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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>Mathieu Belezi o&#249; l'esth&#233;tique du carnage </title>
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		<dc:date>2023-01-13T10:12:29Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Khaled Sid Mohand</dc:creator>



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&lt;p&gt;Attaquer la terre et le soleil paru aux &#233;ditions Tripode a valu &#224; son auteur, Mathieu Belezi le prix litt&#233;raire 2022 du journal Le Monde. C'est le troisi&#232;me roman de l'&#233;crivain consacr&#233; &#224; un sujet peu explor&#233; par la litt&#233;rature fran&#231;aise : l'Alg&#233;rie coloniale. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'auteur qui s'est distingu&#233; par une &#233;rudition impressionnante dans ses &#339;uvres pr&#233;c&#233;dentes signe avec ce roman un livre percutant et original : jamais un &#233;crivain fran&#231;ais n'&#233;tait all&#233; aussi loin dans la description des exactions (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=10" rel="directory"&gt;Esth&#233;tique et critique culturelle&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Attaquer la terre et le soleil&lt;/i&gt; paru aux &#233;ditions Tripode a valu &#224; son auteur, Mathieu Belezi le prix litt&#233;raire 2022 du journal &lt;i&gt;Le Monde&lt;/i&gt;. C'est le troisi&#232;me roman de l'&#233;crivain consacr&#233; &#224; un sujet peu explor&#233; par la litt&#233;rature fran&#231;aise : l'Alg&#233;rie coloniale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'auteur qui s'est distingu&#233; par une &#233;rudition impressionnante dans ses &#339;uvres pr&#233;c&#233;dentes signe avec ce roman un livre percutant et original : jamais un &#233;crivain fran&#231;ais n'&#233;tait all&#233; aussi loin dans la description des exactions perp&#233;tr&#233;es par l'arm&#233;e fran&#231;aise lors de la conqu&#234;te coloniale. D&#233;crit par un critique comme &#171; un torrent qui d&#233;vaste tout sur son passage &#187;, le roman ne manque effectivement pas de fluidit&#233;, notamment en raison d'un style singulier : l'absence de points.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais au-del&#224; de la fluidit&#233;, il y est beaucoup question de fluides :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Du sang, des larmes et du sperme&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors qu'Aristote &#8211; qui ne mentionnait pas les larmes mais le lait &#8211; en fait les fluides de la vie, ils sont chez Mathieu Belezi associ&#233;s &#224; la mort, au carnage, au viol et au deuil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le sang est principalement celui des indig&#232;nes, occis par les trouffions du Capitaine Landron qui comptent parmi eux l'un des deux narrateurs du roman. Ce soldat sans nom conte placidement les &#171; exploits &#187; de cette arm&#233;e fran&#231;aise, d&#233;faite partout en Europe, mais qui va d&#233;ployer sa toute puissance de feu contre des populations civiles, le plus souvent, sans d&#233;fense.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les larmes sont celles de S&#233;raphine, l'autre narratrice, femme colon, accabl&#233;e par la &#171; r&#233;alit&#233; &#233;pouvantable &#187; qui s'offrait &#224; ses yeux en lieu et place du &#171; paradis promis par le gouvernement &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le sperme quant &#224; lui n'a pas ici pour fonction de f&#233;conder, mais de souiller, d'humilier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne peut que recommander au pr&#233;sident Macron la lecture de ces pages qui relatent &#171; la rencontre amoureuse &#187; entre fran&#231;ais et alg&#233;riennes. &#201;mouvant de romantisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Traduit en anglais, on jurerait que, le roman de Mathieu relate un &#233;pisode &#233;pique de la conqu&#234;te de l'Ouest. Son roman est un western sanglant, &#224; ceci pr&#232;s qu'il ne se d&#233;roule pas en Am&#233;rique du Nord, mais en Afrique du Nord.