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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>&#171; Il peut y avoir plein d'&#233;toiles dans un livre... &#187; [2/2]</title>
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		<dc:date>2024-11-19T13:27:44Z</dc:date>
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		<dc:creator>Alain Brossat, Ninon Grang&#233;</dc:creator>



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&lt;p&gt;Un entretien avec Ninon Grang&#233;, &#224; propos de son livre : Philosophie avec personnages &#8211; essai de fictionnalisme politique (Mim&#233;sis, 2024) &lt;br class='autobr' /&gt;
Premi&#232;re partie &#224; lire ICI &lt;br class='autobr' /&gt;
AB : J'ai eu grand plaisir &#224; lire le chapitre que tu consacres au protagonisme et au protagoniste comme personnage rep&#233;rable, dans l'&#233;v&#233;nement historique ou, plus g&#233;n&#233;ralement, dans la vie publique, &#171; quelque part &#187; entre le h&#233;ros et l'anonyme. Un personnage inclus dans le groupe, en partageant le destin collectif &#8211; mais s'y (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=21" rel="directory"&gt;Parutions&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Un entretien avec Ninon Grang&#233;, &#224; propos de son livre : &lt;i&gt;&lt;a href=&#034;https://www.editionsmimesis.fr/wp-content/uploads/9788869764219.jpg&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Philosophie avec personnages &#8211; essai de fictionnalisme politique&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; (Mim&#233;sis, 2024)&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Premi&#232;re partie &#224; lire&lt;/i&gt; &lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/parutions/article/il-peut-y-avoir-plein-d&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;ICI&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;AB&lt;/i&gt; : J'ai eu grand plaisir &#224; lire le chapitre que tu consacres au protagonisme et au protagoniste comme personnage rep&#233;rable, dans l'&#233;v&#233;nement historique ou, plus g&#233;n&#233;ralement, dans la vie publique, &#171; quelque part &#187; entre le h&#233;ros et l'anonyme. Un personnage inclus dans le groupe, en partageant le destin collectif &#8211; mais s'y singularisant n&#233;anmoins par un trait distinct &#8211; de Jean-Baptiste Drouet, reconnaissant le roi en fuite &#224; Varennes, mais aussi bien, dis-tu, plus pr&#232;s de nous, des figures dont l'engagement fait une entaille dans le pr&#233;sent, sans pour autant qu'elles soient prises dans la spirale de l'h&#233;ro&#239;sme ou du martyre &#8211; Edward Snowden, Carola Rackete, C&#233;dric Herrou ; des figures qui peuvent acc&#233;der &#224; la notori&#233;t&#233; sans passer pour autant du c&#244;t&#233; du majeur, diraient les deleuziens. Je te cite : &#171; L'acteur collectif, c'est ce protagoniste qui sort de l'invisibilit&#233; individuelle mais participe pleinement de la visibilit&#233; collective &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je te suis bien ici, mais je reste sur ma faim concernant un point crucial : comment, dans nos soci&#233;t&#233;s, le protagonisme peut-il r&#233;sister &#224; l'appareillage m&#233;diatique de tout &#233;v&#233;nement, de toute la vie publique ? D&#232;s que les choses bougent, d&#232;s que l'enjeu du collectif surgit dans des actions publiques qui d&#233;bordent le cadre de l'institution politique soumise aux conditions de l'Etat, &lt;i&gt;la chasse au leader est ouverte&lt;/i&gt; &#8211; de Mai 68 au mouvement des Gilets jaunes. S'il est un pont-aux-&#226;nes pour les m&#233;dias et pour les appareils de com' en g&#233;n&#233;ral, c'est bien celui-ci &#8211; comment un mouvement pourrait-il exister sans leader(s) ? La masse a besoin de chefs comme l'escargot de l'averse &#8211; depuis Gustave Le Bon, rien n'a boug&#233;. Dans ces conditions, comment le protagoniste dont l'action le singularise au sein du collectif peut-il &#233;chapper &#224; sa &lt;i&gt;starisation&lt;/i&gt; &#8211; en h&#233;ros ou en ennemi public, voire en monstre, peu importe finalement ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;NG&lt;/i&gt; : Il faut d'abord noter que le protagonisme est un concept invent&#233; par l'historien Ha&#239;m Burstin avec ceci de particulier qu'il a abandonn&#233; son concept au d&#233;sir des autres chercheurs. Nous pouvons utiliser un concept qui n'a pas de d&#233;finition propre et qui n'a pas besoin d'&#234;tre renvoy&#233; &#224; un auteur, un concept qui n'aurait pas de marque essentielle. C'est suffisamment rare pour &#234;tre signal&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le protagonisme selon Burstin exprime &#224; mon sens quelque chose d'important, justement par rapport au r&#233;gime hyperm&#233;diatique que tu soulignes. La relation entre l'individu et le collectif est, avec le protagonisme, &#233;clair&#233;e par un aspect r&#233;ellement &lt;i&gt;constitutif&lt;/i&gt;. Nous ne savons pas ce qu'est une foule, nous ne savons pas ce qu'est une entit&#233; collective. Que l'on se tourne vers la psychologie ou la philosophie la plus pointue sur la question, le ph&#233;nom&#232;ne, la situation et l'identit&#233; d'une foule restent, sinon un myst&#232;re, du moins un probl&#232;me. Or le protagonisme &#233;tudie la mani&#232;re dont un individu, non pas se d&#233;tache de la foule pour vivre un h&#233;ro&#239;sme temporaire, mais se projette comme &#233;l&#233;ment de la foule pour accomplir un dessein politique, avant de se refondre dans l'anonymat du tout. Le protagonisme est une mani&#232;re tr&#232;s organique de consid&#233;rer la foule et l'action collective, ce qui est particuli&#232;rement int&#233;ressant concernant les entit&#233;s collectives, qui ne seraient ainsi pas forc&#233;ment des fictions, et pour la philosophie politique qui tend, dans son histoire, &#224; creuser une opposition entre mod&#232;le organique et mod&#232;le artificialiste, essentiellement pour d&#233;crire l'&#201;tat, alors que je pr&#233;tends que les deux mod&#232;les sont actifs dans diff&#233;rentes strates du politique. Burstin insiste sur l'&#233;criture de soi du protagoniste ; j'insiste sur le double mouvement, profond&#233;ment politique, d'apparition et de d&#233;sapparition (un terme tr&#232;s important selon moi) de l'individu. Et c'est pr&#233;cis&#233;ment l&#224; que r&#233;side la r&#233;sistance &#224; la soif de chef avec laquelle les r&#233;cits m&#233;diatiques voudraient simplifier la vie politique. Snowden, Herrou ou Rackete repr&#233;sentent (voici une acception valable du terme) la foule, j'ai envie de dire le peuple, sans lui voler une part de lui-m&#234;me par la starification, forc&#233;ment d&#233;ceptive de ce point de vue. Ils r&#233;sistent, de leur fait mais aussi ind&#233;pendamment de leur volont&#233;, &#224; la facilit&#233; du &#171; personnage principal &#187; de l'histoire. Encore plus embl&#233;matique, le boxeur Christophe Dettinger (pr&#233;cis&#233;ment on retient &#224; peine son nom, simplement une image qui a fait le tour des r&#233;seaux de mani&#232;re &#233;pisodique) qui tient en respect avec ses poings des gendarmes arm&#233;s jusqu'aux dents pendant les Gilets jaunes, exprime une aspiration populaire, se fait le bras avanc&#233; des d&#233;sirs de la foule, pendant quelques minutes. Cet &#233;l&#233;ment constitutif de la foule r&#233;pond &#224; une question impossible : comment une juxtaposition d'individus fait-elle foule ? Mais aussi, qu'est-ce que la &lt;i&gt;conscientisation&lt;/i&gt; de la foule dans la mesure o&#249; tout un chacun peut ressentir une partie de ses aspirations, &#233;videmment collectives, remplie avec la r&#233;sistance de Dettinger ou de Rackete ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;AB&lt;/i&gt; : Ton passage sur le soldat nu m'a rappel&#233; une anecdote que me racontait mon grand-p&#232;re paternel qui a pass&#233; quatre ann&#233;es dans les tranch&#233;es, sur diff&#233;rents fronts. Alors qu'il &#233;tait sur le front vosgien, au Vieil-Armand o&#249; de terribles affrontements ont eu lieu et o&#249; les tranch&#233;es allemandes et fran&#231;aises &#233;taient tr&#232;s proches, il vit par une fin de journ&#233;e ensoleill&#233;e un soldat allemand &#233;merger de sa tranch&#233;e, manifestement en qu&#234;te d'un endroit tranquille pour faire ses besoins. La cible id&#233;ale. Il n'a pas tir&#233;, il faisait trop beau... Cet exemple va-t-il dans le sens de ton argumentation ? Mon grand-p&#232;re s'appelait Paul Brossat, il &#233;tait instituteur, hussard noir de la R&#233;publique, officier subalterne et il a &#233;t&#233; lui-m&#234;me plusieurs fois bless&#233; sur le front. J'ai quelque part dans mon bazar la L&#233;gion d'honneur qui lui a &#233;t&#233; d&#233;cern&#233;e pour ses exploits &#8211; mais il s'est retenu d'allumer le trouffion allemand qui allait chier. Il me semble que cela va tout &#224; fait dans ton sens.&lt;br class='autobr' /&gt;
Une question, dans le prolongement de ce souvenir : pourrait-on dire que le meurtre &lt;i&gt;retenu&lt;/i&gt; du soldat nu ou trop ouvertement vuln&#233;rable, c'est le degr&#233; z&#233;ro de la fraternisation ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&lt;i&gt;NG&lt;/i&gt; : En effet l'histoire de ton grand-p&#232;re aurait fort bien pu se trouver dans le livre de Michael Walzer qui travaille le cas du soldat nu &#224; partir de r&#233;cits tout &#224; fait similaires. Je l'analyse quant &#224; moi comme l'incursion du temps de la paix dans le temps de la guerre. Ce qui retient de tuer le soldat en position de le faire, c'est la pression soudaine du temps de la paix, ce moment o&#249; cela ne se fait pas, de tuer son prochain. Ceci est une affaire de repr&#233;sentation : le temps de la paix (et non pas la paix) s'impose par une image, le beau temps ou le besoin de d&#233;f&#233;quer, tellement ordinaires. J'insiste sur cette question de la repr&#233;sentation et du temps, dimension invisible, parce que les philosophes qui se sont pench&#233;s sur le cas du soldat nu ont fait de cet exemple un cas moral, sans interroger les images. Ils ont raison bien s&#251;r, mais ils font la moiti&#233; du chemin. La morale est fond&#233;e aussi sur des repr&#233;sentations, pas seulement sur des principes. Peut-&#234;tre les h&#233;sitations quant &#224; l'analyse de ce cas sont-elles dues au fait que la morale est effac&#233;e, supplant&#233;e, recouverte par, simplement, des images. Les r&#233;cits de guerre insistent sur les sensations, les odeurs, les sons, les r&#233;actions qui ne semblent pas r&#233;fl&#233;chies, sur une mani&#232;re d'exister dont on n'a pas l'habitude en temps ordinaire. La dur&#233;e dans la guerre ne ressemble pas &#224; la dur&#233;e dans la paix, c'est un signe manifeste que le temps n'est pas le m&#234;me. Dans le moment o&#249; l'on s'abstient de tuer, c'est l'ancien monde, c'est-&#224;-dire l'ancienne temporalit&#233;, de l'exister qui surgit.&lt;br class='autobr' /&gt; J'aurais aim&#233; savoir comment ton grand-p&#232;re t'a racont&#233; cet &#233;pisode. Les exemples de Michael Walzer sont des r&#233;cits d'&#233;crivains. Ils savent manier la plume, ils mettent en r&#233;cit, quand bien m&#234;me leur but serait le t&#233;moignage en premi&#232;re personne. Ils &#233;crivent cet &#233;pisode parce que, d'une mani&#232;re ou d'une autre, celui-ci leur pose probl&#232;me. D'ailleurs aucun n'en tire de conclusion, comme s'ils s'arr&#234;taient au seuil de la morale. Est-ce que ton grand-p&#232;re s'arr&#234;tait aussi au seuil de la conclusion morale ? L'analysait-il comme le degr&#233; z&#233;ro de la fraternisation, comme tu l'&#233;cris ? Les &#233;crivains qui racontent, notamment dans la Premi&#232;re Guerre mondiale, des &#233;pisodes de fraternisation mettent bien ce mot sur des moments ainsi v&#233;cus. Henri Barbusse, Eric Maria Remarque, Blaise Cendrars etc., ont tous un &#233;pisode de fraternisation possible ou effective &#224; raconter. Le cas du soldat nu ne rentre pas dans cette cat&#233;gorie, me semble-t-il. Tout &#224; fait spontan&#233;ment, j'aurais tendance &#224; parler de degr&#233; z&#233;ro de la morale, quand nous nous rendons compte, m&#234;me en temps de guerre et malgr&#233; l'ordre de tuer l'ennemi, que nous sommes des humains se ressemblant les uns les autres.&lt;br class='autobr' /&gt;
