Explorer le passé/présent en compagnie de Victor Klemperer [1]

, par Alain Brossat


[Nous inaugurons avec ce texte une série d’articles consacrés aux recherches de Victor Klemperer (1881-1960), philologue allemand dont les analyses de "la langue du Troisième Reich" ont fait date. Mobiliser ces analyses en vue d’une approche critique de certains traits saillants de notre époque, telle est l’ambition que se proposent le texte ci-dessous et ceux qui lui feront suite. (Nde)]

Le fanatique et son petit-cousin, le fan

Variations autour d’un article de Victor Klemperer

L’article « fanatisme » est sans conteste, comme le montre la réception par la critique de LTI en France, l’un des plus remarqués et marquants de l’ouvrage [1]. D’ailleurs, ce n’est sans doute pas sans raison que, lorsque je me suis risqué à entreprendre quelques passages de ce livre alors réputé intraduisible, vers la fin des années 1980, c’est d’emblée vers les quelques pages consacrées à l’emploi de cet adjectif dans la langue nazie que s’est orienté mon choix. La publication du livre, dans la traduction d’Elisabeth Guillot, aux Editions Albin Michel, ne devait survenir que quelques années plus tard [2].
C’est qu’il existe, pour Klemperer, une exemplarité du destin de ce mot dans la langue nazie. La façon dont « fanatique » change radicalement de « valeur » dans la LTI [3] atteste pour lui non seulement la plasticité de la langue, mais surtout la capacité infinie du nouveau régime à la remodeler et la redéployer à ses conditions.
Dans son emploi courant, rappelle Klemperer, tout particulièrement dans la tradition des Lumières (à laquelle il est particulièrement attaché en tant que romaniste ayant consacré sa thèse à Montesquieu et admirateur de Voltaire et Diderot), « fanatique et fanatisme (en français dans le texte) sont des mots qui sont toujours employés dans un sens extrêmement réprobateur » [4]. Le type du fanatique, c’est Ravaillac, le fanatique religieux. Klemperer relève bien au passage un emploi du terme dans la Profession de foi du vicaire savoyard de Rousseau où se dessinerait un renversement de valeur du mot fanatisme, au point d’en faire « une vertu » – mais cet emploi demeure isolé. Aussi bien, Klemperer éprouve une aversion qui ne se cache pas pour Rousseau en qui il n’est pas loin de voir un précurseur du Führer – un fanatique, donc, lui-même, à ce titre... [5]
En allemand classique aussi, insiste Klemperer, ce mot est « toujours, en tant qu’expression d’une valeur, pourvu d’une forte charge négative ». En d’autres termes, « jamais avant le IIIe Reich, il ne serait venu à l’esprit de personne d’employer ’fanatique’ avec une valeur positive » [6]. Mais dans la langue des nazis, les connotations attachées à ce terme changent complètement et s’inversent : (...) fanatique a été, durant toute l’ère du IIIe Reich un adjectif marquant, au superlatif, une reconnaissance officielle. Il signifie une surenchère par rapport aux concepts de témérité, de dévouement et d’opiniâtreté, ou, plus exactement, une énonciation globale qui amalgame glorieusement toutes les vertus » [7]. On va donc parler couramment d’un « éloge fanatique », d’une « profession de foi fanatique », d’une « foi fanatique » (« en la pérennité du Reich hitlérien »). Une inversion de sens qui se prolonge dans l’inflation de l’emploi du terme : « Là où, autrefois, on aurait dit ou écrit par exemple ’passionnément’, on trouvait à présent ’fanatiquement’. » [8]. Cette inflation bascule dans le kitsch : Göring est célébré, dans une monographie à lui consacrée comme un « ami fanatique des animaux ». Dès lors, « fanatique » désigne « un heureux mélange de bravoure et de dévouement passionné » [9].

