Sentimental bourrin

, par Benjamin Razir-Bolo


« Il y a plus de sagesse chez Milou que dans l’ensemble des œuvres complètes de Simone de Beauvoir »
Pol Vandromme, Le monde de Tintin (1959)

1- Sentant la conversation faiblir, la soirée tirant à sa fin, N. lança tout à trac :
– En fait, Macron a nommé Rachida Dati à la Culture comme Caligula a fait de son cheval un sénateur !
– Mais c’est complètement misogyne, ce que tu dis là !, explosa la féministe tendance Elle-Marie-Claire que le hasard du plan de table avait placée juste en face de lui.
– Non, répliqua alors un N. superbe et triomphant. Ce le serait si Rachida Dati était une femme. Mais ce n’est pas une femme – c’est une bête de pouvoir.

2- Politique française toujours : le grand dessein de Mélenchon : battre le record d’endurance d’Arlette Laguiller. La surpasser d’une candidature à l’Elysée.

3- Il existe bien une écriture de droite (davantage qu’un style) dans la France du XX° siècle. En voici un spécimen :
« On voit et on verra (…) que le monde de Tintin peut prétendre au rang d’univers. Nous savions déjà que la comtesse de Ségur était une disciple de Sade. Un savant analyste a relevé des penchants troubles chez Jules Verne et des auteurs ont toujours soutenu que Charlot était une grande figure mythique de notre temps. Tintin est plus modeste et plus sain. Il met en action la philosophie pratique de William James, mais il y a quelque chose de Royce dans sa personnalité. Il aurait lu Teilhard de Chardin, je n’en serais pas étonné » (Roger Nimier, préface au livre cité en exergue).
Ingrédients : le name dropping (« lâcher de noms ») – sept en moins de sept lignes, sans compter Tintin, bien sûr et en comptant celui d’un illustre inconnu destiné à épater la galerie (comment, vous ne connaissez pas Royce ???) –, les bons mots de bel esprit (Tintin lecteur du jésuite savant Teilhard – hilarant), les paradoxes affriolants (La comtesse de Ségur avec Sade), les raccourcis savants qui en jettent et pas qu’un peu (Tintin disciple de William James), le quota réglementaire de lieu commun, quand même (Charlot « grande figure mythique de notre temps – sans blague ?), bref, l’esprit de salon, dans un temps où, depuis belle lurette déjà, les salons se sont faits rares. Les afféteries confondues avec le grand style, l’acrobatie et la logorrhée verbales se faisant passer pour l’amour de la langue...
C’est en ce sens que Céline est intéressant : il rompt radicalement avec ce dispositif – mais c’est, dans le développement de son œuvre, pour y substituer une écriture toujours plus distinctement fasciste. A droite, donc, l’alternative au style noble à la Montherlant, c’est l’écriture enragée du Céline des pamphlets et de la suite (les pamphlets ne sont pas un accident dans le parcours de Céline, ils sont le cœur de l’œuvre). Céline a bousculé la langue de droite comme d’autres remplissaient les trains pour le long voyage vers l’Est.

4- Violence symbolique : dans ma boîte à livres, je trouve un exemplaire un peu défraîchi de Silbermann, de Jacques de Lacretelle (1922), l’histoire de l’amitié entre deux lycéens au temps des frairies antisémites, dans la France du début du XXème siècle, deux lycéens, l’un protestant et l’autre juif, persécuté par ses condisciples judéophobes. J’ouvre le livre et je découvre la page de garde rayée sur toute sa longueur d’un trait au stylo à bille rouge, avec, de la même encre, l’inscription manuscrite : « Mis au pilon le 26/06/23 ». Toujours sur la page de garde, un coup de tampon bleu « L.P. Paul Valéry, CCI » – avec le nom et le code postal de la ville et le numéro d’entrée du livre 22. 719.
Rien d’extraordinaire – les bibliothèques publiques procèdent, périodiquement, à ce type de nettoyage, destiné à leur permettre de proposer à leurs lecteurs de nouveaux ouvrages. Mais, dans le cas présent, ce trait rouge redoublé de l’irrévocable « mise au pilon » jette un trouble. C’est que, précisément, ce livre décrit la mise à l’écart, la mise au rebut d’un individu discriminé pour ce qu’il est – « Sale Juif ! ». Or, le titre du livre, c’est le nom même de ce persécuté – Silbermann. La « mise au pilon » du livre apparaît redoubler l’éloignement de l’indésirable qui, lui-même, anticipe de quelques décennies sur l’extermination des Juifs par l’appareil de terreur nazi. Le trait et l’inscription au stylo rouge recèlent une violence symbolique difficile à mettre en mots.
Mais finalement, le livre voué au pilon a survécu – il n’a pas été déchiqueté par les dents acérées de la machine mais recyclé dans la boîte à livres où je l’ai recueilli. Rescapé du grand nettoyage, il a survécu par miracle à l’enfer du pilon – ce qui, à nouveau, éveille de troubles échos. La vie peut reprendre – ce soir, je le lis.