Cela plaide en faveur d'une morale minimale, non pas la morale &#171; d&#233;cente &#187; au sens anglo-saxon, mais une morale qui tient compte des images, avec ceci de probl&#233;matique qu'elles ne sont pas forc&#233;ment rationnelles. Il faudrait aussi savoir, vraiment, ce que signifie la fraternisation. Ce mot m'a toujours pos&#233; probl&#232;me, le fait que je sois une femme n'y est &#233;videmment pas &#233;tranger. Il tient compte d'une communaut&#233; masculine, si valoris&#233;e en temps de guerre, et il semble pr&#233;cis&#233;ment passer par-dessus toute morale possible : simplement parce que nous sommes des &#171; fr&#232;res &#187;, nous ne nous entretuons pas. Les &#171; fr&#232;res &#187; excluent les &#171; humains &#187;, et les femmes n'en parlons m&#234;me pas ; c'est ce que j'entends dans ce mot, non pas l'inclusion mais l'exclusion d'un principe &#233;l&#233;mentaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;AB&lt;/i&gt; : Mon grand-p&#232;re appartenait plut&#244;t &#224; la cat&#233;gorie &#171; revenus muets du front &#187;, comme dit Benjamin. Il ne racontait pas ses souvenirs d'ancien combattant, simplement, certains &#233;pisodes ou certaines images pouvaient lui revenir inopin&#233;ment par bouff&#233;es, surtout vers la fin, cela remontait comme du fond d'un puits tr&#232;s profond et c'&#233;taient les m&#234;mes anecdotes qu'il racontait d'une voix douce, un peu f&#234;l&#233;e et sur un ton qui sugg&#233;rait bien : vous ne comprendrez jamais, vous ne pouvez pas comprendre... Je n'ai pas souvenir qu'il ait &#233;voqu&#233; les fraternisations, et pourtant, il &#233;tait au Chemin-des-Dames, au pire moment... Sa fa&#231;on diff&#233;r&#233;e et apost&#233;riorique de &#171; fraterniser &#187; (lui qui, en 1919, a particip&#233; &#224; l'occupation de la Rh&#233;nanie...), c'&#233;tait de m'encourager &#224; &#234;tre bon en allemand au lyc&#233;e. Je ne l'ai jamais entendu dire un mot de travers &#224; propos de l'Allemagne ou des Allemands &#8211; il aimait au contraire placer dans la conversation les quelques mots d'allemand qu'il avait rapport&#233;s de cette guerre, quand le sujet s'y pr&#234;tait. S'il &#233;prouvait de l'animosit&#233;, c'est plut&#244;t &#224; l'endroit des Nivelle et compagnie, partisans de l'offensive &#224; outrance et responsables &#224; ce titre des plus horribles h&#233;catombes de l'ann&#233;e 1917.&lt;br class='autobr' /&gt;
Bien s&#251;r, fraternisation est un mot terriblement genr&#233; et son &#233;quivalent f&#233;minin n'existe pas &#8211; ou n'est pratiqu&#233; que dans des milieux o&#249; je n'ai pas mes entr&#233;es... Mais ici, ne pourrait-on pas desserrer un peu l'&#233;tau de la &lt;i&gt;gender correctness&lt;/i&gt; ? &#8211; la jeune fille fran&#231;aise, un jour ensoleill&#233; de l'&#233;t&#233; 1944, qui se porte &#224; la rencontre du GI faisant son entr&#233;e dans sa bourgade au volant de sa Jeep, pour l'embrasser, donc &#8211; n'est-ce pas quand m&#234;me un peu de la fraternisation, la beaut&#233; et l'intensit&#233; du moment renversant pour un instant les barri&#232;res du &lt;i&gt;gender divide&lt;/i&gt; ? Et si le GI est noir, c'est &#233;videmment encore mieux, dans le genre &lt;i&gt;trouble dans la fraternisation&lt;/i&gt;...&lt;br class='autobr' /&gt;
J'en viens maintenant &#224; ton chapitre consacr&#233; &#224; Agamben. J'ai &#233;t&#233;, comme tant d'autres, le lecteur enthousiaste de &lt;i&gt;Homo sacer&lt;/i&gt;, puis est venu un moment o&#249; j'ai commenc&#233; &#224; &#234;tre rebut&#233; par ce que je percevais comme le ton apocalyptique de sa philosophie, ce jusqu'&#224; ses prises de position, proprement d&#233;lirantes &#224; mon sens, lorsqu'est survenu l'&#233;v&#233;nement-Covid. J'ai eu alors le sentiment d'assister &#224; l'effondrement d'une pens&#233;e forte &#8211; une sensation, plut&#244;t, et tr&#232;s p&#233;nible.&lt;br class='autobr' /&gt;
Or, tu &#233;cris ceci : &#171; Se r&#233;f&#233;rant &#224; la traduction que Hobbes produisit de Thucydide, Agamben rapproche bien s&#251;r ces deux personnages et l'&#233;pid&#233;mie dans l'&#233;pisode c&#233;l&#232;bre de la peste &#224; Ath&#232;nes, dont il tire directement que l'id&#233;e de &lt;i&gt;multitudo dissoluta&lt;/i&gt;, qui habite la cit&#233; sous la domination du L&#233;viathan, [peut] &#234;tre assimil&#233;e &#224; la masse des pestif&#233;r&#233;s, qu'il faut soigner et gouverner &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Est-ce qu'on tient l&#224; le fil rouge qui nous conduit aux &#233;garements d'Agamben au temps de la pand&#233;mie covidienne ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;NG&lt;/i&gt; : Juste un mot sur la fraternisation et ton grand-p&#232;re. Au-del&#224; des th&#233;matiques actuelles de genre et de classe, il est ind&#233;niable (je n'en ai d'&#233;chos que par la litt&#233;rature de guerre, fictionnelle ou de t&#233;moignage) qu'un sentiment de commune appartenance devait traverser les soldats de l'un et l'autre camps. Ce que j'appelle identit&#233; groupale est prot&#233;iforme : de tr&#232;s jeunes hommes qui se font massacrer des deux c&#244;t&#233;s dans une guerre confinant de plus en plus &#224; l'absurde, cela doit rapprocher les esprits. J'aurais &#233;t&#233; curieuse, tout de m&#234;me, de savoir ce que ton grand-p&#232;re faisait de ce sentiment pendant et apr&#232;s la &#171; Seconde &#187;, parce que, s'il t'a racont&#233;, il a donc fait partie de cette g&#233;n&#233;ration si &#171; chanceuse &#187; qui a travers&#233; les deux guerres mondiales.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'en viens &#224; Agamben, c'est l'occasion de faire un point sur mon propre &#171; sentiment intellectuel &#187;. Agamben est assur&#233;ment un grand penseur, et d'abord un grand philosophe &#233;rudit, le premier volume de &lt;i&gt;Homo sacer&lt;/i&gt; a &#233;t&#233; un &#233;v&#233;nement mais aussi toutes ses analyses aussi pr&#233;cises et fines que pleines de savoirs sur le commandement. La d&#233;licatesse de sa pens&#233;e se ressent dans ses &#233;crits plus courts, sur la m&#233;moire par exemple, sur le corps, sur la po&#233;sie. Tout en s'inscrivant dans une tradition tr&#232;s honorable de la philosophie occidentale, il ne renonce pas &#224; une forme plus &#233;nigmatique, je pense par exemple &#224; ses &lt;i&gt;Stanze&lt;/i&gt;. Qu'un philosophe contemporain revienne aux textes m&#233;di&#233;vaux pour faire sens aujourd'hui, il faudrait lui rendre hommage rien que pour cela.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mes travaux sur l'&#233;tat d'exception lui doivent &#233;norm&#233;ment. Il a &#233;t&#233; le premier &#224; d&#233;plier toute la profondeur de ce qui se jouait au tournant des ann&#233;es 2000, quand d'autres s'escrimaient &#224; int&#233;grer les attentats de 2001 et la guerre en Irak dans une pens&#233;e assez pauvre et faussement pol&#233;mique. Et son &lt;i&gt;Homo sacer&lt;/i&gt; encore davantage que &lt;i&gt;&#201;tat d'exception&lt;/i&gt; a eu &#233;videmment un retentissement tardif avec la pand&#233;mie de covid et les politiques qui ont &#233;t&#233; mises en place ; l'&#233;tat d'urgence s'accomplit pleinement, les droits sont restreints, aussi bien &#224; l'occasion d'attentats qu'&#224; cause d'un virus. L'effet totalisant &#233;tait bien l&#224;, tr&#232;s visible, quoique je sois toujours stup&#233;faite que cela n'ait pas suscit&#233; davantage de r&#233;sistance. Les deux conf&#233;rences sur lesquelles je me penche dans le livre sont d'ambition plus r&#233;duite. Elles restent assez orales et sentent un peu leur le&#231;on sur Hobbes et sur Nicole Loraux, m&#234;me si, comme tu le soulignes, le rapprochement entre les sujets suppos&#233;s pestif&#233;r&#233;s qui font le peuple et la communaut&#233; mondiale de confin&#233;s que nous avons &#233;t&#233; est frappant, comme en une illustration sans transformation du biopolitique de Foucault, qu'Agamben continue de travailler.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je voudrais revenir sur ta r&#233;action. Agamben est aussi un fait de soci&#233;t&#233;, de soci&#233;t&#233; intellectuelle pour ceux qui l'ont lu. Je veux dire par l&#224; que sa r&#233;ception est aussi un sympt&#244;me. Sur l'&#233;tat d'exception et le paradigme des camps qui serait celui de nos soci&#233;t&#233;s occidentales de d&#233;mocraties dites lib&#233;rales, les r&#233;actions des chercheurs, des universitaires, ont &#233;t&#233; dans un premier temps d'admiration un peu stup&#233;faite (d'&#234;tre mis devant l'&#233;vidence de d&#233;mocraties illib&#233;rales tendant au totalitarisme), puis dans un second temps de rejet, comme si ce qu'il &#233;crivait r&#233;v&#233;lait quelque chose de trop insupportable &#224; se repr&#233;senter. Il est fascinant de constater la masse d'articles qui commence avec la d&#233;finition de l'&#233;tat d'exception selon Agamben pour ensuite d&#233;boulonner celui-ci. Ces articles de philosophes, politistes, juristes, sociologues s'en prennent &#224; un seul aspect et pensent avoir r&#233;fut&#233; l'ensemble, presque fiers d'avoir r&#233;ussi &#224; contredire le grand penseur, alors qu'en fait ils ne parviennent pas &#224; sortir de ce qu'Agamben met au jour. On peut critiquer une pens&#233;e &#8211; pour ma part, je trouve qu'il n'apporte rien &#224; la stasiologie qu'il appelle de ses v&#339;ux, qu'il comprend simplement comme une pens&#233;e de la guerre civile ; l'appel de Balibar dans &lt;i&gt;Violence et civilit&#233;&lt;/i&gt; est bien plus pertinent &#8211; mais faire une faute de logique dans la r&#233;futation est r&#233;v&#233;lateur d'une panique, en plus sans doute d'une tendance &#224; la pr&#233;tention. Aucun autre chercheur, moins bien dot&#233;, moins important, n'a subi ce traitement. Comment ne pas y voir un sympt&#244;me ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Alors, oui, Agamben a &#233;t&#233; outrancier