Pour radical qu’il soit, le changement qui ici affecte la langue demeure subreptice : les locuteurs, dans leur immense majorité, ne s’en avisent pas, alors même qu’ils adoptent ce nouvel emploi du terme. On retrouve ici l’un des grands motifs de l’approche de la LTI par Klemperer, puisant ici son inspiration chez Schiller : la langue nous précède et elle pense à notre place – en l’occurrence, elle est ce poison que les locuteurs absorbent à petites doses et qui les infectent sans qu’ils s’en avisent.
Le changement radical de valeur des mots « fanatique », « fanatisme » trouve son apogée, note Klemperer, dans un bulletin de guerre du 26 juillet 1944, soit quand il est clair que la guerre est perdue pour l’Allemagne. C’est la première fois que l’adjectif est employé dans un sens laudatif, dans un communiqué de l’armée : il y est question de « nos troupes qui combattent fanatiquement en Normandie » [10]. Mais c’est là le tocsin de cet emploi du mot, tant saute aux yeux le décalage entre la situation réelle et son acception positive. Un an après l’effondrement du IIIe Reich, note Klemperer, les bribes de la LTI sont partout, mais l’emploi distinctement positif de fanatique a disparu. Les locuteurs n’auraient donc été contaminés que superficiellement, tandis que « la vérité – à savoir qu’on a fait passer un état mental trouble, aussi proche de la maladie que du crime, pour une vérité suprême – est restée bel et bien vivante pendant ces douze années » [11].
La conclusion optimiste de cet article contraste avec nombre d’énoncés qui se relèvent dans les dernières pages du journal de Klemperer, celles qui couvrent les débuts de l’occupation de la partie orientale de l’Allemagne par l’Armée soviétique et la mise en place d’une administration placée sous le contrôle de celle-ci, avant la proclamation de la RDA [12]. Dans la partie du journal qui couvre cette phase de transition, Klemperer insiste plutôt sur l’endurance de la LTI, dans les temps même où elle est supposée être éradiquée, destituée [13]. Sous la LTI désavouée, perce sans relâche, dit-il, une LQI qui en emprunte ou en singe les tics et les usages. La désuétude de l’emploi des mots « fanatique » et « fanatisme », ce serait donc plutôt l’exception que la règle [14].