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'analogie est d'autant plus facile que la conqu&#234;te de l'ouest et celle de l'Alg&#233;rie sont synchrones : elles ont toutes les deux &#233;t&#233; entreprises au 19&#232;me si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout y est : les chevaux, les charriots, les timbales en fer blanc, les palissades, les sauvages assoiff&#233;s de sang, les b&#234;tes f&#233;roces &#8211; toutes seront extermin&#233;es par les fran&#231;ais : lions, panth&#232;res, gu&#233;pards&#8230; &#8211; Ce qui faisait sans doute partie du cahier des charges de la mission civilisatrice : repousser le sauvage jusqu'&#224; son effacement. Et bien s&#251;r, pas de western digne de ce nom sans la charge de la cavalerie rythm&#233;e au son du clairon, douce musique qui signe la d&#233;livrance des pauvres colons terrifi&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et enfin, l'espoir d'une vie meilleure pour les pionniers &#224; qui le gouvernement fran&#231;ais &#171; offrait &#187; des terres laiss&#233;es en jach&#232;re par ces sauvages, trop paresseux et indolents pour les cultiver.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'imaginaire colonial fran&#231;ais, les indig&#232;nes n'ont pas encore franchi le stade du n&#233;olithique, marqu&#233; par le d&#233;veloppement de l'agriculture, pr&#233;lude &#224; la civilisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, l'Alg&#233;rie produit alors non seulement suffisamment de c&#233;r&#233;ales pour r&#233;pondre &#224; ses besoins domestiques, mais en exporte &#233;galement une partie, notamment&#8230; Vers la France. Ironie du sort : c'est une livraison de bl&#233; impay&#233;e, destin&#233;e &#224; ravitailler l'arm&#233;e fran&#231;aise embourb&#233;e dans ses guerres napol&#233;oniennes qui sera &#224; l'origine du fameux coup d'&#233;ventail, pr&#233;texte &#224; la guerre de conqu&#234;te coloniale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ici comme ailleurs dans le r&#233;cit, nulle intention de l'auteur de reconduire les mythes coloniaux et encore moins de faire l'apologie de la colonisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il se contente, tel un reporter de guerre &lt;i&gt;embedded&lt;/i&gt;, mais sans complaisance, de d&#233;crire objectivement, et de restituer avec brio l'&#233;tat d'esprit de ces pionniers au service d'un id&#233;al qui les d&#233;passe : celui de la R&#233;publique. Une R&#233;publique qui comme l'expliquera Jules Ferry, devant la chambre des d&#233;put&#233;s en 1885, &#224; des droits sur cette terre d'Afrique car elle a contract&#233; des devoirs : celui &#171; des races sup&#233;rieures d'attirer &#224; elles celles qui ne sont pas parvenues au m&#234;me degr&#233; de culture (&#8230;) &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est dans la bouche de l'imp&#233;tueux Capitaine Landron, un officier pittoresque &#224; la chevelure flamboyante que s'incarne le discours de la r&#233;publique : &#171; Je le dis et le r&#233;p&#232;te, nous ne voulons que vous &#233;lever jusqu'&#224; nous, que vous faire entrer dans notre monde, &#224; tout point de vue meilleur que le v&#244;tre &#187; d&#233;clare solennellement l'officier &#224; la crini&#232;re blonde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Devant tant de sollicitude et de g&#233;n&#233;rosit&#233;, on ne peut que comprendre la frustration, la