et d&#233;pass&#233;. Il a minimis&#233;, relativis&#233;, exag&#233;r&#233; et mal compar&#233; la pand&#233;mie. Il a fait preuve de mauvaise foi, tout habit&#233; par le paradigme du camp et par l'&#233;tat d'exception dont on ne peut nier qu'il soit galopant. Il nous a montr&#233;, &#224; son insu, la limite tr&#232;s fine entre rationalit&#233; et complotisme, entre les v&#233;rit&#233;s de fait et la &#171; post-v&#233;rit&#233; &#187; &#8211; deuxi&#232;me sympt&#244;me. Je le vois plut&#244;t comme hant&#233; par des images transhistoriques. S'il les affronte mal, j'ai l'impression que notre soci&#233;t&#233; ne veut pas les affronter du tout. De Hobbes &#224; Agamben, ce que l'on doit retenir de la &#171; &lt;i&gt;multitudo dissoluta&lt;/i&gt; &#187;, et qui est un &#233;l&#233;ment essentiel de &#171; ma &#187; stasiologie, c'est que la possibilit&#233; de l'effondrement est toujours l&#224;, que le politique est &#233;difi&#233; sur cette possibilit&#233;, et qu'il tient sa coh&#233;rence et son incoh&#233;rence de cette possibilit&#233;-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;AB&lt;/i&gt; : De ton chapitre dense sur le &lt;i&gt;ius post bellum&lt;/i&gt;, je serais tent&#233; de d&#233;duire des formules radicales et d&#233;senchant&#233;es, du genre : cela fait belle lurette que nous avons quitt&#233; le monde de Clausewitz dans lequel &#224; la guerre succ&#232;de la paix. Le monde pr&#233;sent est plus &#233;tranger que jamais &#224; ce que Kant d&#233;signait comme une paix fond&#233;e sur des principes. Ce que nous sommes accoutum&#233;s &#224; confondre avec la paix, ce serait plut&#244;t des &#233;tats de non-guerre ouverte ou plut&#244;t des &#233;tats dans lesquels la guerre, c'est le malheur des autres. Comme tu le dis bien, &#171; la guerre n'est pas finie quand elle est termin&#233;e &#187;, formule &#224; laquelle je serais enclin &#224; donner une port&#233;e g&#233;n&#233;rale ayant valeur de diagnostic sur l'&#233;poque, disant : depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, nous vivons sous un r&#233;gime d'apr&#232;s-guerres interminables sous lesquelles couvent des avant-guerres aux traits toujours plus distincts. Cela saute aux yeux quand on voit les choses depuis l'Asie orientale &#8211; depuis la capitulation du Japon, l'illusion du monde en paix n'y a jamais vraiment pris corps et tout est &#224; nouveau en place pour qu'&#233;clate un conflit majeur &#8211; les &#201;tats-Unis et l'Occident ont juste chang&#233; de &lt;i&gt;bad guy&lt;/i&gt;... Au c&#339;ur du pr&#233;sent conflit se rep&#232;re en effet comme tu le notes la figure de la &lt;i&gt;stasis&lt;/i&gt; &#8211; le diff&#233;rend entre l'Occident et la Chine autour de Ta&#239;wan se situe de mani&#232;re tangible dans le prolongement de la guerre civile chinoise. Il me semble que dans un tel contexte, mais cela vaut aussi bien &#224; l'&#233;chelle globale, la figure de la guerre juste s'efface devant celle de la guerre des mondes. La guerre que l'Occident conduit contre le djihadisme est une guerre des mondes, comme le serait une guerre mettant aux prises la Chine avec les &#201;tats-Unis et ses alli&#233;s, comme l'est la guerre intermittente entre l'Iran et Isra&#235;l. Je trouve que sur ces questions, la philosophie politique classique nous laisse vraiment en plan, pour autant en particulier que les efforts qui ont pu &#234;tre d&#233;ploy&#233;s, depuis la Premi&#232;re Guerre mondiale notamment, pour faire valoir les droits du droit dans la guerre ont &#233;t&#233; r&#233;duits &#224; n&#233;ant par les nouvelles machines de guerre ; que ce soit au cours des terribles guerres de d&#233;colonisation ou bien, depuis la chute de l'URSS, avec la relance des ambitions imp&#233;riales du bloc occidental &#8211; depuis la premi&#232;re guerre en Irak singuli&#232;rement. La guerre, aujourd'hui, avant, apr&#232;s, pendant, me semble moins que jamais soumise &#224; quelque forme de &lt;i&gt;ius&lt;/i&gt; que ce soit. Cela tient pour une part essentielle que les guerres n&#233;o-imp&#233;riales d'aujourd'hui, conduites par les &#201;tats-Unis et l'Occident ont des vis&#233;es syst&#233;miques &#8211; il ne s'agit pas de conqu&#233;rir des territoires, de gagner des avantages sur le terrain, mais de mettre &#224; mort des r&#233;gimes incarnant la figure du Mal. Les affrontements en cours ou annonc&#233;s deviennent du coup, pour les r&#233;gimes qui s'y trouvent entra&#238;n&#233;s, question de vie ou de mort, ce qui va dans le sens de la guerre &#224; outrance, voire, dans l'hypoth&#232;se de l'emploi d'armes nucl&#233;aires, de la guerre totale. Moins que jamais, les guerres qui viennent ne semblent pouvoir &#234;tre soumises &#224; quelque forme de &lt;i&gt;r&#232;glement&lt;/i&gt; que ce soit. Gaza, le Soudan, l'Ukraine... Est-ce que je noircis inutilement le tableau ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;NG&lt;/i&gt; : Ce chapitre r&#233;pond &#224; plusieurs objectifs qui sont tous d'ordre philosophique. Comme tu l'as tr&#232;s bien vu, la question du r&#232;glement, de la loi et du droit international est une question que nous ne pouvons pas laisser aux politiciens &#224; la courte vue. Si l'on s'en tient comme eux &#224; l'alternative &#171; suivre ou transgresser le droit &#187;, alors nous n'aurons pas de r&#233;ponse, puisque le seul constat est que &#171; parfois on le suit, parfois on le transgresse &#187;. Si l'on part du constat de fait, on ne peut qu'arriver &#224; cette conclusion qui n'en est pas une, quand bien m&#234;me les analyses, souvent en science politique, seraient fines et approfondies. Tu soulignes aussi l'insuffisance des r&#233;ponses de la philosophie. Dans son histoire, la philosophie &lt;i&gt;politique&lt;/i&gt; est &#171; coinc&#233;e &#187; &#8211; excuse la familiarit&#233; &#8211; entre analyse et prescription, entre Clausewitz et th&#233;ories de la guerre juste pour le dire rapidement. Voulant &#233;laborer des principes pour &#233;viter le plus grand des maux, &#224; savoir la guerre interne, elle est contrainte d'accorder comme normale la guerre ext&#233;rieure. Avec la tr&#232;s respectable ambition d'inventer des principes de vivre ensemble, pour les individus et pour les &#201;tats, elle s'interdit de penser la &lt;i&gt;stasis&lt;/i&gt;, dont tu donnes des exemples tout &#224; fait convaincants. Cela donne des trait&#233;s magnifiques, comme celui de Grotius ou de Pufendorf, et les &#233;crits de Rousseau. Qu'on ne se m&#233;prenne pas sur ma r&#233;ponse : ils sont magnifiques et ils sont n&#233;cessaires. Mais ils &#233;chouent, comme la philosophie &#233;choue &#224; avoir une influence sur la vie des collectivit&#233;s. Les d&#233;cideurs n'en tiennent pas compte alors que les philosophes, les chercheurs en g&#233;n&#233;ral, font bien leur travail et qu'ils m&#233;riteraient d'&#234;tre lus et suivis. Le constat que tu fais tient &#224; une constante : nous n&#233;gligeons les &#233;l&#233;ments de &lt;i&gt;stasis&lt;/i&gt; dans le politique et nous nous contentons d'examiner la conformit&#233; ou non au droit. Si cette &#233;tape est importante, elle n'est pas unique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui m'am&#232;ne au deuxi&#232;me objectif de ce chapitre : notre rapport &#224; la guerre, notre pens&#233;e de la guerre, celle des philosophes et celle des politiciens, est aveugle &#224; la dimension temporelle du politique. Consid&#233;rer un &lt;i&gt;jus post bellum&lt;/i&gt; qui ne soit pas simplement un &lt;i&gt;droit&lt;/i&gt; d'apr&#232;s-guerre est le moyen de mettre au jour cette temporalit&#233; (je l'ai fait &#233;galement avec l'&#233;tat d'exception dans &lt;i&gt;L'Urgence et l'effroi&lt;/i&gt;), peu visible en comparaison de la cat&#233;gorie de l'espace. Cic&#233;ron l'&#233;crivait de mani&#232;re limpide et concise : pour ce qui est de la conduite de la guerre, il faut toujours la faire dans la perspective que nous aurons &#224; faire la paix, que les ennemis d'aujourd'hui seront les amis de demain. N'est-ce pas rendre d&#233;pendante l'observation &#8211; d'une loi ou d'un r&#232;glement &#8211; de la temporalit&#233; ? Se projeter, voil&#224; un imp&#233;ratif moral et politique qui oblige &#224; des r&#232;gles, au-del&#224; du seul droit international, et qui tente d'&#233;viter les passions de haine.&lt;br class='autobr' /&gt;
Cela implique une m&#233;thode du &#171; comme si &#187;. Nous retrouvons l'importance du fictionnalisme. Plut&#244;t que d'en rester &#224; un constat g&#233;opolitique (d&#233;sastreux), plut&#244;t que de d&#233;mon&#233;tiser, comme le fait Carl Schmitt, tout droit international pour aboutir (et y rester ?) au constat d&#233;sesp&#233;r&#233; d'une &#171; guerre civile mondiale &#187;, il faut inventer, imaginer, se projeter, &#233;laborer des &#171; comme si &#187;, pr&#234;ter attention &#224; l'infra-politique, consid&#233;rer la cat&#233;gorie invisible du temps &#224; c&#244;t&#233; de la cat&#233;gorie envahissante de l'espace, se rappeler que temps et espace sont des formes &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt; de notre sensibilit&#233;. C'est le moyen d'&#233;viter ce qui a toujours &#233;t&#233; oppos&#233; &#224; la philosophie : &#171; on n'a pas le droit &#187; ou &#171; ce n'est pas possible &#187; (dont la variante fameuse est &#171; ce n'est pas r&#233;aliste &#187;). Le fictionnalisme, tel que je le comprends et le travaille, d&#233;monte les fausses impossibilit&#233;s et l'injonction paralysante au &#171; r&#233;alisme &#187;, pr&#233;cis&#233;ment en plongeant dans le contradictoire et en faisant du r&#233;alisme une production du r&#233;el et non pas un assujettissement aux conditions actuelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;AB&lt;/i&gt; : Tu &#233;cris, en conclusion de ton r&#233;cit : &#171; les fictions politiques sont autant des instruments de pouvoir que des moyens de r&#233;sistance voire de fantaisie politique &#187;. Assur&#233;ment, mais quel rapport les fictions entendues comme moyens de r&#233;sistance entretiennent-elles avec la v&#233;rit&#233;, en d'autres termes, qu'est-ce qui les distinguerait d'un c&#244;t&#233; du &lt;i&gt;storytelling&lt;/i&gt; des pouvoirs et, de l'autre, des &lt;i&gt;fake news&lt;/i&gt; ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Plus g&#233;n&#233;ralement, et pour parodier Aristote, si l'on admet que ce qui nous distingue, humains, des animaux, est notre passion pour les histoires, celles que nous racontons et celles que nous &#233;coutons, quelle place occuperaient les fictions politiques dans cette &#233;conomie g&#233;n&#233;rale ? Il me semble que le simple fait que nous produisions nos propres histoires et conservions la capacit&#233; de les mettre en circulation, de susciter l'apparition d'un cercle d'&#233;coute (Benjamin, encore), cela manifeste d&#233;j&#224; une disposition &#224; la r&#233;tivit&#233;, sinon &#224; la r&#233;sistance, face aux pouvoirs. En ce sens, toute puissance narrative ne comporte-t-elle pas, en elle-m&#234;me, un enjeu politique ? Et quand cette puissance se manifeste, des images ne sont-elles pas toujours, d'embl&#233;e, en