Ce point est bien connu, la réception (dans ses différentes étapes) de la partie de l’œuvre de Klemperer la plus remarquée, et de loin (celle qui couvre la période 1933-45) l’a amplement relevé [15]. Mais ce n’est pas celui qui, tout récemment, dans une sorte d’après-coup infiniment tardif, a attiré mon attention – l’esprit de l’escalier dans toute sa splendeur. Le cœur de la pratique non académique de la philologie de terrain, telle que Klemperer l’entend, pratique dictée par les circonstances, c’est l’observation du langage dans ses usages courants, quotidiens, ordinaires, par toutes sortes de locuteurs, au gré des situations qu’il traverse. C’est aussi l’évolution de la langue du pouvoir, telle qu’elle se manifeste dans les journaux, les proclamations officielles, les discours, la propagande.
Dans l’article « Fanatique », Klemperer est formel : la radicale torsion que subissent, dans l’idiome nazi, les mots « fanatique », « fanatisme » constituent un phénomène sans précédent et assurément exemplaire : ils illustrent la toute-puissance, l’emprise totale qu’exerce le régime sur la langue et, à ce titre, mettent en lumière la singularité monstrueuse de celui-ci. La démonstration est rigoureuse, brillante, elle emporte l’adhésion dès la première lecture et, dans mon cas, la chose va beaucoup plus loin même, puisque, lisant ce chapitre, je me trouvai à tel point transporté et enthousiaste que je me dis : il faut absolument que je traduise cela, en dépit de toute la difficulté de la chose (à l’époque, j’avais déjà assez abondamment traduit de l’allemand, des articles et des livres, mais jamais rien d’aussi ardu – si, peut-être Tucholsky, mais, là, on s’y était mis à plusieurs [16]) ! Article, donc, publié dans Les Temps modernes, avec quelques autres, première incursion, sauf erreur de ma part, de LTI dans le paysage français [17].
Et puis, trente ans et davantage plus tard, je relis ce texte pour la xième fois, dans la traduction limpide d’Elisabeth Guillot, cette fois, et me tombe dessus brusquement cette objection massue qui tient en un mot de trois lettres : fan.
Klemperer est un romaniste (qui, d’ailleurs, confesse qu’il lit mieux le français du XVIIIème siècle qu’il ne parle celui du XXème...), pas un angliciste, mais enfin, il est un universitaire doté d’une solide culture littéraire et un spécialiste de la langue, des langues qui, dans le journal, évoque parfois des mots et des expressions, des titres en anglais, qui a une certaine connaissance de la langue anglaise. Et qui donc, ne peut ignorer le mot fan, dont l’emploi en anglais est attesté dès la fin du XIXème siècle, et qui n’est jamais qu’une abréviation de fanatic – le mot technique pour ça, c’est apocope. A l’origine, ce terme désigne « le spectateur assidu et averti d’une rencontre sportive » (Wikipédia), un supporteur, comme on dit désormais en français. Le renversement du sens originel de fanatique (solidement associé au fanatisme religieux, dans le contexte anglo-saxon, voir sur ce point la lettre de Shaftesbury sur l’enthousiasme [18]) est donc ici distinct. Dans la suite des temps, au XXème siècle, le mot fan a connu, par extension, la belle carrière que l’on sait, débordant dans d’autres langues, comme le français, et s’appliquant à toutes sortes d’autres domaines que le sport. Même Macron a eu, en son temps, ses fans. Les dictionnaires étymologiques datent l’entrée du mot fan dans la langue française de 1923.
Donc, problème. Le diminutif de fanatic ou fanatique n’a pas attendu le jargon nazi pour opérer sa translation du négatif vers le positif. La différence, bien sûr, et elle est de taille, c’est que, dans la langue anglaise, cette inversion ne se produit pas sous l’effet d’un coup de force dans la langue opéré d’en-haut, sous l’impulsion d’un pouvoir avide de « totalisation » et donc d’affirmer son emprise totale sur la langue. C’est, on peut l’imaginer, « tout naturellement », subrepticement, que le mot terrible fanatic, se métamorphose en s’abrégeant. Mais si ce processus somme toute silencieux peut se produire, à l’occasion du déplacement de ce mot vers le monde du spectacle, c’est bien que quelque chose, dans sa puissance même, l’y porte. On découvre ici la séduction des mots terribles, c’est-à-dire associés à ce qui inspire l’effroi, l’horreur et qui, au prix d’une mystérieuse alchimie, deviennent ambivalents et tendant à s’associer à la beauté, la séduction, ce qui, irrésistiblement attire. C’est le cas, précisément, en français, du mot terrible – voir sur ce point le hit de Johnny Hallyday Elle est terrible (1962).
L’élément ou l’arrière-plan de ces conversions ou renversements, c’est bien sûr le sublime – là où le terrible associé à la terreur tend à devenir indiscernable de celui qui nous inspire une admiration sans réserve, nous fait tomber en pâmoison. On va retrouver ça en anglais, avec l’ambivalence de terrific, un peu même de terrible (« that’s terribly kind of you ! » – vous êtes vraiment trop aimable), mais certainement pas terrifying. En italien, j’ai l’impression que ça ne marche pas, et que terribile demeure tout uniment négatif – corrigez-moi si je me trompe.