5- Avec Annie Ernaux, Pierre Bourdieu a trouvé son double littéraire. Ou bien alors : Annie Ernaux serait, dans le domaine littéraire, un effet secondaire de Bourdieu. Irrécusable non moins que mortel. Les Nobel ne s’y sont pas trompés – ça méritait un prix de vertu.

6- Déclin de l’Université : « Est-ce que ça te fait à toi aussi encore plein de frissons partout, interrogeait N. son collègue D., emeritus aussi décati que lui, quand une étudiante te dit « Professeur », d’une voix flutée, de préférence... ?

7- On trouve encore pas mal de « Série noire » à couverture cartonnée noire et jaune (voire verte et rouge – « série blafarde ») dans les boîtes à livres. La persévérance paie. Les polars de l’après-guerre sont des mines de renseignements sur l’état moral de la nation à cette époque, aux Etats-Unis. Les femmes, de préférence jeunes et blondes, s’y entichent volontiers de gros costauds qui les giflent à plaisir ; ensuite, elles leur font la cuisine, préparent le café, s’occupent des courses et du ménage – sans oublier les gâteries [1]. Les Juifs s’appellent Stein et ils trafiquent dans l’industrie glauque du cinéma pornographique. Ils ont la gueule de l’emploi [2]. Et puis, il y a les « nègres » et les « négresses » – là, il me faut bien supposer que c’est le traducteur français qui, pour la couleur locale, traduit ainsi « negro ». Ce qui donne ça : « Une jeune négresse en impeccable uniforme blanc et noir, ouvre la porte.
– Oui ?, dit-elle.
C’est extraordinaire ; mais elle a une voix de duchesse. Je reste interloqué et elle répète :
– oui ? »
La servante nègre en tenue de soubrette et qui parle comme une duchesse ! On aura tout vu.
Le meilleur est pour la fin. Le détective privé entre dans un rade louche, en quête d’un suspect. Il raconte : « Je jette un coup d’œil dans la salle. Quatre types sont en action autour d’un billard. A part ça, il y a deux nègres ». Un type, c’est blanc et ça joue au billard. A part ça, il y a des nègres – on ne sait pas ce qu’ils font, mais ça n’a rien à voir : c’est un autre monde, une autre espèce. Et c’est beau comme l’immémorial du color divide.
Tout ça pour dire que ce peuple qui s’affiche aujourd’hui dans force domaines comme pionnier en matière de civilisation des mœurs revient tout de même d’assez loin. Revisitez les années 1940 et 1950 en compagnie des polars made in the US importés par Marcel Duhamel – on ne perd rien à se rafraîchir la mémoire, ça aide à établir des généalogies utiles.

8- Les incidents antisémites se multiplient. Histoire de la tester, je demande à Alexa en yiddish quel temps il fera demain, dans mon bled. Elle me répond qu’elle ne comprend pas. Qu’est-ce qu’on vous disait !!!

9- Misère de la philanthropie : que chacun d’entre nous autres, gavés du Nord global, adopte douze enfants du Sud global (ou du Tiers monde, comme on disait naguère) – à l’instar de Joséphine Baker – et le problème de la faim dans le monde sera résolu. Mais pour ce faire, il nous faudrait devenir suffisamment riches pour les nourrir, ces enfants de toutes provenances et de toutes couleurs, et donc apprendre, en suivant notre modèle, à nous trémousser avec une plume d’autruche arrimée à l’arrière-train – ce qui, mine de rien, n’est pas à la portée de tout le monde. En vérité, je vous le dis : Il est plus facile à une danseuse afro-américaine (généralement dénudée, quand elle n’est pas revêtue d’un uniforme seyant de l’Armée française) de remonter, morte, la rue des Ecoles en direction du Panthéon, qu’à un gamin du Sahel encore vivant de monter sur un dinghy pourri à destination de Lampedusa.