jeu ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;NG&lt;/i&gt; : Je suis d'accord avec tout ce que tu dis. D'une part on ne peut faire l'&#233;conomie, en philosophie, d'une critique des discours, d'autre part l'art &#8211; les r&#233;cits et les images &#8211; est une puissance de r&#233;sistance politique. Mais je ne voudrais pas que l'on se m&#233;prenne. Adopter une approche fictionnaliste ne signifie pas que tout soit de l'ordre du r&#233;cit et de la fiction. La mise en r&#233;cit, le &lt;i&gt;storytelling&lt;/i&gt;, sont des mani&#232;res de mettre en &#339;uvre une d&#233;cision politique, conscientes ou inconscientes, individuelles ou collectives. Et il faut les analyser et les d&#233;crypter comme telles, &lt;i&gt;fake news&lt;/i&gt;, post-v&#233;rit&#233; ou &#171; v&#233;rit&#233; alternative &#187;, bref le bon vieux mensonge politique. &#192; l'inverse, on ne peut pas dire que toute &#339;uvre de fiction rel&#232;ve du politique. Le but de Balzac ou Stendhal n'est pas d'augmenter notre connaissance. Ce serait une erreur d'entretenir un rapport instrumental avec la fiction et utiliser Hugo ou Hom&#232;re pour aider &#224; d&#233;montrer telle proposition, de m&#234;me une image, un film, un tableau ne sont pas &#224; convoquer pour illustrer un &#233;nonc&#233;. En revanche, il est possible que tel passage de Melville nous am&#232;ne &#224; d&#233;stabiliser la vision que nous avons du r&#233;el. Le &#171; personnage conceptuel &#187;, le &#171; protagonisme &#187;, et dans mon acception le &lt;i&gt;ius post bellum&lt;/i&gt;, sont des concepts qui nous permettent de ne pas faire dire n'importe quoi aux &#233;crivains, artistes et philosophes. Et il faudrait continuer &#224; &#233;laborer la liste de ces concepts qui sont au croisement du politique et de l'esth&#233;tique, avec le continuel souci de distinguer fictions politiques, narrations et fictionnalisme.&lt;br class='autobr' /&gt;
Tu cites Aristote. Il soutient aussi que la po&#233;sie est plus universelle que l'histoire dans son rapport &#224; la v&#233;rit&#233;, parce que la po&#233;sie s'occupe de l'ensemble, du g&#233;n&#233;ral (&lt;i&gt;katholou&lt;/i&gt;), tandis que l'histoire s'occupe du d&#233;tail. M&#234;me si la conception de la po&#233;sie par Aristote est tr&#232;s large, et sa conception de l'histoire propre &#224; l'Antiquit&#233;, il n'emp&#234;che qu'il fait de la po&#233;sie la repr&#233;sentation (donc le r&#233;cit, la &lt;i&gt;mimesis&lt;/i&gt; qui n'est &#233;videmment pas simple reproduction) de ce qui aurait pu &#234;tre, alors que l'histoire travaille simplement ce qui s'est produit. Si je pousse un peu le contraste, je dirais que le r&#233;el ainsi embrass&#233; est un r&#233;el qui d&#233;passe le donn&#233;. Ce n'est pas un hasard si on trouve une critique du r&#233;alisme comme assujettissement &#224; un donn&#233;, qui est lui-m&#234;me orient&#233; et id&#233;ologis&#233;, dans des &#233;crits sur l'art, par exemple chez Adorno ou chez Ranci&#232;re pour citer des auteurs tr&#232;s diff&#233;rents.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le fictionnalisme tel que je l'entends rel&#232;ve aussi d'un pari : si l'on arrive &#224; montrer que l'enjeu est la configuration du r&#233;el, que l'enjeu politique est la stabilisation d'un r&#233;el qui est mouvant et non donn&#233;, alors forc&#233;ment la disposition critique doit passer par la question de la forme fictionnelle, et dans ce cas, la litt&#233;rature, le cin&#233;ma, la peinture peuvent nous aider &#224; voir et comprendre ces mani&#232;res d'appr&#233;hender un r&#233;el non donn&#233;. Une page de Spinoza et une s&#233;quence de Kurosawa, une page de Schmitt et un tableau de Memling&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Cette puissance de r&#233;sistance, c'est peut-&#234;tre le propre de la philosophie et ce qui a manqu&#233; &#224; la philosophie &lt;i&gt;politique&lt;/i&gt; dans son histoire, que le fictionnalisme pourrait contribuer &#224; mettre au jour et &#224; renforcer.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>&#171; Il peut y avoir plein d'&#233;toiles dans un livre... &#187; [1/2]</title>
		<link>https://www.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1383</link>
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		<dc:creator>Alain Brossat, Ninon Grang&#233;</dc:creator>



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&lt;p&gt;Un entretien avec Ninon Grang&#233;, &#224; propos de son livre : Philosophie avec personnages &#8211; essai de fictionnalisme politique (Mim&#233;sis, 2024) &lt;br class='autobr' /&gt;
1- Alain Brossat : Ma premi&#232;re question est un peu abrupte, portant sur la forme du livre &#8211; je me la suis souvent adress&#233;e &#224; moi-m&#234;me : il y a bien d'un c&#244;t&#233; un fil conducteur qui traverse et soutient l'ensemble de l'ouvrage &#8211; le fictionnalisme, la notion de personnage conceptuel, ici dans l'horizon du politique &#8211;, mais d'un autre c&#244;t&#233;, il s'agit (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=21" rel="directory"&gt;Parutions&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Un entretien avec Ninon Grang&#233;, &#224; propos de son livre : &lt;i&gt;&lt;a href=&#034;https://www.editionsmimesis.fr/wp-content/uploads/9788869764219.jpg&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Philosophie avec personnages &#8211; essai de fictionnalisme politique&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; (Mim&#233;sis, 2024)&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;1- &lt;i&gt;Alain Brossat&lt;/i&gt; : Ma premi&#232;re question est un peu abrupte, portant sur la forme du livre &#8211; je me la suis souvent adress&#233;e &#224; moi-m&#234;me : il y a bien d'un c&#244;t&#233; un fil conducteur qui traverse et soutient l'ensemble de l'ouvrage &#8211; le fictionnalisme, la notion de personnage conceptuel, ici dans l'horizon du politique &#8211;, mais d'un autre c&#244;t&#233;, il s'agit visiblement d'un volume fait du rassemblement d'articles, de communications, de recherches ponctuelles li&#233;es &#224; des circonstances particuli&#232;res, ce qui d&#233;coule des formes et des rythmes de la vie d'un.e philosophe universitaire.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce genre (de livre) a ses avantages et ses inconv&#233;nients : on suit le fil tout en changeant de personnage ou de topique d'un chapitre &#224; l'autre, ce qui a le charme de la diversit&#233;, mais d'un autre c&#244;t&#233; les coutures sont un peu visibles et, par moments, le fil devient l&#226;che &#8211; dans les derniers chapitres sur Agamben, on ne retrouve plus beaucoup la probl&#233;matique de d&#233;part.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ma question serait donc la suivante : qu'est-ce qui, dans notre pratique de philosophes universitaires, nous porte si imp&#233;rieusement &#224; produire plut&#244;t des essais plac&#233;s sous le signe de l'&lt;i&gt;un&lt;/i&gt; (parfois un peu bigarr&#233;) plut&#244;t que des recueils d'articles et d'&#233;tudes br&#232;ves, tels qu'ils r&#233;sultent des formes et proc&#233;dures m&#234;me de notre travail de recherche ? Apr&#232;s tout, ce ne sont pas les auteurs qui manquent et dont l'&#339;uvre est faite principalement d'articles plut&#244;t que d'ouvrages &#8211; et qui n'en sont pas moins de premi&#232;re importance pour nous, &#224; commencer par Benjamin... Pourquoi ton manifeste en faveur du fictionnalisme n'aurait-il pas pu se placer d'embl&#233;e sous le signe du multiple, voire de l'h&#233;t&#233;rog&#232;ne ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Ninon Grang&#233;&lt;/i&gt; : La question de l'accord entre la forme et le fond est &#233;videmment cruciale ; elle est aussi li&#233;e aux traditions intellectuelles propres aux diff&#233;rentes cultures de recherche. Mais avant tout, je veux faire place &#224; la question de la temporalit&#233; &lt;i&gt;universitaire&lt;/i&gt;. Les chercheurs sont soumis &#224; des contraintes de r&#233;gularit&#233;, pour ne pas dire de quantit&#233;, dans la production scientifique. Le contr&#244;le est malheureusement peu qualitatif. Il n'en reste pas moins que nous sommes soumis &#224; une sorte de reddition de compte. Ainsi le chercheur ou la chercheuse doit composer avec cette temporalit&#233; qui ne correspond pas toujours, loin de l&#224;, &#224; celle d'une recherche au long cours, et il ou elle doit transformer cette contrainte bureaucratique en une vertu. Le choix de l'essai multiple tente un entre-deux entre la recherche au long cours et l'obligation de publier.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais au-del&#224;, il me semblait f&#233;cond de rassembler les moments d'une pens&#233;e d&#233;velopp&#233;e sur une m&#234;me p&#233;riode pour tenter d'en reconstituer la logique en premier lieu peu explicite, alors qu'elle proc&#232;de d'un cheminement coh&#233;rent. Plut&#244;t que de proposer des &#233;tudes artificiellement rassembl&#233;es, comme c'est parfois le cas de recueils d'articles fort int&#233;ressants mais dont on peine &#224; voir une probl&#233;matique commune, il m'a sembl&#233; que le fictionnalisme appelait cette recherche de coh&#233;rence. L'essai est ainsi un genre plus libre que la d&#233;monstration, les articulations y sont en partie laiss&#233;es &#224; la libert&#233; du lecteur et de la lectrice. Et de fait, les abords multiples leur ouvrent la possibilit&#233; de compl&#233;ter par d'autres exemples qui leur seraient sugg&#233;r&#233;s.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans la mesure o&#249; le fictionnalisme est une d&#233;marche, voire une m&#233;thode, qui consiste &#224; effectuer une recherche conceptuelle &#224; partir d'une mati&#232;re fictionnelle et d'op&#233;rations empruntant &#224; la fiction, qui saisit du sens dans une facture imaginaire ou imag&#233;e, il est &lt;i&gt;en son origine&lt;/i&gt; multiple. Autrement dit, si les fictions sont dispers&#233;es en philosophie et non reconnues comme des &#233;l&#233;ments de m&#233;thode, le fictionnalisme est par d&#233;finition &lt;i&gt;poikilos&lt;/i&gt; &#8211; seul le mot grec me semble convenir : il est divers, multiple et de diff&#233;rentes couleurs. Les taches du gu&#233;pard sont &#233;parpill&#233;es, mais elles se trouvent toutes sur une m&#234;me robe.