Si l’on suit cette pente, on sera tenté de dire qu’au fond, la fatale inflexion que la LTI fait subir aux mots « fanatique » et « fanatisme » est incluse dans ce processus général par lequel des mots qui font peur sont susceptibles d’être associés au plaisir, voire dopés au fil d’opérations de redéploiement dans la sphère morale : le fanatisme à la sauce nazie devient une qualité morale. Mais l’inconvénient majeur de cette approche est, bien sûr, qu’elle sape radicalement la prémisse théorique première et dernière de l’analytique klempererienne de la LTI : la notion même d’une singularité absolue de la langue nazie comme langue totalitaire. Ce que Klemperer a à cœur de décrire, c’est un dessein délibéré et fatal d’empoisonnement de la langue, une profanation, un assassinat, une destruction, tout le registre des images les plus terribles (justement) auxquelles ce processus est associé défilent dans le journal des années de guerre, non moins que dans LTI. Il faudrait donc discerner aussi précisément que possible en quoi le renversement de valeur des mots fanatique, fanatisme à l’œuvre dans le jargon nazi se distingue radicalement de ce qui se produit avec l’émergence du mot fan dans la langue anglaise, puis avec sa vaste diffusion transbabélienne...
C’est d’abord que fan est orienté vers le divertissement, le spectacle, tandis que les fanatique et fanatisme de la LTI sont tout entiers absorbés par la langue du pouvoir et trouvent leur efficience maximale dans le domaine politique. Fan est un effet de la vie sociale, un mot de journaliste ou de promoteur de spectacle. Fanatique, fanatisme, dans leur acception nazie, sont des mots de l’idéologie. Mais on remarquera que, dans les sociétés libérales de l’après-Seconde guerre mondiale, fan tend à devenir un mot de la politique aussi, au fur et à mesure que celle-ci s’aligne sur les normes du spectacle – tout candidat à une élection importante, dans les démocraties occidentales et au-delà, a ses fans. L’acception du terme se rapproche ici, dans ce contexte, de celle du fanatique nazi pour autant qu’elle fait signe en direction de l’enthousiasme éprouvé par le supporteur de l’homme politique – mais cela en est une version bien affadie, soft – y fait défaut la volonté inflexible, la détermination sans faille, la persévérance dans l’action que suppose le fanatisme nazi dopé à l’idéologie et à la croyance quasi-mystique en le Führer. Le fan de l’homme politique démocratique est velléitaire et d’humeur changeante, comme le fan de l’équipe de foot ou du chanteur à la mode. Son « fanatisme » est léger et volatil. La preuve en est, si l’on veut, que cela fait belle lurette que l’on a oublié, dans nos sociétés, que le mot fan est l’apocope de fanatique.
L’abréviation a largué les amarres et s’est totalement dissociée du mot racine au fur et à mesure qu’elle poursuivait sa (brillante et prolifique) carrière dans les eaux tièdes de la société du spectacle et de (la) consommation. On peut s’y dire, sans choquer, fan d’une marque de vêtements, d’un modèle de voiture, d’une série télévisée, dans une société où le sujet lambda est un consommateur bien avant d’être un citoyen et où, dans cette condition, il marche abondamment aux coups de cœur, aux engouements passagers, aux marottes – au fétichisme frivole. La seule idéologie qui exerce son emprise sur cet art d’être fan dans nos sociétés, c’est celle de la consommation – le fétichisme de la marchandise et l’universelle spectacularisation du monde [19]. On pourrait suivre cette piste longtemps pour aboutir à la conclusion que nos sociétés, pour autant qu’elles sont de manière croissante orientées vers la futilité, la légèreté (ou plutôt l’allègement perpétuel) de l’être, et régies par un principe général d’inconséquence (pas de suite dans les idées) sont, toujours davantage des sociétés de fans. Ce que masque mal l’enthousiasme du fan, c’est l’inconsistance du caprice ou de la velléité (par opposition à l’inflexible volonté), l’impermanence des engouements, la radicale discontinuité de ceux-ci. Fan de ceci un jour, fan de cela un autre, à l’infini. De plus en plus couramment, le sujet lambda consomme la politique institutionnelle, la politique spectacle des partis et de l’Etat, sur ce mode – ici fait défaut l’adjectif se rapportant à fanfanitique ou fanitaire, pourrait-on dire, pour le distinguer de fanatique, justement.

