L’Occident et l’enseignement de l’inculture sur la tragédie palestinienne

, par Bernoussi Saltani


L’Occident, c’est-à-dire l’Europe de l’Ouest, les USA, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, complice du gouvernement nazillon aux commandes en Israël et à qui il apporte un soutien indéfectible au mépris le plus total du droit international et des différentes organisations des Nations Unies, excelle dans l’enseignement de l’inculture, dispensé à la majorité de ses populations, quant à la situation au Proche-Orient. Le socle de cet enseignement de l’inculture est la répétition sans relâche dans les mass-médias occidentaux qu’Israël est la seule démocratie dans la région. En lâchant ce mot pour qualifier Israël, on croit l’avoir lavé de tout soupçon et on réaffirme le présupposé que les valeurs de l’État d’Apartheid sont les mêmes que celles dont se prévalent les sociétés occidentales : respect des droits de l’homme, liberté, égalité, justice, droit au bonheur pour tous… Désigné sous le vocable de « démocratie », Israël est absout, par la vertu magique de ce mot, de tout manquement aux valeurs de la république et de l’humanisme. Mais on oublie de rappeler que les démocraties occidentales ont été génocidaires (USA, Australie, Allemagne…), colonialistes (toutes sans exception), et peu soucieuses des droits de l’homme – sauf quand il s’agit de l’homme blanc et donc « civilisé ». On oublie que la démocratie a accouché de Hitler et du Nazisme. On oublie aussi que, exception faite de leur repentir relatif à la Shoah et du dédommagement subséquent des victimes des atrocités nazies en Allemagne, en France et autres démocraties comme en Italie, ces démocraties n’ont jamais exprimé aucun regret pour ce qu’elles avaient fait subir aux peuples du Vietnam, de l’Éthiopie ou de l’Algérie, parmi d’autres exemples. Israël est donc une démocratie, mais qui se permet, en toute impunité, de commettre contre les Palestiniens les mêmes crimes que le fascisme, le nazisme et le colonialisme, les mêmes crimes que l’Allemagne, la France, l’Angleterre, la Belgique ont commis contre les populations des pays qu’elles ont colonisés en Afrique, en Asie et ailleurs. Pire encore, ces démocraties occidentales soutiennent toutes les dictatures quand leurs profits sont en jeu, elles participent à l’écrasement de toute émergence des démocraties dans le tiers-monde quand cela dérange leurs intérêts. Je pense à certains pays de l’Amérique latine qui voulaient s’affranchir de leurs dictateurs comme le Chili, je pense aussi à l’Égypte et à la Tunisie, qui ont essayé vainement de secouer le joug du régime autoritaire et été entravées dans cet élan par les puissances occidentales. Je pense à Michèle Alliot Marie, ministre des Affaires étrangères françaises à l’époque du printemps arabe tunisien, qui avait proposé au dictateur Ben Ali de lui envoyer armes et hommes pour mater la révolution du peuple. Donc dire qu’Israël est une démocratie, cela ne veut rien dire du tout pour les peuples du monde non occidental qui n’y voient que masque et hypocrisie. La « démocratie » occidentale janiforme ne fait que maintenir dans l’inculture absolue les peuples occidentaux, que cette autodésignation flatteuse fait dormir debout. Ils s’en gargarisent, mais en oublient les monstruosités. Une démocratie qui ne réserve ses valeurs qu’à son peuple et les bafoue quand il s’agit des autres peuples est une dictature déguisée.

La Palestine, qui est entre les mains de deux autorités (L’OLP pour la Cisjordanie et le Hamas pour Gaza), est depuis longtemps empêchée par Israël d’organiser librement ses élections sur tout son territoire d’avant la guerre de 1967. Ces élections passeraient nécessairement par une réconciliation entre Mahmoud Abbas et Ismaïl Haniyeh, ce qu’Israël ne veut absolument pas, ni les démocraties d’Occident qui ont classé le Hamas comme organisation terroriste sans aucun fondement juridique international.

La Palestine n’est donc pas, bien évidemment, une démocratie, encore moins une république. Elle est empêchée de le devenir. Elle n’est pas non plus une dictature de pétrodollars. La Palestine, mise de force hors de la sphère de la démocratie et donc de la civilisation, ne peut être que barbare et donc composée d’énergumènes qui peuvent devenir très vite des animaux, à travers le prisme sioniste et sa rhétorique raciste, adoptée par l’Occident, spontanément ou sous la contrainte des lobbys sionistes. De l’ONU aux universités du monde, des philosophes aux artistes, des diplomates et femmes et hommes politiques aux organisations humanitaires, tous ceux qui plaident pour le droit des Palestiniens à vivre simplement comme des humains dans le respect de leur humanité et de leurs droits sont ostracisés et persécutés. La jeune Greta Thunberg, applaudie par le monde entier pour ses prises de position pour l’écologie, est maintenant jetée aux orties pour sa défense des Palestiniens.

