La philosophie postcoloniale dans le roman Terxhuman d’Idlir Azizi

, par Adem Ferizaj


En puisant dans la pensée postcoloniale, auparavant absente de la littérature albanaise, Idlir Azizi, avec son roman Terxhuman, publié en 2010, a créé un nouveau genre.

L’insurrection de 1997 en Albanie et la guerre de libération du Kosovo sont les seuls événements de l’espace albanais à avoir fait simultanément la une de trois grands journaux occidentaux dans les années 1990, à savoir le New York Times, Le Monde et le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Cela n’est que peu surprenant, l’intérêt des journalistes occidentaux pour cette région étant intimement lié aux politiques susceptibles de menacer la « stabilité géopolitique » de l’Europe. Et lorsque les rédactions occidentales se décident à écrire sur l’espace albanais, une nouvelle figure leur devient indispensable : celle du « natif », chargé d’organiser les réunions et rendez-vous, fournir les informations cruciales sur le sujet traité et traduire les entretiens.

La profession de ce natif est souvent appelée « fixeur » en albanais. Le mot « terxhuman » est, lui, rarement utilisé. Ce dernier est cependant le titre du roman de 2010 d’Idlir Azizi, pas encore traduit en Français, et qui prend cette profession pour point de départ afin d’aborder, d’un côté, l’arrogance occidentale envers les Albanais et, de l’autre, fournir une analyse sans précédent de la société albanaise. L’originalité de cette analyse se trouve dans la déconstruction des discours dominants albanais fondés essentiellement sur des concepts eurocentriques et auto-humiliants. De cette manière, le livre offre une interprétation alternative et postcoloniale de la réalité albanaise, jusqu’alors absente sous cette forme, de la littérature albanaise contemporaine. Azizi ouvre ainsi avec Terxhuman un nouveau genre littéraire albanais.

« tant que l’Albanie se positionne à la fois à l’est et à l’ouest […] »

Dans ce roman, le natif travaille pour un journaliste anglais de football, employé par le Financial Times de Londres. Dans les premières phrases du livre, le « terxhuman » précise qu’il « [touchera] un bon salaire à cette occasion, c’est-à-dire en comparaison avec ce que l’on gagne normalement en albanie ». Ainsi, la misère économique pousse les non-occidentaux à accepter de très faibles salaires, certes « décents » pour un natif, mais ridiculement inférieurs aux standards occidentaux. En outre, le journaliste exploite le non-occidental en volant sa propriété intellectuelle. Car le « terxhuman » est en fait la pierre angulaire des recherches de terrain, étape cruciale du processus d’enquête au cours de laquelle le journaliste dépend entièrement de son travail.

Il s’agit d’une continuité historique : le « terxhuman », malgré son rôle, a été une figure méprisée par le voyageur occidental et ce depuis les débuts du colonialisme européen. Le chercheur Sarga Moussa, cité dans le roman d’Azizi, soutient par ailleurs qu’il existe un lien élémentaire entre le travail du « terxhuman » et la « diffusion de la pensée coloniale euro-occidentale » dominant également les discours politiques et culturels albanais. Le lecteur de Terxhuman d’Azizi apprend également que Gjergj Qiriazi, employé par l’empire austro-hongrois, fut l’un des plus importants « terxhumans » albanais du XIXe siècle.

Dans la manière dont le journaliste traite le natif et inversement, on peut observer qui dispose du pouvoir, qui est le puissant. Cette relation peut être interprétée comme une métaphore de l’absence de capacité politique d’agir des Albanais vis-à-vis de l’Occident.

« […] ni est, ni ouest […] »

Le « terxhuman », le premier protagoniste du livre, ne parle presque jamais pendant le roman. Il est une figure passive. Il écoute, traduit et fait ici et là quelques observations. Mais le « fixeur » exprime ses critiques à l’égard du journaliste sous forme de remarques qu’il ne formule en réalité jamais. Elles restent enfermées dans le monde de ses pensées. Les critiques formulées sont d’ailleurs souvent insignifiantes, telles que la participation maladroite et décalée du journaliste du Financial Times aux ovations des supporteurs de la sélection albanaise alors qu’elle vient de gagner un match contre la Grèce.

Le journaliste anglais, deuxième protagoniste du Terxhuman d’Aziz, est une figure active. Il monopolise le discours. En termes de contenu, la contribution de l’occidental ressemble à une introduction aux sciences postcoloniales. Sur le rapport des Albanais avec l’Occident, il explique : « En ce qui concerne l’Albanie, je ne suis tombé que sur des descriptions négatives, pour dire la vérité. Je me demande pourquoi les Albanais se réfèrent souvent à des opinions occidentales supposément positives à leur sujet et par rapport à l’Albanie. »

Le journaliste est donc bien conscient du risque de « tomber dans une situation ethno-touristique ». Pour cette raison, il enseigne au « terxhuman » les sciences postcoloniales, mais il le fait en exploitant économiquement et intellectuellement un sujet colonisé, à savoir le « terxhuman ». Par conséquent, ses propos sont en contradiction flagrante avec ses actes. Le journaliste du Financial Times poursuit ce comportement contradictoire en cherchant des histoires « exotiques » sur l’Albanie, qui ne font que reproduire les stéréotypes occidentaux de l’Albanais. Ainsi, même s’il prétend agir dans la lignée de principes postcoloniaux émancipateurs, le journaliste reste lui-même un agent (néo)colonial tombant dans les pièges qu’il a pourtant identifiés en théorie.