D’une façon générale, une tension traverse (et soutient) la réflexion de Klemperer, dans LTI – une tension qui rejoint ici notre propos. D’une part, la notion du sans précédent : ce que le nazisme fait subir à la langue allemande, on n’en connaît pas l’équivalent. Et ce qu’il fait subir à la langue, c’est ce qu’il fait subir à la société elle-même, au peuple allemand, puisque pour lui, la langue n’existe, c’est-à-dire ne prend corps qu’à travers ses locuteurs. L’avilissement de la langue, c’est ce qui met sur la piste de la singularité du régime lui-même, il est indissociable de la terreur. Pendant les perquisitions, les pires épreuves vécues que retrace Klemperer dans le journal, avec l’épisode de son bref emprisonnement, les mots (les insultes, les imprécations, les menaces) proférées par les séides de la Gestapo comptent autant et davantage peut-être que les coups et les crachats [20]. La fabrication de la LTI qui s’infiltre partout dans le corps social, qui investit et « possède » les sujets individuels à leur corps défendant et qui sédimente, qui reste, c’est vraiment le marqueur du régime, son insigne.
Mais d’un autre côté, ce désastre n’est pas tombé du ciel – il ne se produit pas en vase clos, coupé de toute espèce de provenance. Klemperer n’est pas seulement le plus scrupuleux des observateurs, des hommes de terrain qui invente et improvise, avec les moyens du bord et en temps de grande détresse, une sorte d’ethnographie du nazisme, en plein état d’immersion. Il est aussi un généalogiste du phénomène qu’il observe, placé sous le signe de la catastrophe. Il distingue et, dans une certaine mesure, hiérarchise plusieurs sources ou domaines d’influence : en tout premier lieu, le romantisme allemand, ses effusions, sa passion de la démesure et de l’infini [21] ; dans le domaine de la langue et au chapitre de la mécanisation de l’humain, la Première guerre mondiale [22] : la LTI, c’est largement la langue allemande militarisée, revêtue d’un uniforme et, sur ce plan, les prémisses en sont au moins partiellement contenues dans la langue de la propagande militariste qui prospéra durant les quatre années de la Première guerre mondiale, laissant un tenace dépôt dont la LTI devait, ultérieurement, faire son miel (si l’on peut dire).
Et puis enfin, il y a l’ « américanisme » – le culte de l’efficience, la culture du chiffre, les superlatifs, la réclame, sœur jumelle de la propagande, la mécanisation de la vie, l’abrutissement de la masse... tous ces motifs de l’américanisation diffuse de la société allemande relancée et radicalisée par le nazisme traversent le Journal des années de guerre autant que LTI [23]. La langue est, bien sûr, incluse dans ce processus et Klemperer donne de nombreux exemples de ces effets de contamination du vocabulaire allemand par le lexique de l’ « américanisme » [24]. Ces rapprochements, bien sûr, entrent en tension avec la notion d’une absolue unicité de l’opération (vivisection ?) opérée par l’appareil (le régime) nazi sur la langue allemande et toute la réflexion de Klemperer oscille entre ces deux pôles. Ou plutôt, c’est une sorte de cabotage intellectuel – il navigue au plus serré entre l’un et l’autre de ces hauts-fonds.
C’est sous cet angle qu’il conviendrait d’envisager l’ « oubli » de l’assez évidente, pourtant, corrélation/dissociation entre le fan anglo-saxon, et le fanatique en mode nazi [25]. Même ce qui s’affiche comme une irréductible singularité se déploie dans un environnement, et ne saurait être dépourvu de toute provenance. De la même façon, même si Klemperer souligne la disparition rapide de l’emploi des termes fanatique, fanatisme avec leurs inflexions nazies dans la partie orientale de l’Allemagne après la défaite du Reich, on se doit de demeurer attentif aux évolutions ultérieures des termes apparentés sur lesquels nous nous sommes précédemment arrêtés. A partir des années 1980, on assiste, en Europe occidentale (notamment mais pas exclusivement), à des mouvements de radicalisation des supporteurs des clubs ou équipes nationales de football. Supporteurs ou fans, les deux termes demeurent ici équivalents, dans les usages courants, dans différentes langues européennes. Or, ces mouvements de radicalisation (marqués par un excès d’enthousiasme supporteur portant à des actes de violence tournés contre les supporteurs ou équipes adverses) adoptent souvent un style (gestes, chansons, folklore vestimentaire et d’apparence) fasciste, voire ouvertement nazi. Les débordements commis par ces bandes de fans basculant dans le hooliganisme ont pris, dans les deux dernières décennies du XXe siècle et ultérieurement, de telles proportions qu’elles ont conduit les autorités et les clubs à prendre des mesures drastiques pour réduire la virulence de ce phénomène de ce que l’on pourrait appeler, dans le contexte de cet article, l’alarmante fanatisation de fractions des fans-supporteurs.
On voit là qu’il est toujours intéressant de suivre les pérégrinations des mots auxquels s’attache une certaine puissance mythologique. Pour continuer dans ce sens, on dira que, dans un temps où le fond de l’air est toujours plus distinctement brun, il convient d’être attentif à la radicalisation des fans des personnages politiques devenus des icônes du fascisme new-look qui fait florès un peu partout dans les démocraties de marché, au temps du trumpisme universel. Ici aussi, le risque est grand que le fan s’enrage et tende à se rapprocher de l’Allemand moyen, pas plus mauvais bougre qu’un autre, et qui crut fanatiquement « en lui » – le Führer (Klemperer consacre des pages magnifiques et glaçantes à ce sujet ordinaire de la narcose nazie) [26]. Tout porte à craindre, dans le contexte hexagonal, que cette symbiose du fan et du fanatique franchisse un pas décisif lorsque Marine et Zemmour auront réalisé la leur avec la puissance de l’Etat.