col&#232;re et enfin le courroux de cette arm&#233;e fran&#231;aise, confront&#233;e &#224; l'ingratitude des indig&#232;nes : &#171; Et ceux (&#8230;) qui s'opposeront aux lumi&#232;res que nous leur apportons, eh bien ceux-l&#224;, soyez-en s&#251;r foutredieu ! Ceux-l&#224; seront extermin&#233;s sans qu'aucune piti&#233; ne retiennent nos sabres (&#8230;) ! Et si il faut vous exterminer l'un apr&#232;s l'autre (&#8230;) eh bien nous vous exterminerons &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas donc pas par plaisir que l'arm&#233;e fran&#231;aise s'est comport&#233;e avec autant de brutalit&#233;, mais bien par n&#233;cessit&#233;. Apr&#232;s les formules d'usages qui ont pour fonction de justifier le carnage &#224; venir, Landron &#233;ructe, sermonne, galvanise et &#233;lectrise ses troupes afin de r&#233;veiller en chacun d'eux la b&#234;te immonde qui sommeille en lui. Landron, c'est un peu le g&#233;n&#233;ral Custer ou encore ce Lieutenant-Colonel du 1er r&#233;giment de cavalerie a&#233;roport&#233;-camp&#233; par Robert Duvall dans &lt;i&gt;Apocalypse Now&lt;/i&gt; qui se d&#233;lecte de l'odeur du Napalm au petit d&#233;jeuner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car c'est bien d'Apocalypse qu'il s'agit pour tous les habitants des villages indig&#232;nes qui ont le malheur de se trouver sur la route du capitaine Landron et de ses hommes, &#224; qui il r&#233;p&#232;te qu'ils ne sont pas &#171; des anges &#187;. Non, ils ne sont pas des anges, mais bien les cavaliers de l'Apocalypse qui conduiront le peuple alg&#233;rien vers la fin d'un monde : le leur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Litt&#233;ralement l'Apocalypse : la guerre, la famine et la peste. Selon la proph&#233;tie biblique, un quatri&#232;me cavalier mont&#233; sur un cheval blanc symboliserait, lui, la conqu&#234;te o&#249; l'&#233;vang&#233;lisation. Le sabre et/ou le goupillon. Toute ressemblance avec la conqu&#234;te fran&#231;aise de l'Alg&#233;rie ne saurait &#234;tre que fortuite. Le capitaine Landron manifeste un go&#251;t prononc&#233; pour le carnage, un go&#251;t apparemment partag&#233; avec l'auteur qui semble prendre plaisir &#224; nous abreuver de descriptions d'une pr&#233;cision telles qu'elles feraient rendre son repas au lecteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi chaque rencontre entre ces soldats en mission civilisatrice et les indig&#232;nes est l'occasion d'une orgie de sang, de chair et de tripes. M&#234;me le li&#232;vre abattu par un soldat habile au cours d'une partie de chasse est d&#233;crit comme un meurtre auquel nous assistons gr&#226;ce au talent descriptif de l'auteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jamais un roman n'avait d&#233;crit avec autant de d&#233;tail la violence d&#233;ploy&#233;e par l'arm&#233;e fran&#231;aise lors de cette conqu&#234;te, qui a co&#251;t&#233; la vie &#224; pas moins d'un tiers de la population que comptait alors le pays. Si la bestialit&#233; des soldats fran&#231;ais ne peut que susciter la r&#233;probation du lecteur, elle ne saurait pour autant emporter son empathie pour les victimes. Faudrait-il encore que celles-ci aient un visage, un nom, une famille, une histoire. La bri&#232;vet&#233; de leur apparition n'offre pas au lecteur la possibilit&#233; de s'identifier &#224; ces indig&#232;nes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Syndrome camusien ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne peut s'emp&#234;cher de penser au personnage de &lt;i&gt;l'arabe&lt;/i&gt; dans &lt;i&gt;L'&#201;tranger&lt;/i&gt;, le roman d'Albert Camus, qui appara&#238;t dans le r&#233;cit juste au moment de sa mise &#224; mort par Meursault. Les arabes qui apparaissent dans le roman de M. Belezi ont eux aussi une dur&#233;e de vie limit&#233;e et ne tardent pas &#224; &#234;tre transform&#233;s en steak tartare.