Dans un aspect plus abstrait, avec la figure du journaliste du Financial Times, Idlir Azizi rend tangible un phénomène pathologique de l’hégémonie mondiale : l’intellectuel occidental libéral de gauche, incarnant le « progrès » euro-atlantique et incapable de percevoir la continuité de ses actes avec ceux de ses prédécesseurs coloniaux. Ses critiques des injustices mondiales perdent brusquement leur sens face à la réalité de ses actions. L’auteur manie ainsi avec subtilité ce décalage pour dévoiler ce phénomène.

« […] à la fois oriental en esprit, mais aussi occidental en désir […] »

Le troisième protagoniste est le professeur « autoproclamé corrompu », licencié de son poste à l’université de Tirana en raison de rumeurs qui le présentent comme islamiste. Le professeur, aussi appelé « hadji » dans le roman, reste un personnage inoubliable après la lecture de Terxhuman. Cette figure représente un discours alternatif, mais censuré dans les espaces albanais. Le professeur dépouille le discours dominant albanais de son cadrage épistémologiquement occidental, c’est-à-dire de l’arrogance occidentale vis-à-vis des Albanais, et présente une analyse originale des problèmes culturels et politiques en Albanie. D’une certaine manière, le professeur illustre la théorie postcoloniale de l’anglais avec l’exemple de l’Albanie.

Lorsque le journaliste interroge le professeur, avec l’aide indispensable du « terxhuman », le professeur s’adresse davantage au « terxhuman » qu’au journaliste. En effet, le journaliste est indifférent au professeur. La raison est simple : ce que le professeur a à dire ne peut être utilisé pour des articles « exotiques » sur l’Albanie. En même temps, pour tous ceux qui souhaitent comprendre plus profondément l’Albanie actuelle, les mots du professeur seront la partie la plus enrichissante de Terxhuman. Voici, une liste courte et non exhaustive des problèmes abordés :

Le professeur, ou le hadji, parle de « notre communisme dénué de sens et catholiquement athée » et « du nouvel homo albanicus télévisé, postcommuniste et cryptiquement capitaliste ». Ses dénominations sont plus tangibles que les termes couramment utilisés pour caractériser les périodes politiques albanaises récentes, souvent résumées dans les milieux universitaires à l’expression de « transformation politique et économique de l’albanie ».

« […] européens dans les déclarations, musulmans dans la majorité […] »

L’expérience à travers laquelle nous emmène le professeur rend d’autant plus tangible et sensible le contenu de la critique. La littérature apporte ici une force dans l’explication bien plus puissante que celle de la démonstration par le travail de recherche académique et donne du poids à son discours. Par exemple, la lutte des classes du communisme albanais est caractérisée comme « une invention constante, dénuée de sens, car les classes elles-mêmes n’existaient pas […] en Albanie, comme elles n’y existent pas plus aujourd’hui, car l’Albanie est un pays [sans-classes et déclassé] ».

L’Albanie d’aujourd’hui est décrite comme une société qui n’est « pas ouverte mais [une société qui a en revanche ouvert ses jambes] ». Il pointe ici le rôle clé que les organisations non-gouvernementales (ONG) jouent dans l’espace albanais, notamment par les fonds qui constituent presque toujours la base de toute entreprise politique, économique ou artistique dans la région. Dans cette catégorie figurent aussi les politiciens et intellectuels albanais, créateurs du discours eurocentrique au niveau épistémique, que le professeur appelle les descendants « du communisme micro-bourgeois albanais », pour qui le problème principal se résume à gagner un salaire « [afin que les enfants aient suffisamment à manger] ». Pour cette raison, ils ont tous dépolitisé leur travail politique en acceptant tout ce que demande l’hégémonie mondiale.

Le professeur donne une autre interprétation à la « fausse » traduction de l’adage de William Shakespeare par Fan Noli – « to be, or not to be » en « vivre ou pas vivre », au sens où la vie non-occidentale n’est pas un vivre mais un survivre. Prenant l’exemple du cancer, on pourrait dire qu’en cas de diagnostic de cette maladie, l’occidental a de réelles chances de survie, grâce au système de santé fonctionnel, tandis que l’absence d’un tel système entraîne une peine de mort immédiate pour le non-occidental en cas de diagnostic.