10- – Vos papiers !, aboya le flic.
– Eh bien, en voilà un qui n’a pas un chat dans la gorge, plutôt un chien, lança à la cantonade un N rigolard.
Outrage à agent – 3000 euros d’amende, confirmé en appel.

11- On a enfin retrouvé la Treizième Tribu, établie du côté de la Mer morte : prospère, surpuissante – et complètement démente.

12- Rouquine et féroce
C’est la reine d’Ecosse !
Un cas de démence précoce :
Elle a bouffé ses gosses...

13- La plus courante des maladies de l’entendement : être davantage porté à adhérer aux éphémères vérités du moment qu’à se rappeler l’immémoriale condition de variabilité (la fragilité, la friabilité) des énoncés, en général.

14- Quand vous n’aurez plus le choix qu’entre Marine et Marion, soyez assuré.e.s que la cause des femmes l’aura définitivement emporté.

15- Regardez d’un peu près les hommes et les femmes de gouvernement : ils.elles sortent tous.tes ou presque de La ferme des animaux.

16- Céline : un populisme qui a tourné vinaigre (Nord, Féérie pour une autre fois, Rigodon...). Devenu le pur et simple alibi retors du passage au nazisme. Le ton populiste détourné, usurpé et placé au service de la mauvaise foi, des diversions absolutoires, du victimisme gluant. Imposture célinienne. Le coucou brun dans le nid de la littérature populiste.

17- Le 28 avril, les députés ont adopté une proposition de résolution, visant à instaurer une journée de commémoration pour les victimes tuées à Paris, lors du massacre des Algériens, le 17 octobre 1961. Texte consensuel et édulcoré à la demande expresse de l’Elysée, et dans lequel n’apparaît notamment pas la notion de « crime d’Etat ». Texte adopté par quelques dizaines de députés, les autres n’ayant pas jugé que l’affaire ait valu le déplacement.
Eh bien, tous les députés marinistes présents, onze en tout, ont voté contre la résolution, comme un seul homme (ou une seule femme). Ce qui en dit long sur les lignes brunes de la normalisation, la respectabilisation, la notabilisation du RN : sur les questions coloniales, celui-ci demeure résolument négationniste – massacre des Algériens, le 17 octobre 1961 ? Quels Algériens ? Quel massacre ? Et aussi : quelle police massacrante, bien sûr.... Du pur faurissonisme colonial...

18- – Au fond, Gaza, c’est Guernica, mais en grand – à l’échelle industrielle...
– Mais alors, dans ce cas, la Légion Condor, c’est qui ?
– Veux-tu bien te taire, espèce d’antisémite !

19- Dès lors que sont en question des incidents ou des conduites ayant trait aux objets qui, aujourd’hui, affolent et affriolent la masse, l’établissement des faits a perdu toute espèce d’importance. Que s’est-il vraiment passé, qui a fait quoi ? – cela est devenu parfaitement subsidiaire. Ce qui compte, c’est la qualité, si l’on peut dire, de l’incrimination – tout ce qui reconduit aux mots-clés, aux formules magiques : antisémitisme, atteinte à la laïcité, et, bien sûr, le domaine infini des inconduites sexuelles. Il suffit de suivre un peu de ce qui tient lieu d’actualité pour s’en convaincre. La propagande, et les réflexes conditionnés de la masse qui s’y enchaînent, l’ont emporté sur tout souci de vérification des faits. Ce qui s’est passé est vraiment sans importance. Ce qui compte, c’est le parti que l’on peut tirer de l’incident, réel ou imaginaire. Le bénéfice que l’on peut en tirer. C’est une technique dont les régimes fascistes ont fait leur miel.

20- - « C’est pas parce qu’on ne peut pas penser à tout qu’on doit ne penser à rien », rachachait N.
– Eh bien, si c’est ton dernier mot, ça ne pisse pas loin, railla D.
– On fait ce qu’on peut – n’est pas Michel Onfray qui veut...

Benjamin Razir-Bolo

Notes

[1« Cette fille n’a pas dix-huit ans et elle arbore son air de garce comme on porte un masque. Elle vient s’asseoir à côté de moi : Mike se penche et lui allonge une gifle en plein museau.
– Ta gueule, dit-il d’une voix mauvaise.
La blonde ne cille pas.
– Et bien ! Mon vieux, dit-elle. Il a dû bouffer du lion ».
(William Francis, Drôle de cinéma (Rough on Rats – les titres français n’ont généralement rien à voir avec les titres originaux - 1951)

[2« Un type gras de figure, au teint basané et au nez crochu, est assis derrière un bureau (...) », Ibid.