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une fonction narrative analogue &#224; celle que l'on retrouve dans la figure de l'indien du western qui appara&#238;t au loin sur son cheval, poussant des hurlements stridents avant d'&#234;tre fauch&#233; par le tir d'une Winchester. &lt;br class='autobr' /&gt; &#192; l'inverse, difficile pour le lecteur &#8211; f&#251;t-il un fellagha avec le couteau entre les dents ! &#8211; de rester indiff&#233;rent aux souffrances, aux peines et aux espoirs de ces pauvres bougres de colons ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment rester insensible &#224; l'insondable d&#233;tresse &#8211; magistralement d&#233;crite par l'auteur &#8211; d'une m&#232;re, S&#233;raphine, qui enterre ses deux gar&#231;ons pas encore pub&#232;res, terrass&#233;s par le chol&#233;ra ? &#171; Sainte et sainte m&#232;re de dieu, vous m'avez arrach&#233; la moiti&#233; du c&#339;ur &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autant que S&#233;raphine n'est pas l'incarnation de la femme blanche arrogante et pr&#233;cieuse d&#233;barquant sur cette terre d'Afrique coiff&#233;e d'un casque colonial, portant des bottes en cuir et arm&#233;e d'un fouet pour mater et &#233;duquer ces grands enfants que sont les indig&#232;nes. S&#233;raphine n'est pas Karen Blixen et la colonie agricole est loin du mod&#232;le de la ferme coloniale dont l'auteur a donn&#233; une description remarquable dans son roman pr&#233;c&#233;dent &lt;i&gt;C'&#233;tait notre terre&lt;/i&gt;. &#192; ce stade de l'histoire coloniale, pas encore de villa &#224; l'architecture n&#233;oclassique plant&#233;e au milieu de champs d'orangers et de citronnier, mais un amas de tentes militaires plant&#233;es dans la boue o&#249; l'on ne respire pas le jasmin et la rose mais la &#171; merde et l'urine &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S&#233;raphine a froid, patauge dans la boue, souffre de la promiscuit&#233;, est priv&#233;e d'intimit&#233; et ne cesse de se demander ce qu'&#171; elle fait en Alger &#187; et a tr&#232;s vite ce sentiment pr&#233;monitoire : &#171; (&#8230;) notre place n'&#233;tait pas ici, elle n'avait jamais &#233;t&#233; ici, et elle ne serait jamais ici &#187;. Au camp de tentes succ&#233;deront des baraquements en bois construits par les soldats du g&#233;nie qui ne les prot&#232;geront gu&#232;re plus de la pluie, du vent, du froid ou du soleil. Seule source de r&#233;confort au milieu de &#171; cette terre maudite &#187; : ses enfants qu'elle enlace affectueusement mais qui ne tarderont pas &#224; &#234;tre l'&#233;picentre de ses tourments et de son d&#233;sespoir, lorsque deux d'entre eux lui seront arrach&#233;s par la maladie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au froid, &#224; la pluie, &#224; la boue, &#224; la chaleur &#233;touffante du soleil, &#224; la poussi&#232;re, &#224; l'insalubrit&#233; s'ajoute la peur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De &#171; (&#8230;) tout ce qui r&#244;de, rampe, grogne, des bandes de pillards jusqu'aux vip&#232;res &#224; cornes, en passant par ces lions du d&#233;sert qui pullulent dans la r&#233;gion &#187;, pr&#233;vient l'officier charg&#233; de la s&#233;curit&#233; du camp. Mais le commandant qui les a cueillis au d&#233;barquement de leur &#171; Mayflower &#187; leur avait assur&#233; que &#171; (&#8230;) le gouvernement de la R&#233;publique veillera sur vous comme un p&#232;re veille sur ses enfants &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Tout d&#233;vou&#233;s qu'ils sont, les soldats charg&#233;s de leur s&#233;curit&#233; ne parviendront pas &#224; prot&#233;ger les colons de l'&#233;pid&#233;mie de chol&#233;ra, ni &#224; sauver la pauvre Germaine, partie seule laver son linge quand ces &#171; (&#8230;) chiens de barbares tomb&#233;s du ciel d'Allah, avec leurs yatagans, lui avaient perc&#233; le c&#339;ur, sorti les yeux de la t&#234;te, r&#233;jouis sans doute de voir les yeux rouler comme des billes dans le sable, puis ils l'avaient &#233;ventr&#233;s (&#8230;) &#187;. A ce stade du r&#233;cit, on s'interroge sur la n&#233;cessit&#233; pour l'auteur de poursuivre une description qui s'apparente &#224; celle d'un m&#233;decin l&#233;giste : &#171; (&#8230;) presque partag&#233;e en deux, de la gorge &#224; l'entrecuisse, et leur main f&#233;roce avaient retir&#233; du ventre tous les boyaux qui s'y trouvaient, d&#233;roulant sur des m&#232;tres les tripailles sanguinolentes de l'intestin et puis ils avaient fini par lui couper la t&#234;te (&#8230;) &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les indig&#232;nes ne sont pas &#171; des anges &#187; non plus, pour reprendre la formule du capitaine Landron et peuvent donc rivaliser de bestialit&#233; avec leurs homologues fran&#231;ais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus tard, ce sera au tour de Rosette, la petite s&#339;ur de S&#233;raphine, et de son mari de trouver la mort aux mains de &#171; ces barbares sanguinaires &#187; dans des &#171; souffrances qu'il &#233;tait inadmissible d'infliger &#224; un &#234;tre humain &#187;. Pris d'un soudain acc&#232;s de pudeur, l'auteur nous &#233;pargnera cette fois les savoureux d&#233;tails du carnage. L'auteur a sans doute jug&#233; que ses lecteurs &#233;taient suffisamment impr&#233;gn&#233;s de sa prose gore pour d&#233;l&#233;guer &#224; leur imagination le soin d'&#233;laborer le sc&#233;nario d'un supplice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S&#233;raphine, d&#233;vast&#233;e, vaincue ne laisse pas le choix &#224; Henri, son mari : ils rentreront, ils quitteront cette Alg&#233;rie qui les a si durement &#233;prouv&#233;. Tant de souffrance et de sacrifice pour finalement repartir ? &#171; Regarde toi Henri, et regarde-moi, ne vois-tu pas ce que nous sommes en train de devenir ? Des guenilleux, des loqueteux, des &#233;paves (&#8230;) &#187; Quel g&#226;chis. All&#233;gorie de la pr&#233;sence fran&#231;aise en Alg&#233;rie ? Difficile de ne pas penser aux ferries quittant le port d'Alger avec &#224; leur bord ceux qu'on appellera, &#224; leur arriv&#233;e, &#171; les rapatri&#233;s &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt;Difficile de sonder les intentions de l'auteur&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'annonce d'un roman d&#233;crivant la violence de la conqu&#234;te coloniale laissait entrevoir l'espoir d'une litt&#233;rature fran&#231;aise qui cesserait enfin de traiter l'histoire franco-alg&#233;rien sous l'angle du d&#233;ni o&#249; de la nostalgie, mais il existe encore une lecture : la trag&#233;die. La d&#233;bauche de violence et de cruaut&#233; expos&#233;e tout au long de ce r&#233;cit donne le sentiment d'&#234;tre le spectateur d'un documentaire animalier. Enoncer n'est pas d&#233;noncer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car on peut &#233;prouver de la piti&#233; pour une jeune gazelle fauch&#233;e en plein vol par un pr&#233;dateur, mais la raison nous commande aussit&#244;t de penser que c'est la dure loi de la nature, contre laquelle il est aussi vain que pu&#233;ril de s'indigner. C'est la vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Chez Mathieu Belezi, pas question de d&#233;ni et encore moins de nostalgie, d'autant que celui-ci n'a aucun lien familial avec l'Alg&#233;rie, et n'y aurait m&#234;me jamais pos&#233; les pieds. Ce qui en