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le fictionnalisme n'est pas reconnu en philosophie, malgr&#233; les travaux, rest&#233;s sans suite, de Hans Vaihinger (qui d'ailleurs, tout en mettant au jour la f&#233;condit&#233; des fictions, les limitait dans ses analyses &#224; une &#233;pist&#233;mologie tr&#232;s math&#233;matique), il importait donc non seulement de lui donner une visibilit&#233; mais aussi de lui constituer une structure coh&#233;rente. Le &#171; manifeste &#187; en faveur du fictionnalisme que tu soulignes passe d'abord par l&#224;, mais je n'exclus pas de lui donner, en second lieu, une forme plus syst&#233;matique, en lien avec une d&#233;marche, au tr&#232;s long cours celle-ci, sur la question de la r&#233;alit&#233;. Ce qui signifie que je ne me d&#233;gage pas, en effet, de la &#171; tyrannie de l'un &#187;, mais aussi que j'inscris les fictions dans une d&#233;marche philosophique classique qui entend, &#224; partir du multiple, constituer un concept &lt;i&gt;un&lt;/i&gt;. Quand on conna&#238;t la tradition en histoire de la philosophie reposant en bonne partie sur l'opposition entre le concept et l'image, on comprend que ma proposition se d&#233;ploie en deux temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2- &lt;i&gt;AB&lt;/i&gt; : Merci pour cette r&#233;ponse pleine d'allant qui va nous permettre d'entrer dans le vif du sujet. Au d&#233;but du livre, tu &#233;cris ceci qui &#233;nonce en quelque sorte le programme : &#171; En d&#233;celant le jeu des fictions, images, fantasmes, peurs, d&#233;sirs... qui font &lt;i&gt;aussi&lt;/i&gt; [je souligne] le tissu politique non r&#233;duit au seul visible des institutions, le fictionnalisme se donne pour t&#226;che de comprendre un niveau diff&#233;rent de l'espace et du temps politique et, partant, d'enrichir la compr&#233;hension d'un domaine qui engage d'autres ph&#233;nom&#232;nes que ce qui est ordinairement identifi&#233; aux rapports sociaux et au jeu institutionnel &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce &lt;i&gt;aussi&lt;/i&gt; dont la vocation est de diff&#233;rencier, voire opposer deux &#171; niveaux &#187; ou peut-&#234;tre modalit&#233;s du politique semble sugg&#233;rer que les institutions politiques, elles, se tiendraient en dehors de la fiction, qu'elles &#233;chapperaient au mode fictionnel. Mais ne sont-elles pas elles aussi domaine d'images, de fantasmes, de peurs, de d&#233;sir... ? D'ailleurs, plus loin dans le livre, tu t'attardes sur le frontispice du &lt;i&gt;L&#233;viathan&lt;/i&gt; o&#249; la figure du souverain, entendu comme concept cl&#233; ou signifiant ma&#238;tre de la recherche entreprise par Hobbes se pr&#233;sente comme une image qui, comme tu le rappelles, raconte toute une histoire... Aussi bien, il me semble que tout ce qui forme la matrice du r&#233;gime d&#233;mocratique moderne &#8211; la repr&#233;sentation et tout ce qui va avec, le suffrage universel, les &#233;lections, les institutions o&#249; si&#232;gent les &#171; repr&#233;sentants &#187; &#8211; tout ceci repose sur une fiction ou une fable dont je serais port&#233; &#224; soup&#231;onner qu'elle ne serait paradoxalement aussi inusable que pour autant qu'elle est d&#233;pourvue de toute consistance r&#233;elle, tant le monde des &#171; repr&#233;sentants &#187; est &#224; l'&#233;vidence h&#233;t&#233;rog&#232;ne &#224; celui des suppos&#233;s repr&#233;sent&#233;s... S'il est un monde qui me semble directement en prise sur &#171; le jeu des fictions, images, fantasmes, peurs, d&#233;sirs... &#187;, c'est bien celui des institutions de la d&#233;mocratie contemporaine. Ou bien alors, est-ce que je n'ai pas bien saisi le sens de ce &lt;i&gt;aussi&lt;/i&gt;, tel qu'il survient dans la phrase cit&#233;e plus haut ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;NG&lt;/i&gt; : Ce &#171; aussi &#187;, je l'entends non pas comme soulignant deux modalit&#233;s h&#233;t&#233;rog&#232;nes du politique mais &#8211; si l'expression n'&#233;tait pas si galvaud&#233;e par les temps qui courent &#8211; comme un &#171; en m&#234;me temps &#187; qui dialectise le visible et l'invisible du politique. Le politique n'existe pas sur deux niveaux diff&#233;rents, auquel cas notre t&#226;che consisterait d'abord &#224; informer les diff&#233;rents degr&#233;s de r&#233;alit&#233;, mais dans des strates diff&#233;rentes. J'ai utilis&#233; dans un pr&#233;c&#233;dent ouvrage la m&#233;taphore du spectre lumineux. Plusieurs couleurs peuvent &#234;tre diffract&#233;es ou bien ne former qu'une seule couleur (ou une absence de couleur, donc sa contradiction). Le politique proc&#232;de de strates et non pas de fondements, du moins pour une analyse fictionnaliste ; il est constitu&#233; de strates o&#249; le visible peut se faire invisible et &lt;i&gt;vice versa&lt;/i&gt;. On pourrait aussi parler de sous-jacences. Ainsi le fictionnalisme appr&#233;hende les institutions et les sous-jacences infra-institutionnelles comme des ph&#233;nom&#232;nes qui peuvent relever &lt;i&gt;aussi&lt;/i&gt; d'une fantasmatique (la peur de l'&#233;tranger par exemple qui produit des lois anti-immigration), &lt;i&gt;aussi&lt;/i&gt; d'une fantasmagorie (les r&#233;cits mis en &#339;uvre &#224; l'appui de telle gouvernance), &lt;i&gt;aussi&lt;/i&gt;, comme l'avait bien per&#231;u Thomas Hobbes, de fant&#244;mes (par exemple le rappel d'un Guy M&#244;quet mort pour renforcer un Sarkozy vivant). Cela pourrait laisser penser que la philosophie politique est r&#233;ductible &#224; une sociologie politique, pour autant il me semble f&#233;cond de consid&#233;rer autrement le seul tissu politique, dans ses &#233;paisseurs et ses trames. Toutes ces images que j'utilise n'ont qu'un seul but : poser le politique comme un objet dont nous n'avons pas fait le tour quand nous en avons d&#233;termin&#233; les &#233;l&#233;ments positifs (le droit, la constitution, les institutions) et les conditions historiques et sociales. Le fictionnalisme est la prise en consid&#233;ration de ces sous-strates.&lt;br class='autobr' /&gt; Cette d&#233;marche est en partie n&#233;gative. Elle veut non seulement se d&#233;tacher des pr&#233;occupations normatives, non seulement s'&#233;manciper d'une forme prescriptive propre &#224; la tradition de philosophie politique, mais aussi combattre une analyse focalis&#233;e sur le &lt;i&gt;logos&lt;/i&gt;, aussi bien les discours politiciens qui se donnent pour ce qu'ils veulent &#234;tre (Trump et les effets du discours trumpiste dans le monde par exemple), que la science qui s'en tient &#224; l'explicite. C'est une autre mani&#232;re de ne pas tenir pour acquise une opposition entre raison et imagination. &#192; c&#244;t&#233; des discours, il y a les images figuratives &#8211; &#224; c&#244;t&#233; de la &lt;i&gt;post-truth&lt;/i&gt; de Trump ou du d&#233;ni de Macron, il y a le comportement, le rapport entre parole et action, il y a la vulgarit&#233; et le mensonge politiques &#8211;, et les images mentales, les rappels, les reprises (de N&#233;ron &#224; Milei en passant par toute une s&#233;rie de despotes).&lt;br class='autobr' /&gt;
Il s'agit alors d'adopter un regard d&#233;centr&#233; sur les institutions et plus largement sur la &lt;i&gt;polis&lt;/i&gt;, comme s'il s'agissait aussi d'un fantasme, d'une fantasmagorie et d'un fant&#244;me, et non pas seulement d'objets et relations fonctionnels. Au passage, on &#233;vite les poncifs exprim&#233;s par les locutions en vogue comme &#171; vivre-ensemble &#187; ou &#171; identit&#233; politique, culturelle, nationale &#187;&#8230; Si j'exag&#233;rais, je dirais qu'en cons&#233;quence il faut donner autant d'importance &#224; l'analyse d'un article de la constitution ou d'une loi qu'&#224; l'iconologie d'un tableau ou d'un film, non pas dans le sens d'une interpr&#233;tation sociologique (ce que tel film ou tableau r&#233;v&#232;le d'une soci&#233;t&#233; &#224; une date pr&#233;cise, analyse qui rel&#232;ve de la sociologie et de l'histoire de l'art) mais dans le sens d'un apport &#224; la r&#233;flexion politique, ce que fait par exemple Patrick Boucheron avec son analyse de la fresque de Sienne (qui n'est pas de la sociologie ni de l'histoire de l'art et pas de l'histoire non plus). Pour Boucheron, l'&#339;uvre de Lorenzetti est une &lt;i&gt;proposition&lt;/i&gt;. Le frontispice du &lt;i&gt;L&#233;viathan&lt;/i&gt; de Hobbes est aussi une proposition qui passe par l'image (celle-ci n'est pas une simple illustration, auquel cas on pourrait s'en dispenser), dont le philosophe a besoin, &#224; d&#233;faut de &lt;i&gt;logos&lt;/i&gt;, pr&#233;cis&#233;ment pour exprimer sa proposition. C'est pourquoi il est n&#233;cessaire de d&#233;crire ce que Hobbes a voulu dire en m&#234;me temps qu'Abraham Bosse, mais aussi de l'interpr&#233;ter (une iconographie qu'on trouve chez Carl Schmitt ou Carlo Ginzburg), de le d&#233;crypter (Giorgio Agamben met au jour des significations voil&#233;es), et de le pr&#233;senter comme une mise en forme du politique. Nous sommes au carrefour entre iconologie et philosophie politique.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'approche fictionnaliste devrait ainsi d&#233;passer le seul domaine politique si elle a pour t&#226;che de rendre visible ce qui nous constitue &#8211; les r&#234;ves (de gauche) et les peurs (de droite) &#8211; et non pas seulement de &lt;i&gt;r&#233;p&#233;ter&lt;/i&gt; ce que nous avons produit (les institutions). La r&#233;p&#233;tition confine &#224; la naus&#233;e, aux discours en boucle, aux affrontements interminables sur ce que doit &#234;tre la d&#233;mocratie ou le meilleur r&#233;gime possible, condamnant les &#233;changes &#224; rester abstraits ou superficiels. Je pr&#233;cise que je distingue la r&#233;p&#233;tition, st&#233;rile, de la reprise, des retours et des versions qui constituent le r&#233;el. &#192; mes yeux, l'effet Rash&#333;mon, du nom de ce film de Kurosawa qui pr&#233;sente les r&#233;cits contradictoires de plusieurs protagonistes d'un crime (y compris du fant&#244;me du mort &#8211; je viens de publier un article sur le sujet dans les &lt;i&gt;Cahiers critiques de philosophie&lt;/i&gt;), est crucial : politiquement et au-del&#224;, la v&#233;rit&#233;, si elle est maintenue, se situe entre le r&#233;cit fantasm&#233; voire invent&#233; et la performativit&#233;. En ce sens, le fictionnalisme ne se prononce pas sur l'essence du politique ou sur sa consistance, du moins pas dans un premier temps, mais sur des formes vari&#233;es de la r&#233;alit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt; On peut d&#233;crypter la repr&#233;sentation parlementaire, qui serait pr&#233;tendument une garantie d&#233;mocratique, comme &#233;tant un mensonge ou une fiction, au moins dans les d&#233;mocraties lib&#233;rales aujourd'hui, cela r&#233;v&#232;le surtout la confiance aveugle que nous avons dans le &lt;i&gt;fonctionnement&lt;/i&gt; revendiqu&#233; des seules institutions, qui se substitue au v&#233;ritable but politique disparaissant de ce fait (fictionner pour fonctionner). Je dis &#171; confiance &#187;, mais Hans Kelsen parlait de &#171; foi &#187; : &#171; Dieu et l'&#201;tat n'existent que si et dans la mesure o&#249; l'on y croit, et tout leur &#233;norme pouvoir s'effondre si l'&#226;me humaine est capable de se d&#233;barrasser de cette croyance. &#187; C'est un juriste positiviste qui l'&#233;crit en 1973. Malheureusement les fictions de ce type ont des effets tout &#224; fait r&#233;els.