L’hésitation de Klemperer entre une approche de la LTI visant à la définir comme une singularité terrifiante et une perspective généalogique ou contextualiste, mettant en relief sa porosité et sa relativité à toutes sortes de sources ou d’influences, cette hésitation trouve toutes sortes de prolongements dans le présent. Le néo-libéralisme secrète son propre jargon, si bien que l’abréviation LQI, mise en circulation par Klemperer à la fin du journal des années de guerre (dans les premiers temps de l’après-guerre), s’est tout naturellement acclimatée dans ce milieu au point de susciter toutes sortes de variations [27]. C’est qu’en effet, de façon croissante, les démocraties libérales se présentent comme des logocraties, des sémiocraties [28] portées à promouvoir une novlangue (Orwell, 1984) par tous les moyens communicationnels à leur disposition. Nous vivons à l’âge du storytelling, des « narratifs », des « éléments de langage », expressions qui mettent en lumière de la façon la plus crue les enjeux de pouvoir de la langue. On gouverne toujours davantage au formatage de la langue, c’est-à-dire à la production des énoncés destinés à être « avalés sans y prendre garde » par le locuteur ordinaire, comme dit Klemperer dans LTI, ingurgités pour être ensuite régurgités, sans que ceux.celles qui font l’objet de cette opération d’emprise ne s’en avisent nullement. La question que pose Klemperer à propos de l’effet subreptice de cette opération se transpose aisément dans le contexte des démocraties de marché : « Et qu’arrive-t-il si cette langue cultivée est constituée d’éléments toxiques ou si l’on en fait le vecteur de substances toxiques ? » [29]
Une différence se maintient cependant, en dépit de ces convergences agencées autour du couplage langue/pouvoir : dans nos sociétés, la langue est aussi un enjeu de marché, les discours, les énoncés, les mots sont aussi saisis par le marché en devenant des fétiches, des marchandises – via, notamment les toujours plus puissants appareils de communication. Ce qui n’est évidemment pas le cas dans les systèmes totalitaires et notamment sous le régime nazi. En recourant à un terme un peu convenu (idéologie), on pourrait dire que l’idéologisation de la langue va bon train aujourd’hui aussi, même si elle ne se développe pas à marches forcées et d’une manière aussi brutale, verticale, que sous le régime nazi. La propagande, sous toutes ses formes n’en est pas moins redevenue, dans les démocraties contemporaines, un enjeu de premier plan. Le bunker anti-woke y défend l’honorabilité de la civilisation blanche, en défend l’intégrité sur un mode, d’autant plus véhément que le fond en est fantasmatique, qui n’est pas sans rappeler la façon dont les nazis s’acharnaient à « aufnorden » (rendre plus nordique – c’est-à-dire aryenne) la société allemande. Le même élément de fanatisme, dans tous les sens du terme, cette fois-ci, se retrouve dans les deux propagandes dans lesquelles la fantasmagorie de la race (ou de l’espèce, grimée en « civilisation ») occupe une place de premier plan. Le chapitre 9 de LTI (« fanatique ») ne nous éloigne pas du présent, il nous y reconduit par ces chemins de traverse que nous avons tenté d’explorer. Ce qui nous reconduit aussi à notre point de départ : aujourd’hui, les mots « fanatique », « fanatisme » sont plus que jamais au goût du jour, qualifiant l’altérité menaçante du terroriste, de l’islamiste et autres ennemis de la civilisation occidentale. La boucle se boucle ainsi : ces mots retrouvent leur acception purement négative des origines, mais à la condition de leur association au fantasme, à la fuite dans l’imaginaire, au déni du réel – sous ce régime, c’est la résistance à l’oppression qui se voit, le plus souvent, assimilée au « fanatisme ».