dit long sur son &#233;rudition &#8211; tout particuli&#232;rement dans &lt;i&gt;C'&#233;tait notre terre&lt;/i&gt; &#8211; tant sa connaissance d&#233;taill&#233;e de l'histoire, de la g&#233;ographie et des m&#339;urs de cette Alg&#233;rie coloniale est &#233;difiante, et rel&#232;ve du savoir encyclop&#233;dique d'un arch&#233;ologue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt;Ni d&#233;ni, ni nostalgie, mais trag&#233;die&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Rien ne peut mieux traduire ce qui se d&#233;gage de la litt&#233;rature de M. Belezi que cette d&#233;finition de la trag&#233;die humaniste qui &#171; consiste en une d&#233;ploration passive de la catastrophe &#187;. Hasard du calendrier : la parution du livre co&#239;ncide avec la visite du chef d'Etat fran&#231;ais en Alg&#233;rie en aout 2022, qui a suscit&#233; une pol&#233;mique lorsque celui-ci a qualifi&#233; la relation franco-alg&#233;rienne de &#171; relation d'amour avec sa part de tragique &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Autre hasard, heureux pour l'auteur : il est r&#233;cipiendaire du prix litt&#233;raire du journal &lt;i&gt;Le Monde&lt;/i&gt; alors que le quotidien est encore embourb&#233; dans le scandale de la censure dont il a &#233;t&#233; &#224; la fois victime consentante et obs&#233;quieuse. Le journal avait publi&#233; l'excellente tribune de l'historien Max Pol Morin intitul&#233;e : &#171; R&#233;duire la colonisation en Alg&#233;rie &#224; une &#8220;histoire d'amour&#8221; parach&#232;ve la droitisation de Macron sur la question m&#233;morielle &#187; avant de c&#233;der aux pressions de l'Elys&#233;e, la retirant de son site internet&#8230; Et pr&#233;sentant ses excuses &#224; ses lecteurs et au pr&#233;sident.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'interview que l'auteur donne au journal &#224; l'occasion de la remise de son prix &#233;claire &#224; peine plus le lecteur sur ses intentions d'autant qu'il se garde bien, par ailleurs, de revenir sur la pol&#233;mique. Le retour sur cette s&#233;quence effroyable de l'histoire moderne dont aucun des peuples africains n'est sorti indemne, n'est pour M. Belezi, ni l'occasion de rendre justice aux victimes, ni de d&#233;noncer ses bourreaux, puisqu'ils communient tous les deux dans la m&#234;me barbarie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non, la colonisation fran&#231;aise de l'Alg&#233;rie est pour M. Belezi &#171; un territoire litt&#233;raire &#187; qui lui permet, selon ses mots d'exp&#233;rimenter &#171; un style, d'organiser un flux en &#233;liminant les points, en orchestrant une scansion, une musicalit&#233; &#172;particuli&#232;res &#187;. La litt&#233;rature de M. Belezi rappelle finalement ces reporters de guerre partis couvrir des conflits, moins par volont&#233; de d&#233;noncer les atrocit&#233;s dont ils sont t&#233;moins, que par une sombre fascination pour la mort et un d&#233;sir d'esth&#233;tiser l'horreur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une interview donn&#233;e &#224; &lt;i&gt;L'Humanit&#233;&lt;/i&gt; &#224; l'occasion de la parution de &lt;i&gt;C'&#233;tait notre terre&lt;/i&gt;, l'auteur se d&#233;clare : &#171; Hors de toute sentimentalit&#233;, de tout point de vue moral, de toute vis&#233;e &#233;difiante. &#187;. La France peut continuer &#224; ronronner en toute qui&#233;tude, des sentinelles veillent sur sa bonne conscience. Toute cette m&#233;chancet&#233; n'est pas le fruit de l'id&#233;ologie colonialiste fran&#231;aise mais s'explique par la vilaine nature de l'homo sapiens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Khaled Sid Mohand&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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