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3- &lt;i&gt;AB&lt;/i&gt; : Le fictionnalisme que tu soutiens entend la fiction dans un sens actif, d'o&#249; l'apparition du terme &#171; fictionnalisation &#187;. Tu ajoutes que &#171; la vis&#233;e pratique et l'utilit&#233; sont au principe de l'usage des fictions &#187;, ce qui sugg&#232;re qu'on ne se contente pas de produire des fictions mais que l'on conduit des op&#233;rations par leur entremise. Les fictions ont-elles dans cette perspective le statut de moyens en vue d'une fin ? Mais surtout, ton d&#233;veloppement sur ce point, au d&#233;but du livre, laisse la question du &#171; on &#187; un peu dans l'ombre ? &lt;i&gt;Qui&lt;/i&gt; fait usage des fictions dans un horizon politique, tout un chacun sur un plan d'&#233;galit&#233;, gouvernants comme gouvern&#233;s, ou bien les effets de r&#233;alit&#233; produits par l'activit&#233; fictionnante sont-ils in&#233;galement r&#233;partis entre les uns et les autres ? Si c'est le cas, existe-il des principes ou des r&#233;gularit&#233;s qui pr&#233;sident &#224; ces r&#233;partitions ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&lt;i&gt;NG&lt;/i&gt; : Pour r&#233;pondre &#224; cette question, il faut que je revienne un peu en arri&#232;re dans mon travail sur la guerre. R&#233;fl&#233;chir &#224; la guerre interne et au silence de la philosophie sur cette guerre qu'il faut &#224; tout prix &#233;viter m'a fait &#171; d&#233;couvrir &#187; ce que j'ai appel&#233; les fictions politiques. Les fictions politiques sont des &#233;laborations hybrides, en ce sens que je d&#233;signe par l&#224; aussi bien un instrument politique (c'est ce qu'il est le plus facile d'identifier et d'analyser &#224; travers les actions, les d&#233;cisions, les mensonges, etc.) que le moyen de l'analyse de ces pratiques (c'est l'apport du fictionnalisme comme moyen de connaissance), qui permet d'atteindre l'infra-politique, les strates sous-jacentes que j'ai &#233;voqu&#233;es. Une fronti&#232;re par exemple est une invention juridique et politique. Elle traduit une s&#233;paration &#233;tanche entre souverainet&#233;s et participe ainsi d'un certain mod&#232;le politique, qu'on pourrait dire moderne. Mais elle est aussi une image (une ligne imaginaire sur une carte g&#233;ographique) et un r&#233;servoir de fantasmes et de peurs, cr&#233;&#233; et instrumentalis&#233;, qui induit, par exemple, un certain type de mesures anti-immigration. Le rapport &#224; l'&#233;tranger, par exemple en Gr&#232;ce ancienne, passait par un tout autre imaginaire, celui du barbare mais aussi celui de l'hospitalit&#233; inconditionnelle.&lt;br class='autobr' /&gt;
Si les fictions politiques ont un but pratique, il peut &#234;tre conscient ou inconscient, individuel ou collectif, et le fictionnalisme, qui se focalise sur ces ph&#233;nom&#232;nes, les analyse et les comprend. C'est pourquoi il est difficile de pr&#233;senter cet aspect du tissu politique sous la forme des moyens et des fins. Car une fiction, en soi, n'a pas de but politique &#233;vident. Si je consid&#232;re un tableau, un film, un roman, le but premier ne sera &#233;videmment pas du m&#234;me ordre qu'un trait&#233; politique ou une d&#233;cision gouvernementale. &lt;i&gt;Billy Budd&lt;/i&gt; de Melville n'est pas un trait&#233; politique, mais il apporte un angle de vue, des mots, des images, des &#233;motions, qui ne sont pas la mati&#232;re premi&#232;re de la philosophie mais que, je pense, elle doit prendre en compte. La simple illustration, puisque c'est g&#233;n&#233;ralement ainsi que sont trait&#233;es les &#339;uvres de fiction, est un raccourci pour exprimer un concept. &#192; mon sens, la fiction fait davantage : elle pr&#233;sente et figure, elle correspond &#224; &lt;i&gt;l'apparition&lt;/i&gt; politique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Adopter l'angle de compr&#233;hension des fictions, ce n'est pas consid&#233;rer &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt; que toute fiction a un &#171; message &#187; politique. Hans Vaihinger, qui d'ailleurs ne donne qu'une toute petite place &#224; la sph&#232;re politique et la confond avec la sph&#232;re juridique, fait des fictions un instrument de connaissance. De mon point de vue, les fictions politiques sont moins des moyens que des ph&#233;nom&#232;nes, des m&#233;canismes, des dispositifs, et cela m&#234;me si le mensonge, le d&#233;ni, le performatif peuvent &#224; l'occasion &#234;tre des moyens utilis&#233;s par les gouvernants. Je veux dire par l&#224; que l'opposition entre gouvernants et gouvern&#233;s n'est pas pertinente &lt;i&gt;dans un premier temps de l'analyse&lt;/i&gt;. C'est pourquoi j'&#233;cris que &#171; les produits de l'imagination prennent corps dans les diff&#233;rentes modalit&#233;s d'apparition du pouvoir &#187; (p. 92) et il faut &#233;videmment prendre le terme &#171; pouvoir &#187; au sens tr&#232;s large. En fait le fictionnalisme ouvre &#224; la dimension imaginaire du politique, un imaginaire effectif. Carlo Ginzburg, dans une analyse sur le frontispice du &lt;i&gt;L&#233;viathan&lt;/i&gt; justement, a raison de citer Tacite qui fonde les modalit&#233;s du politique sur une remarque anthropologique : &#171; &lt;i&gt;fingebant simul credebantque&lt;/i&gt; &#187;, ils fictionnaient et en m&#234;me temps ils y croyaient. Le &#171; -que &#187; redouble le &#171; &lt;i&gt;simul&lt;/i&gt; &#187;, il y a bien une fabrication mais dont nous ne sommes pas n&#233;cessairement conscients &#8211; c'est ce qui est indiqu&#233; par la temporalit&#233; du &lt;i&gt;simul&lt;/i&gt;. Il est compr&#233;hensible que le politique soit affaire avant tout de croyance au politique, c'est encore autre chose de consid&#233;rer que le politique est fait, &lt;i&gt;aussi&lt;/i&gt; (on y revient), de fictionnements, comme si le r&#233;el au sens de quotidien &#233;tait trop pauvre pour d&#233;crire tout ce qui se passe dans l'espace et le temps politiques, comme s'il fallait inventer d'autres mani&#232;res de comprendre. Aussi ne consid&#233;r&#233;-je pas comme contradictoires la fiction et les r&#233;alismes, comme mani&#232;res de faire la r&#233;alit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt; Le pronom ind&#233;termin&#233; &#171; on &#187; que tu soulignes &#224; juste titre doit se comprendre dans cet ordre d'id&#233;es. Ce qui se perd en pr&#233;cision est gagn&#233; en g&#233;n&#233;ralit&#233;, ce qui est perdu en acuit&#233; critique est gagn&#233; en conceptualisation. D'abord j'ai voulu m'&#233;carter d'une tradition philosophique qui s'est toujours int&#233;ress&#233;e au meilleur r&#233;gime possible, et qui s'est ainsi fond&#233;e sur une analyse de la relation entre gouvernants et gouvern&#233;s. J'ai montr&#233; que cela menait &#224; une occultation de l'un des grands probl&#232;mes des hommes en collectivit&#233; : la guerre interne, la &lt;i&gt;stasis&lt;/i&gt;. En focalisant sur la mat&#233;rialit&#233; de ce rapport (un, plusieurs, tous, et avec &#171; tous &#187; nous sommes confront&#233;s au probl&#232;me de ce qu'est le peuple &#8211; tout cela a &#233;t&#233; analys&#233; par d'autres avec beaucoup d'intelligence), on perd ce qui fait le lien &lt;i&gt;et&lt;/i&gt; la d&#233;liaison, c'est-&#224;-dire la crise, entre les hommes dans la soci&#233;t&#233;, parce que l'&#233;l&#233;ment de fictions, de fantasmes, de fant&#244;mes est invisible. La forme du trait&#233; de philosophie politique, de Platon &#224; Grotius, est, par la force des choses, prescriptive. &#201;tant prescriptive, elle occulte ce qui, du politique, n'est pas objet de prescription ou d'interdit. La singularit&#233; des fictions compl&#232;te, dans l'analyse, la g&#233;n&#233;ralit&#233; philosophique. Aussi dois-je, dans un premier temps du moins, comprendre le politique dans sa plus grande &#233;tendue, avant de laisser le fictionnalisme &#234;tre utilis&#233; pour des focalisations plus pr&#233;cises, sur les modes de gouvernement, sur les rapport de domination, etc. Vaihinger ne cesse d'insister sur la vertu premi&#232;re et essentielle du fictionnalisme : son utilit&#233;. J'ajoute qu'&#224; mon essai de fictionnalisme, il faudrait donc d&#233;sormais ajouter un syst&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4- &lt;i&gt;AB&lt;/i&gt; : Me permettras-tu une br&#232;ve diversion, avant d'encha&#238;ner sur la suite de ton essai ? Je lis ces temps-ci dans les journaux que Macron, de mani&#232;re toujours plus affirm&#233;e, se profile comme &#171; un vrai personnage de roman &#187;. Quelles r&#233;flexions cet &#233;nonc&#233; t'inspirerait-il, du point de vue de l'approche de la relation entre fiction et politique que tu pr&#233;sentes dans ce livre ? Cette &#171; diversion &#187; ne nous conduit-elle pas au c&#339;ur du sujet ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&lt;i&gt;NG&lt;/i&gt; : C'est lui faire beaucoup d'honneur&#8230; En effet on pourrait imaginer un personnage m&#233;diocre et lisse, &#224; l'ambition &#224; la fois br&#251;lante de narcissisme et indiff&#233;rente &#224; tout ce qui ressemble &#224; la collectivit&#233;, d&#233;pourvu de toute empathie, ob&#233;issant &#224; son seul d&#233;sir, qui se hisse gr&#226;ce aux millionnaires et au Rassemblement National &#224; une place qu'il n'aurait jamais d&#251; occuper puisqu'il s'agit d'y prendre soin de tous. Ce roi n'est pas un L&#233;viathan : au lieu de prot&#233;ger ses sujets, il les enfonce. Croire au pouvoir est sa seule boussole : &lt;i&gt;fingit simul creditque !&lt;/i&gt; Balzac aurait pu le rendre int&#233;ressant.&lt;br class='autobr' /&gt; Mais pour le fictionnalisme, c'est peine perdue. La fiction enseigne, gr&#226;ce &#224; la forme, &#224; la beaut&#233; du style, aux &#233;motions sugg&#233;r&#233;es. Macron n'est pas un personnage dont la philosophie pourrait s'emparer, c'est un individu dont la noirceur plonge toute une soci&#233;t&#233; dans le d&#233;sespoir, l'impuissance, l'imagination la plus pauvre et d&#233;bile. Si je pr&#233;tends que la fiction cr&#233;e des r&#233;alismes &#8211; des versions de la r&#233;alit&#233; &#8211; cela ne signifie pas que la r&#233;alit&#233; peut se magnifier en fiction. Rappelons-nous avec prudence ce que le personnage-Fran&#231;ois Truffaut de la fiction &lt;i&gt;La nuit am&#233;ricaine&lt;/i&gt; dit &#224; un personnage-acteur &#224; peine sorti de l'enfance-Jean-Pierre L&#233;aud : &#171; Les films sont plus harmonieux que la vie. Il n'y a pas d'embouteillages dans les films, pas de temps mort. Les films avancent (&#8230;) comme des trains dans la nuit. &#187; La fiction figure et m&#233;tamorphose la r&#233;alit&#233;, pour mieux y revenir. La r&#233;alit&#233; n'est pas comme dans les films et Macron a un pouvoir de nuisance. Il s'inscrit et nous inscrit dans un quotidien prosa&#239;que et violent, un horizon trumpiste o&#249; les barri&#232;res de la d&#233;cence et de la morale ont &#233;t&#233; franchies, o&#249; les mots sont prononc&#233;s &#224; rebours de leur sens, o&#249; le m&#233;pris ruisselle d'une verticalit&#233; sans fin. Si Macron-le-Monarc a invent&#233; quelque chose, c'est l'utilisation sans complexe d'un vernis d&#233;mocratique qui devient feuille de ch&#234;ne transparente. Macron n'est pas un &#171; personnage &#187; qui pourrait nous aider &#224; formuler des concepts, il est la violence de classe, l'anti-parlementarisme, la catastrophe environnementale, la n&#233;gation de la pens&#233;e incarn&#233;s. S'il peut aider &#224; quelque chose, c'est seulement &#224; nous faire comprendre le n&#233;ologisme &#171; d&#233;mocrature &#187;. La philosophie politique peut et doit se pencher sur ce nouveau r&#233;gime qui ne dit pas son nom. Le fictionnalisme saura s'emparer du grotesque en politique : la caricature, l'exag&#233;ration qui devient banale, le difforme et l'informe politiques sont des objets sur lesquels je suis en train de me pencher. Je laisse au lecteur la terrible t&#226;che de faire la liste des atteintes aux droits et libert&#233;s et je pr&#233;f&#232;re ouvrir une pi&#232;ce d'Aristophane.