté par l’air du temps – en vient à l’essentiel, énonçant tout de go : « La Chine aujourd’hui présente beaucoup de traits du totalitarisme. La Constitution révisée après le 19e congrès proclame que ‘le Parti dirige tout’, c’est nouveau. Un régime de terreur a été instauré, notamment au Xinjiang, où il y a un génocide, mais aussi à l’encontre de tous ceux qui osent critiquer le Parti et dire la vérité ».
La thèse du « génocide ouïgour » est ici mise en avant comme vérité d’évidence, sans l’ombre d’un argument. Jusqu’à une période récente, Chloé Froissart dirigeait le centre de recherche franco-chinois à l’université Tsinghua, à Pékin – ce qui tendrait à indiquer qu’elle a œuvré au service de la diplomatie culturelle sans émoi particulier dans un pays où était, ou est, en train de se commettre un génocide… Une cause pas si urgente, donc, puisqu’elle a pu attendre son retour en France pour lâcher le mot, dans les colonnes du Monde, en même temps qu’elle se lâchait à propos de la politique de l’Etat chinois, procédé courant parmi cette catégorie de carriéristes universitaires.
Enfonçons quand même un peu le clou : si les mots ont un sens et notamment si le terme génocide n’est pas un terme anodin que les Etats, les journalistes et leurs petites mains universitaires pourraient à loisir jeter à la figure de leurs adversaires ou têtes de Turc du moment, comment est-il concevable que la diplomatie universitaire d’une démocratie occidentale, patrie des droits de l’homme comme elle aime à se dire, et fière de l’être, suive son cours sous le régime du business as usual, dans la capitale d’un pays où une machine génocidaire tourne à plein régime ?
Madame Froissart se voit-elle, se projetant dans le passé, à la tête d’un sympathique petit centre de recherche tournant à son rythme de croisière à Kigali, en 1994, à Phnom-Penh, en 1977 ? – je ne dis pas Berlin ou Varsovie, 1941 – c’était la guerre… Mais le Xinjiang, c’est loin de Pékin… ah bon… mais ne sont-ce pas les sbires de l’autocrate Xi, tel qu’il régente l’empire chinois tout entier depuis son siège pékinois qui sont ici sur la sellette ?
Ou bien c’est alors qu’il faudrait nous expliquer que le génocide perpétré par le régime chinois au Xinjiang est d’un genre particulier, si particulier qu’il ne mérite ni qu’on s’attarde sur ce qui l’atteste et en documente la réalité, ni qu’on se hâte d’abandonner la sinécure universitaire pour tirer la sonnette d’alarme… Un génocide de papier, peut-être, alors, juste un transport rhétorique au temps de la nouvelle guerre froide…
L’agitation qui se conduit aujourd’hui autour du motif du « génocide ouïgour » jette une lumière rétrospective sur la façon dont, depuis sa production, à la fin de la Seconde guerre mondiale, le mot génocide est apparu d’emblée comme un enjeu politique, un enjeu de guerre des discours et de grandes manœuvres idéologiques davantage que de droit et de justice. D’une manière tout à fait paradoxale mais aujourd’hui très évidente, l’histoire européenne s’est ré-agencée autour de la mémoire du génocide perpétré par les nazis, le motif de l’unique et l’incomparable (essentialisé par l’adoption, en Europe occidentale, du terme hébreu Shoah) a été déployé dans une perspective de recentration des récits de l’histoire du monde autour de l’histoire européenne. L’unicité de la Shoah, dans un pays comme la France, cela a un corollaire dont on mesure aujourd’hui tous les enjeux politiques et idéologiques – la relativité, pour ne pas dire la subsidiarité de tous les autres crimes d’Etat, en comparaison/incomparaison de ce qui se substantifie sous le nom d’Auschwitz – notamment les exterminations coloniales et autres crimes historiques.
On voit beaucoup mieux aujourd’hui, dans le contexte de la publication du rapport Duclert, quelle relation peut s’établir entre la ritualisation proliférante de la mémoire collective (et étatique) d’un génocide passé et l’occultation d’un génocide se perpétuant au présent et, circonstance ô combien aggravante, avec la complicité active de nos gouvernants – le génocide rwandais. On voit beaucoup mieux aussi le rapport qui s’établit entre la construction religieuse et métaphysique du discours qui entoure un génocide déclaré unique et incomparable et un objectif politique distinct : construire une sorte de ligne Maginot idéologique autour de l’Etat qui se proclame héritier et légataire des victimes de la Shoah et qui prospère sur la colonisation, la conquête et l’apartheid.
Les grandes manœuvres d’aujourd’hui, à l’occasion desquelles les journalistes à la Pedroletti et les chercheurs à la Froissart déploient leur nouvelle arme fatale, le « génocide ouigour », tout en s’apparentant à un défilé militaire nord-coréen, version mots de papier, se déploient dans une direction différente : leur destination est distinctement d’implanter sur le sol européen la langue de bois de la nouvelle guerre froide dont l’impulsion vient d’outre-Atlantique. Il faut que le « génocide ouigour » devienne un fait d’évidence et indiscutable, comme le sont la nocivité du tabac et les penchants autocratiques de Xi Jinping et Vladimir Poutine. Pour coloniser l’opinion, il faut conquérir les mots, en les dénaturant s’il le faut. La nouvelle guerre froide passe par la langue et elle tend vers la mobilisation totale des cerveaux disponibles.
La chose peut-être un peu nouvelle, dans la configuration présente, est que désormais ce qui reste du pouvoir académique, universitaire, est distinctement devenu, en matière de fabrication de l’opinion, un appendice du pouvoir médiatique. O cruelle blessure narcissique, quand bien même on se tiendrait à bonne distance de ces exercices de style…

Alain Brossat