Alain Brossat

Notes

[1Victor Klemperer : LTI, la langue du IIIème Reich, Albin Michel « Espaces libres », 2023 (1996), traduit de l’allemand par Elisabeth Guillot, avec une préface de Johann Chapoutot. Le titre original du livre est : LTI – Notizbuch eines Philologen. Il a été publié en 1947, à Dresde.

[21996 – avec une préface de Sonia Combe et une postface d’Alain Brossat, évacuées de l’édition de poche au profit du texte de Chapoutot. Je reviendrai dans un autre article sur les enjeux de cette substitution.

[3Pour la clarté de l’exposé, je distingue LTI, avec italiques, titre du livre de Klemperer, de la LTI, langue du III° Reich, contre l’usage courant qui voudrait que l’expression en latin soit présentée en italiques.

[4Op. cit. p. 116.

[5Voir par exemple LTI, p. 105-6 : Rousseau est distinctement présenté dans ce passage comme précurseur du culte du chef et de la communauté totalitaire – « Pour Rousseau, l’homme d’Etat, c’est l’orateur qui s’adresse au peuple, à celui qui est rassemblé sur la place du marché ; pour lui, les manifestations sportives et artistiques auxquelles participe la communauté du peuple sont des institutions politiques et des moyens de propagande ». Ou bien encore, dans le journal : « Le modèle politique (peu importe que le Führer l’ait lu ou non), c’est Le contrat social », Mes soldats de papier, journal 1933-1941, p. 600. Cette aversion définitive pour Rousseau, Chapoutot la désigne, dans sa préface à LTI, comme un « intérêt marqué », au même titre que celui qu’il accorde à Montesquieu. De l’art d’arrondir les angles...

[6Op. cit. p. 119.

[7Ibid. p. 120.

[8Ibid. p. 120-21.

[9Ibid. p 121.

[10Ibid. p. 122.

[11Ibid. p. 122.

[12Victor Klemperer : Je veux témoigner jusqu’au bout – journal, 1942-1945, traduit de l’allemand par Ghislain Riccardi, Michèle Kintz-Tailleur, Jean Tailleur, Seuil 2000.

[13« Je ne vois aucune différence (sauf le sigle) entre la LTI et la LQI » (…) « La LQI reprend la LTI en gros et en détail » (p. 919). Ou bien, à propos d’une émission entendue à la radio : « Maintenant, il ne manque plus que ’fanatique’ (p. 896). Le décalage entre les notes prises sur le vif dans le journal et la conclusion « après-coup » de l’article « Fanatique » de LTI est ici sensible.