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5- &lt;i&gt;AB&lt;/i&gt; : Voici donc Jupiter rhabill&#233;... Revenons &#224; ton livre. Au chapitre III, tu insistes sur le fait que la fiction ne peut en aucun cas &#234;tre oppos&#233;e au r&#233;alisme, celui-ci se d&#233;finissant non pas comme &#171; asservissement &#224; une r&#233;alit&#233; donn&#233;e mais &lt;i&gt;construction&lt;/i&gt; de la r&#233;alit&#233; &#187;, tu t'appuies sur la pr&#233;face de Maupassant &#224; &lt;i&gt;Pierre et Jean&lt;/i&gt;, o&#249; il soutient que les r&#233;alistes sont, en v&#233;rit&#233; des &lt;i&gt;illusionnistes&lt;/i&gt; &#8211; comme tout &#233;crivain, ajoute-t-il.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui m'&#233;tonne un peu, c'est que dans tout ce d&#233;veloppement auquel je ne trouverais rien &#224; objecter, tu sembles m&#233;nager soigneusement la notion de repr&#233;sentation, disant : &#171; Une repr&#233;sentation, quelle qu'elle soit, pr&#233;suppose la r&#233;alit&#233; comme r&#233;f&#233;rence &#187; &#8211; certes, rien &#224; objecter l&#224; non plus, mais cela laisse le probl&#232;me entier : s'il est une notion qui, dans toutes ses directions et dimensions, me semble &#234;tre en crise aujourd'hui, c'est bien celle de repr&#233;sentation &#8211; les avant-gardes lui ont fait un sort dans les ann&#233;es 20 du si&#232;cle dernier, ce qui ne l'emp&#234;che pas d'&#234;tre le grand cadavre &#224; la renverse dont la d&#233;composition empoisonne toute la vie politique aujourd'hui dans les dites d&#233;mocraties du Nord global tout particuli&#232;rement. S'il est une fiction flasque et stagnante qui emp&#234;che toutes les autres de prosp&#233;rer ou d'autres encore d'&#233;clore, c'est bien celle-ci &#8211; je parle ici du domaine politique avant tout, bien s&#251;r. Comment articuler les puissances imaginatives du fictionnalisme sur une critique (une autopsie ?) de la notion m&#234;me de repr&#233;sentation dont les arts ont su s'&#233;manciper tandis que la politique, celle de l'&#201;tat du moins, en demeurait ind&#233;finiment captive, de la fa&#231;on la plus mortif&#232;re qui soit ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&lt;i&gt;NG&lt;/i&gt; : Il peut y avoir plein d'&#233;toiles dans un livre, il y en a toujours une qui brille moins que les autres, sans pour autant &#234;tre plus petite dans la constellation. La notion de repr&#233;sentation, dans mon essai, est un point de fuite, elle existe sans faire partie du tableau visible structur&#233; selon plusieurs perspectives. La repr&#233;sentation demeure myst&#233;rieuse, et je n'en suis pas si f&#226;ch&#233;e. D'abord parce que, comme tu le dis, elle a &#233;t&#233; beaucoup analys&#233;e, aussi bien en esth&#233;tique d'une part qu'en philosophie politique d'autre part. Il y a un effet d'usure, au moins dans les diff&#233;rentes logiques de r&#233;flexion. Ensuite parce que, si l'on accepte mon point de d&#233;part qui consiste &#224; examiner le carrefour entre politique et esth&#233;tique, elle pose un v&#233;ritable probl&#232;me qui attend encore d'&#234;tre formul&#233;. De surcro&#238;t (je reconnais que je conduis un peu une logique du chaudron) je ne suis pas si s&#251;re que &#171; repr&#233;sentation &#187; exprime ad&#233;quatement ce que je vise. Nous avons un terme, la &#171; repr&#233;sentation &#187;, pour deux concepts, l'un en th&#233;orie politique, l'autre en art, et nous avons peut-&#234;tre deux r&#233;alit&#233;s ainsi exprim&#233;es qui ne se rencontrent pas. D'un c&#244;t&#233; l'expression, c'est-&#224;-dire le d&#233;placement et la transformation avec conservation ou cr&#233;ation d'une signification, par exemple le portrait de Louis XIV par Hyacinthe Rigaud qui repr&#233;sente Louis XIV, mais aussi le pouvoir, la majest&#233;, etc. ; de l'autre le mandat, par excellence celui d'un d&#233;put&#233; &#224; l'assembl&#233;e. D'un c&#244;t&#233; la lieu-tenance, pour parler comme Ricoeur, o&#249; une figuration vient en lieu et place d'une r&#233;f&#233;rence et o&#249; l'imagination est g&#233;n&#233;tique ; de l'autre, la d&#233;l&#233;gation de droit et pouvoir, o&#249; une voix en porte plusieurs, et o&#249; l'imagination est nulle. Le rapport n'est pas le m&#234;me. On pourrait arguer que la fiction, &#224; d&#233;faut de l'imagination, joue dans les deux cas. L'imagination utilise la mise en fiction (m&#234;me si &#224; un peintre du XVIIe si&#232;cle cette d&#233;finition n'aurait pas agr&#233;&#233;) ; et on peut consid&#233;rer la repr&#233;sentation par mandat comme une fiction (un mandataire est fictivement plusieurs mandants). Le point commun, dans ces deux relations, c'est que B &lt;i&gt;renvoie&lt;/i&gt; &#224; A. C'est finalement assez vague.&lt;br class='autobr' /&gt; En fait la notion n'est pas satisfaisante, et sa secondarisation me suffit, comme si elle regagnait une place plus humble que l'on peut travailler &#224; nouveaux frais. Il faudrait cependant que nous nous accordions sur un usage de nouveau vierge de la notion de repr&#233;sentation. J'ai tendance &#224; insister sur le &lt;i&gt;rapport&lt;/i&gt; entre le signifiant et le signifi&#233;, entre le point de d&#233;part et le point d'arriv&#233;e, entre ce que je pr&#233;f&#232;re appeler le figur&#233; et le rep&#232;re. La repr&#233;sentation n'a de sens que dans un rep&#232;re, et la comparaison avec un rep&#232;re cart&#233;sien est valable. Il y a des abscisses et des ordonn&#233;es, mais l'ensemble du rep&#232;re est n&#233;anmoins trac&#233;, de m&#234;me que la fonction qui, &#224; partir d'une &#233;quation, se d&#233;ploie en un trac&#233; (une ligne, une courbe) dirig&#233;. Ce qui m'int&#233;resse, n&#233;gativement, c'est l'impossibilit&#233; d'assigner une repr&#233;sentation &#224; une origine fixe (d'o&#249; la multiplicit&#233; de et les confusions sur la notion) ; et positivement m'int&#233;resse le fait que le rep&#232;re est, en d&#233;finitive, flottant. Cela a le b&#233;n&#233;fice aussi de ne pas mettre les institutions au centre de la r&#233;flexion et d'envisager une sociologie politique tr&#232;s large. Si je reprends l'exemple du portrait de Louis XIV par Rigaud, on ne peut pas lui donner de rep&#232;re unique et facilement identifiable. Il y a l'homme Louis XIV, le roi, le monarque absolu, le pouvoir, le pouvoir en tant qu'il se pr&#233;sente et s'impose, le soleil, la th&#233;&#226;tralit&#233;, etc. On peut comprendre ces diff&#233;rents rep&#232;res selon, par exemple, la grille de Panofsky : description litt&#233;rale, iconographie, iconologie (m&#234;me si lui, en tant qu'historien de l'art, s'en tient &#224; l'iconographie, et donc, &#224; mon avis au rapport de repr&#233;sentation). S'il y a plusieurs significations qui exigent interpr&#233;tations, elles-m&#234;mes situ&#233;es, c'est qu'il y a plusieurs rep&#232;res pour une m&#234;me &lt;i&gt;pr&#233;sentation&lt;/i&gt;, pour une m&#234;me &lt;i&gt;apparition&lt;/i&gt; &#8211; ce dernier concept est, dans ma recherche, beaucoup plus important que celui de repr&#233;sentation. Si l'on prend la notion d'ennemi, si rapidement rapport&#233;e &#224; Carl Schmitt, ce dernier consid&#232;re que c'est un concept qui donne le crit&#232;re de la notion de politique. Schmitt a vari&#233; sur les degr&#233;s de concr&#233;tisation, c'est-&#224;-dire sur la r&#233;alit&#233; &#224; donner &#224; ce concept. Le rep&#232;re en a &#233;t&#233; flottant : pur concept utile pour d&#233;finir le politique, donc &#224; la fois artificiel et imaginaire (ce n'est pas la terminologie schmittienne), concept existentiel qui trouve, dans les ann&#233;es 1930 o&#249; Carl Schmitt aimerait s'ins&#233;rer dans les rouages du pouvoir nazi, une terrible concr&#233;tisation avec les juifs, redevenant concept discriminant abstrait apr&#232;s la Seconde Guerre mondiale dans l'interpr&#233;tation douce de Julien Freund. Autrement dit, le politique envisag&#233; &#224; partir de la notion de repr&#233;sentation h&#233;site entre deux m&#233;taphores pour &#234;tre exprim&#233; : la m&#233;taphore organiciste et la m&#233;taphore m&#233;caniste &#8211; l'ambigu&#239;t&#233; est &#233;vidente chez Hobbes, et pour Schmitt qui la per&#231;oit tr&#232;s bien &#8211; soit deux rep&#232;res qui mobilisent des images diff&#233;rentes, et donc des significations et des d&#233;finitions diff&#233;rentes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Si je reviens &#224; ta question qui enterre la notion de repr&#233;sentation, ne pourrions-nous pr&#233;cis&#233;ment la reprendre en donnant tout son sens &#224; l'ambigu&#239;t&#233; ? La repr&#233;sentation, mise en cause dans les pr&#233;tendues d&#233;mocraties lib&#233;rales, est consid&#233;r&#233;e comme un rapport qui ne remplit pas sa fonction premi&#232;re. La d&#233;l&#233;gation de pouvoir &#233;choue, par d&#233;faut de m&#233;canismes de contr&#244;le, par abus de pouvoir, ou bien parce que la d&#233;l&#233;gation est, par d&#233;finition, inapte &#224; exprimer un grand nombre de citoyens, &#224; la diff&#233;rence du coll&#232;ge, du tirage au sort, des assembl&#233;es citoyennes par exemple. Elle &#233;choue parce que le &lt;i&gt;consentement&lt;/i&gt; des citoyens &#224; se d&#233;mettre de leur pouvoir est compris comme un &lt;i&gt;abandon&lt;/i&gt; de leur droit. La mani&#232;re dont on &lt;i&gt;nourrit&lt;/i&gt; la notion de repr&#233;sentation est cruciale, donc la mani&#232;re dont on la comprend &#224; la fois abstraitement (&#171; consentement &#187; et &#171; abandon &#187; sont des termes abstraits) et concr&#232;tement, c'est-&#224;-dire la mani&#232;re dont on l'image, dont on la remplit de significations expressives. Nous retrouvons alors la fonction utile de la fiction. C'est le degr&#233; de fiction (entre concept abstrait et concr&#233;tisation empruntant aux images) qui module la compr&#233;hension de la repr&#233;sentation politique, par exemple la fiction contenue, peut-&#234;tre, dans la notion d'ennemi par Carl Schmitt.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6- &lt;i&gt;AB&lt;/i&gt; : Justement, &#224; propos de Schmitt, pourquoi dans le chapitre que tu lui consacres, tiens-tu tant &#224; insister sur ce qui le rapproche du marxisme plut&#244;t que ce qui l'en &#233;loignerait radicalement ? On peut rep&#233;rer, bien s&#251;r, toutes sortes d'intersections entre la philosophie politique marxiste en g&#233;n&#233;ral &#8211; et le l&#233;ninisme en particulier &#8211; et la pens&#233;e du politique de Schmitt (sur la question de l'ennemi, par exemple, comme tu le rel&#232;ves &#224; juste titre), mais intersections et affinit&#233;s sont deux choses diff&#233;rentes. M&#234;me id&#233;ologis&#233; &#224; mort, le marxisme conserve un lien avec l'&#233;mancipation et Schmitt, lui, est et demeure le plus brillant des th&#233;oriciens de la contre-r&#233;volution au XX&#232;me si&#232;cle. Cela constitue quand m&#234;me entre l'un et l'autre une ligne de partage marqu&#233;e. D'autre part, on remarquera que le marxisme est, comme matrice discursive, sujet &#224; bien des variations : on peut difficilement le d&#233;finir comme intrins&#232;quement anti-lib&#233;ral &#8211; il n'est pas aujourd'hui de d&#233;mocrates (au sens courant du terme) plus z&#233;l&#233;s que les marxistes occidentaux. L'anti-lib&#233;ralisme, par contraste, est chevill&#233; au corps de la philosophie politique de Schmitt...