« […] capitaliste comme individu, et ex-communiste en tant que société […] »

Le « hadji », ou le professeur, déconstruit le mythe de la démocratie en tant que système gouvernemental universel en expliquant que « en substance, nous sommes une population qui maintient la cause d’honneur […] mais les démocraties chrétiennes reposent sur la confiance et le service ». Il utilise cette base théorique pour expliquer la « corruption » différemment :
« La particularité de la corruption albanaise, ou la corruption qui accompagne la particularité albanaise, est qu’elle se situe toujours au niveau familial […], [le côté institutionnel reste à l’écart du fil rouge que constitue l’honneur et n’englobe en fait pas la relation qui se noue dans la corruption avec l’institution], à l’inverse de ce qui se joue dans la culture chrétienne authentique ».

Si l’on accepte le déroulement du professeur, les critiques par rapport à la « corruption » et au « crime organisé », omniprésentes dans les discours de l’Union Européenne, des ambassades occidentales et des ONGs semblent suspicieuses, peu constructives. Elles fonctionnent davantage comme des outils de domination ayant pour objectif de justifier le statu quo, reproduisant en l’occurrence la misère sociale dans les espaces albanais, ce qui constitue en pratique la continuité la plus significative de l’histoire albanaise moderne.
L’originalité et l’innovation dans le contenu du roman ne sont pas les seules raisons pour lesquelles le Terxhuman d’Azizi ouvre un nouveau genre dans la littérature albanaise. Un autre élément majeur se joue au niveau linguistique. Tout au long de Terxhuman, Idlir Azizi travaille la langue albanaise d’une manière absolument novatrice en enfreignant un certain nombre de règles élémentaires de l’albanais. Tous les noms sont par exemple écrits en lettres minuscules. De plus, les mots fréquemment utilisés dans la langue parlée sont écrits selon l’albanais vernaculaire (courant, parlé) et non l’albanais standard.

« Ces pays à l’esprit oriental, comme l’est l’Albanie »

En violant ainsi les règles grammaticales, Azizi réalise deux choses compatibles avec les principes postcoloniaux. Premièrement, il montre que la langue n’est pas une tour d’ivoire, mais qu’elle évolue avec le temps, surtout chez les couches sociales populaires. Ainsi, la langue a intégré au fil du temps (et intégrera) de nouveaux éléments qui l’ont influencée à long terme. Deuxièmement, l’écrivain se distingue de l’élite intellectuelle albanaise, la fantoche, de l’hégémonie occidentale, qui n’a jusqu’à présent pris aucune mesure à cet égard et considère le langage populaire comme un élément du « sous-développement » albanais.

Avec Terxhuman, Idlir Azizi brise également les conventions de l’activité artistique qui participent généralement à la reproduction du discours dominant – dans le cas albanais un discours auto-humiliant. Il faut souligner que pour créer un discours alternatif et en faire un usage artistique, le travail à mener est maintes fois supérieur à celui d’un artiste se contentant de reformuler les conceptions dominantes du monde sans les questionner, avant de les recracher à l’aide d’œuvres artistiques.

Jusqu’ici, le discours postcolonial de la réalité albanaise n’a été produit que par des travaux scientifiques que les élites albanaises dominantes continuent à ignorer. Trois exemples majeurs sont à noter. Behar Sadriu a publié un article scientifique en 2016 dans lequel il avance que la guerre en Syrie est utilisée par les élites politiques albanaises pour promouvoir l’idée que les Albanais sont de ‘bons’ musulmans européens. Piro Rexhepi, lui, analyse par un prisme postcolonial les sociétés les plus marginalisées des Balkans : bosniaques, albanaises, roms. Une concrétisation marquante de son travail est le film documentaire réalisé avec Ajkuna Tafa en 2017 « Skopje, Sarajevo et Salonique – Une trilogie post-ottomane ». Enfin, Enis Sulstarova a publié en 2006 son livre « La fuite de l’Est : l’orientalisme albanais de Naim [Frashëri] à Kadare », une œuvre monumentale de la pensée albanaise postcoloniale.

Le plus grand mérite du roman Terxhuman d’Azizi est de contribuer à cette pensée critique au moyen de la littérature, tout en l’inscrivant subtilement dans le domaine de l’art. En outre, Idlir Azizi a véritablement créé un nouveau vocabulaire ainsi qu’un univers tant sémantique que symbolique, illustré par l’expression « ces pays à l’esprit oriental, comme l’est l’Albanie », et qui permettra de propager davantage, selon d’autres formes et d’autres moyens, le postcolonialisme albanais.


Version originale du texte publiée dans la revue culturelle albanaise Peizazhe të fjalës le 19 novembre 2018. Traduit de l’albanais en français par l’auteur lui-même. Tous droits réservés.

Première publication de la version française ici.