[14« La langue du III° Reich semble devoir survivre dans maintes expressions caractéristiques ; elles se sont si profondément incrustées qu’elles paraissent devenir une possession permanente de la langue allemande » (LTI, p. 46).

[15Voir par exemple les articles suivants : Roland Pfefferkorn : « Victor Klemperer – la résistance d’un intellectuel », Raison présente, n° 128, 1998 ; Frédéric Joly : « Victor Klemperer, un philologue des sombres temps », Revue des deux mondes, 2019-2020.

[16Kurt Tucholsky : Bonsoir, révolution allemande !, Presses universitaires de Grenoble, 1981, traduit de l’allemand par Alain Brossat, Klaus Schuffels, Claudie Weill et Dieter Welke.

[17Les Temps modernes, décembre 1989, n° 521. Dans le même numéro, deux autres chapitres de LTI, « Indigence de la LTI » et « Mon journal intime de la première année » sont publiés, dans la traduction de Jean-Pierre Béchaz. Ces textes font l’objet d’une présentation de Sonia Combe.

[18Shaftesbury : Lettre sur l’enthousiasme (1709), Le livre de poche.

[19Voir ici Guy Debord : La société du spectacle (1967) et Commentaires sur la société du spectacle (1989).

[20« ’Tu n’es qu’une femme perdue pour l’espèce !’, disait Clemens, le cogneur, à mon épouse lors de chaque perquisition, et Weser, le cracheur, d’ajouter : ’Ne sais-tu pas que dans le Talmud, déjà, il est écrit qu’ ’une étrangère vaut moins qu’une putain’ ?’ » (LTI, p. 477).

[21« Le racisme inventé de toutes pièces pour en faire un privilège et un monopole d’humanité de la germanité, et qui, en son ultime conséquence, s’est transformé en permis de chasse autorisant les crimes les plus atroces commis contre l’humanité, a bien ses racines dans le romantisme allemand » (LTI, p. 255).

[22« Naturellement, la LTI se saisit (…), et même avec une énergie particulière, de l’armée ; mais entre la langue militaire et la LTI existe une interaction, plus précisément : la langue militaire a d’abord influencé la LTI avant d’être corrompue par elle » (LTI, p. 53). Klemperer signale que la notion de « matériel humain » dont les nazis font un abondant usage provient du vocabulaire militaire de la Première guerre mondiale.

[23« Dans la LTI, il y a beaucoup d’américanismes et autres composantes exotiques, il y en a tant que, parfois, on pourrait presque omettre le noyau allemand » (LTI, p. 66.). Voir aussi le chapitre 30, intitulé « la malédiction du superlatif ».

[24« Klemperer découvre peu à peu que nombre d’expressions utilisées par les nazis étaient en fait apparues lors de la Grande guerre, mais aussi dès le début du siècle et même avant (...) » (Frédéric Joly, article cité supra).

[25On pourrait suivre ici la piste ouverte par la lecture psychanalytique de LTI par Laurence Aubry : le fanatisch nazi, avance-t-elle, « projette l’omnipotence du moi », il trahit un « abus du Ich ». De la même façon, pourrait-on dire, dans les sociétés libérales et néo-libérales, l’hyperindividualisme est le milieu dans lequel prospère le fan, le monde dans lequel il construit ses bulles et ses conduites autarciques. Mais alors, si on avance dans cette direction, la différence entre le totalitaire et ce qui est supposé s’y opposer devient relative.

[26LTI, ch. 17 « Je crois en lui », p. 195 sqq.

[27Eric Hazan : LQR – la propagande au quotidien, Raisons d’agir, 2006.

[28Le terme « logocratie » est ici emprunté à Czeslaw Milosz : La pensée captive (1953), Folio Essais ; l’expression « systèmes sémiocratiques » survient dans l’article de Philippe Roger : « Victor Klemperer – le philologue et les fanatiques », Critique, n° 612, mai 1998.

[29LTI, p. 47.