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;NG&lt;/i&gt; : Bien s&#251;r, Schmitt n'a jamais &#233;t&#233; &#171; marxiste &#187;, quelle que soit la d&#233;finition qu'on donne &#224; ce terme. On ne peut m&#234;me pas dire qu'il y ait des affinit&#233;s ou des points de convergence avec ce qu'il voit comme une id&#233;ologie et pas seulement comme une philosophie ; Schmitt reste contre-r&#233;volutionnaire. Mais il est rare qu'un penseur soit plus loquace et fin concernant ce qu'il rejette. Tout se passe comme si Schmitt &lt;i&gt;admirait&lt;/i&gt; la pens&#233;e de Marx alors qu'il ne fait qu'&lt;i&gt;adh&#233;rer&lt;/i&gt; aux d&#233;veloppements des penseurs de la contre-r&#233;volution comme Donoso Cort&#233;s. Il est plus int&#233;ressant d'&#233;tudier un probl&#232;me de cet ordre plut&#244;t qu'une adh&#233;sion qui m&#232;ne &#224; une correspondance entre positionnement politique et ce qu'on pourrait comprendre comme une adaptation de la pens&#233;e et de la philosophie &#224; celui-ci. D'une certaine mani&#232;re Schmitt d&#233;joue un biais que l'on retrouve chez la plupart des penseurs en sciences humaines : consid&#233;rer comme plus pertinente une pens&#233;e qui correspond &#224; notre opinion politique. C'est ce qui se joue quand on &#233;tudie Schmitt lui-m&#234;me. Impossible d'adh&#233;rer &#224; son positionnement politique et id&#233;ologique, mais l'approche juridique et philosophique n'en est que plus int&#233;ressante. Deux postures et m&#233;thodes philosophiques sont alors possibles : la recherche savante, qui &#233;tudie, en histoire de la philosophie, ce que Schmitt doit &#224; Marx, la mani&#232;re dont il s'en &#233;carte, les points qu'il combat. Dans la p&#233;riode des ann&#233;es 1920-1930, l'antilib&#233;ralisme est assur&#233;ment un point de rapprochement, fid&#232;le ou infid&#232;le, avec la pens&#233;e marxiste, et Schmitt est clairement d'une droite non orthodoxe (on peut penser &#224; sa fr&#233;quentation mesur&#233;e de la r&#233;volution conservatrice et du &#171; national-bolch&#233;visme &#187; d'un Ernst Niekisch). Le coup de Prusse et la crise de Weimar affermissent des positions qui, au bout du compte, apparaissent plus tranch&#233;es qu'elles ne l'&#233;taient sur le moment. C'est toute l'ambigu&#239;t&#233; de la &#171; protection &#187; de la constitution. Schmitt veut prot&#233;ger la constitution de Weimar contre le NSDAP et les communistes (en ce sens l'argumentation d'Olivier Beaud, dans &lt;i&gt;Les derniers jours de Weimar&lt;/i&gt;, est tr&#232;s convaincante). La crise se prolongeant, Schmitt conf&#232;re cette protection de la constitution au pr&#233;sident et donc au possible &#171; F&#252;hrer &#187;&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
La deuxi&#232;me approche, qui se nourrit &#233;videmment des avanc&#233;es de la premi&#232;re, plut&#244;t que de chercher &#224; d&#233;nouer les difficult&#233;s (comment comprendre que Schmitt &#171; rencontre &#187; le marxisme), plonge dans le &lt;i&gt;probl&#232;me&lt;/i&gt; philosophique lui-m&#234;me, qui est &#233;videmment aussi un probl&#232;me politique. Les ambigu&#239;t&#233;s sont toujours, &#224; des degr&#233;s divers, plus ou moins actives. &#192; plusieurs reprises dans la p&#233;riode des textes auxquels je me r&#233;f&#232;re, donc avant la prise du pouvoir par les nazis, Schmitt se dit presque plus marxiste que Marx. Il estime l'avoir poursuivi et d&#233;pass&#233; dans la mesure o&#249; il ne s'en tient pas au politique dans son contenu &#233;conomique. L'espace politique conflictuel d&#233;crit par Marx, la n&#233;cessit&#233; d'un ennemi clairement identifi&#233; au bourgeois, fascinent Schmitt. Ces ambigu&#239;t&#233;s sont d'une certaine mani&#232;re rejou&#233;es lorsque des penseurs d'extr&#234;me-gauche, dans les ann&#233;es 1960 et 1970 &#8211; en gros des penseurs et des activistes qui pensent la gu&#233;rilla, des penseurs de l'&#233;mancipation par excellence &#8211; reprennent explicitement la pens&#233;e schmittienne. C'est passionnant : quelque chose d'une pens&#233;e, d'une philosophie, d&#233;passe le positionnement id&#233;ologique sans pour autant que celui-ci soit ni&#233; ou ignor&#233;, comme si une pens&#233;e elle-m&#234;me s'&#233;mancipait de son auteur. En ce sens, je suis du c&#244;t&#233; des philosophes qui pensent que la philosophie de Schmitt n'est pas nazie &lt;i&gt;en elle-m&#234;me&lt;/i&gt;. Il y a &#233;videmment mati&#232;re &#224; nuancer, mais on ne peut s'en tenir au pr&#233;suppos&#233; que la gauche des ann&#233;es 1970 d&#233;formerait la pens&#233;e de Schmitt ; personne ne le soutient d'ailleurs. La pens&#233;e de Schmitt est donc une pens&#233;e d&#233;rangeante, du point de vue politique mais surtout du point de vue philosophique. Cette oblicit&#233; est &#224; mes yeux &#233;minemment philosophique. Il n'est donc pas question, dans ce livre du moins, de recherche en histoire de la philosophie qui d&#233;partagerait les bonnes lectures des lectures erron&#233;es. &#192; mon sens l'&#233;tude de la pens&#233;e de Schmitt rajoute une couche de complexit&#233;, peut-&#234;tre de myst&#232;re, dans le processus philosophique lui-m&#234;me. En tous cas cela nous aide &#224; penser &lt;i&gt;l'objet politique&lt;/i&gt; qui, de ces contradictions et ambigu&#239;t&#233;s, acquiert en autonomie conceptuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7- &lt;i&gt;AB&lt;/i&gt; : Je dois avouer que j'ai eu un peu de mal avec ton chapitre consacr&#233; &#224; Malaparte... Ce n'est pas seulement que l'opposition qu'il met en sc&#232;ne entre un Trotsky &#171; homme d'action &#187; et un L&#233;nine &#171; un peu perdu dans la r&#233;volution &#187;, en octobre 1917 ne r&#233;siste pas &#224; l'examen et &#224; la confrontation avec les &#233;crits laiss&#233;s par les grands t&#233;moins de ces &#233;v&#233;nements ; c'est, plus g&#233;n&#233;ralement que Malaparte ne saurait gu&#232;re &#234;tre pris au s&#233;rieux comme penseur, du politique &#8211; ou du reste. C'est un esbroufeur litt&#233;raire (ah, le coup de la petite sir&#232;ne...), une girouette politique, fasciste quand la chose est de saison, communiste quand le vent a tourn&#233; et, surtout, un personnage passablement odieux : je ne sais pas s'il avait, comme tu le rel&#232;ves, &#171; une sensibilit&#233; particuli&#232;re aux animaux &#187;, mais ce que je sais, c'est que ses reportages sur le front de l'Est, effectu&#233;s pour le compte d'un grand journal italien, omettent d&#233;lib&#233;r&#233;ment l'horrible massacre des Juifs de Iasi (Roumanie) dont il fut pourtant un t&#233;moin &#8211; je parle ici de la version qu'il en republie en volume apr&#232;s la guerre, sous le titre &lt;i&gt;Le&lt;/i&gt; (sic) &lt;i&gt;Volga na&#238;t en Europe&lt;/i&gt;. Dans le m&#234;me registre, les choses allant empirant, il faut lire &lt;i&gt;Il y a quelque chose de pourri&lt;/i&gt;, un pamphlet d'apr&#232;s-guerre o&#249; notre homme d&#233;lire sec dans les tons d'une homophobie proprement pathologique contre la sc&#232;ne intellectuelle et artistique de Saint-Germain des Pr&#233;s. Bref, &#224; part le beau texte de ses d&#233;buts litt&#233;raires sur Caporetto, il n'y a, pour moi, rien &#224; sauver chez Malaparte, une sorte d'anticipation de l'intellectuel rance et marinis&#233; qui prosp&#232;re aujourd'hui sous nos latitudes... Tu dis justement, au d&#233;but du chapitre, qu'on pourrait le rapprocher &#224; bon escient de C&#233;line &#8211; mais qui prend C&#233;line au s&#233;rieux &lt;i&gt;philosophiquement&lt;/i&gt; ? Alors pourquoi Malaparte, bouffon de toujours ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&lt;i&gt;NG&lt;/i&gt; : Ce qui m'int&#233;resse chez Malaparte est, toutes proportions gard&#233;es, ce qui m'int&#233;resse chez Schmitt : le d&#233;calage et l'oblicit&#233;. Le d&#233;calage d'un &#233;crivain qui ne se trouve jamais o&#249; on l'attend. L'oblicit&#233; d'une &#171; philosophie &#187; qui refuse le pr&#233;-pens&#233;. Malaparte, Melville ou Daniel Defoe ne sont en rien des philosophes, mais ils contribuent &#224; une philosophie si l'on veut bien prendre au s&#233;rieux le fictionnalisme. Ils aident &#224; penser, et de mani&#232;re particuli&#232;rement inconfortable. Cet inconfort est plus f&#233;cond que les aises de l'accord id&#233;ologico-philosophique car il oblige &#224; regarder les sous-strates. Malaparte, de mani&#232;re manifeste comme tu le rel&#232;ves toi-m&#234;me en soulignant les incoh&#233;rences et les absurdit&#233;s historiques parfois coupables, cr&#233;e des personnages &#224; partir m&#234;me de la r&#233;alit&#233; : un personnage L&#233;nine, un personnage Trotski, qui n'ont sans doute que peu &#224; voir avec les personnages r&#233;els, mais l&#224; n'est pas la question. On pourrait ajouter un personnage diplomate, un personnage enfant du &lt;i&gt;basso&lt;/i&gt; et m&#234;me un personnage cheval. Les animaux &#8211; tu cites la sir&#232;ne justement &#8211; sont anthropomorphes et en m&#234;me temps ils sont beaucoup plus humains que la plupart des personnages croqu&#233;s par Malaparte. Ces images et personnages se rattachent &#224; une philosophie politique qu'on peut faire remonter &#224; &#201;sope. Le politique animalis&#233;, c'est-&#224;-dire imag&#233; et fictionnalis&#233; comme dans les fables, est un genre par excellence oblique. L'attitude ambigu&#235; de Malaparte oblige &#224; aller au-del&#224; de la r&#233;pugnance et &#224; prendre d'autant plus au s&#233;rieux ce qui ne r&#233;vulse pas. C'est en ce sens que je le rapproche de C&#233;line. La grandiloquence et la th&#233;&#226;tralit&#233; de Malaparte rendent d'autant plus int&#233;ressant ce qui appara&#238;t sur le mode faible et atone : la pauvret&#233;, la vuln&#233;rabilit&#233;, la d&#233;sesp&#233;rance. J'avoue que je suis sensible aux images empathiques de Malaparte, entre grandeur et petitesse, de m&#234;me qu'&#224; sa d&#233;nonciation de la guerre. Celle-ci est peut-&#234;tre le fait d'un personnage odieux, il n'en reste pas moins qu'elle est fond&#233;e et pertinente. Plus largement, j'y d&#233;c&#232;le l'int&#233;r&#234;t du fictionnalisme : d&#233;caler le regard pour saisir ensemble le loup chez &#201;sope, le loup chez Platon et le loup chez Malaparte comme animal politique et personnage conceptuel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#224; suivre&#8230;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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