Dans la topique du sionisme et de son soutien occidental, le monde entier en veut à Israël et aspire à le détruire, y compris l’ONU, grâce à laquelle, ironie du sort et de l’histoire, Israël a été créé. Bien évidemment de nombreux pays arabes sont devenus les alliés d’Israël sans rien obtenir en échange pour le peuple palestinien. Ils contribuent même, par leur complicité ou par leur silence, à la solution finale de la « question palestinienne ». Une solution finale programmée et en très bonne voie de réalisation quand on voit la carte des territoires palestiniens métastasés par les colonies israéliennes illégales. Qui cherche à détruire l’autre : les Israéliens ou les Palestiniens ?!

Or cette idéologie de la destruction de l’autre a toujours été l’objectif du sionisme depuis la création de la Hanagah (1920) et de l’Irgoun (1931), deux organisations terroristes qui se sont fixées pour objectif de mettre la main sur toute la Palestine et d’éradiquer toute sa population arabe et palestinienne (musulmane et chrétienne). Et tout en continuant à détruire le peuple palestinien et à coloniser son territoire, y compris celui dont se sont contentés les Palestiniens par un compromis de taille, à savoir juste les 22% du territoire qui leur revenait de droit international après le partage de la Palestine entre Juifs et Arabes, Israël ne cesse d’inverser les rôles. Il est un État destructeur face à quelques États du Moyen-Orient qui osent encore réclamer la restitution par Israël des terres palestinienne et syrienne spoliées, annexées ou en voie d’annexion. Assimilé au petit David, Israël est montré à la télévision française, ces derniers temps où le peuple palestinien est massacré par la puissante armée israélo-occidentale et les colons fanatisés, dans la carte géographique du Moyen-Orient, entouré de pays arabes et musulmans. L’objectif de cette figuration géographique est très perfide : Israël est un « petit État, isolé, vulnérable et menacé de destruction par tous les pays qui l’entourent », et donc on ne peut que s’apitoyer sur son sort et lui apporter un soutien financier, militaire, idéologique et tout un capital de sympathie et d’empathie. C’est l’enseignement que retient la majorité des peuples européens sur le conflit israélo-palestinien en regardant cette carte. Mais si l’on montrait la carte du monde, en colorant en bleu toutes les démocraties occidentales qui soutiennent Israël, on verrait bien sûr que le bleu couvre tous les pays riches, industrialisés et militairement supérieurs à tous les pays du Proche et du Moyen-Orient réunis. Faut-il rappeler que pendant toutes les guerres qu’Israël a menées contre les Arabes et maintenant contre les Palestiniens, il n’a jamais été seul ? Les armées des USA, de l’Angleterre, de la France, le soutien logistique et financier de l’Allemagne, tous les militaires à double nationalité de l’Europe, des USA, du Canada, d’Australie, tous les volontaires non israéliens qui aident Israël, y compris de nombreux français, sont là, mêlés aux soldats de Tsahal. Il faut entendre maintenant par l’armée israélienne stricto sensu une toute petite partie de l’armée occidentale qui combat les Palestiniens au nom et à la gloire d’Israël. Il est incroyable le nombre de bombes américaines et d’armes offertes à Israël par l’Occident depuis le 7 octobre 2023 et qui ont fait jusqu’à aujourd’hui plus de 18 000 morts, en majorité des femmes et des enfants palestiniens, et ont détruit tant d’écoles et d’hôpitaux, sans compter les quartiers d’habitation. Et face à cette réalité flagrante et qui crève les yeux, on continue de répéter qu’Israël est menacé de destruction. Il est sujet destructeur et non objet de destruction.

De cette logique qui marche sur la tête, on déduit cet autre topos : Israël, « petit et isolé ! », ne fait que se défendre. L’Occident et ses mass-médias répètent à tout bout de champ, en toute occasion et malgré les réalités sur le terrain et depuis 75 ans qu’Israël ne fait que se défendre et qu’il a le droit de se défendre. Plus horrible antiphrase ne se rencontre dans nulle autre situation dans le monde. Ce droit de se défendre reconnu par tout l’Occident à Israël a été dénoncé comme fallacieux par les grands hommes raisonnables de l’histoire du XXe et XXIe siècle à commencer par Charles de Gaulle, le 27 novembre 1967 dans sa conférence de presse :

Maintenant (Israël) organise sur les territoires qu’il a pris l’occupation qui
ne peut aller sans oppression, répression, expulsions et il s’y manifeste contre lui une résistance qu’à son tour il qualifie de terrorisme…

Israël se défend donc contre les attaques des Palestiniens ! Inversion insoutenable des rôles qui ferait se retourner Aristote dans sa tombe ! Les victimes, les Palestiniens, sont un tout petit peuple de 5 millions d’âmes, qui n’a pas de lobby international qui le soutiendrait au plus haut niveau dans les gouvernements occidentaux, comme c’est le cas pour Israël. Il est persécuté, expulsé ou déplacé, bombardé et assiégé, affamé et terrorisé par Israël depuis 75 ans, trahi et maltraité par ses « phrères » de la région depuis la défection de l’Égypte en 1979. Ce peuple-là n’a pas le droit de se défendre ! S’il a le malheur de le faire – et il ne lui est pas possible de ne pas se défendre ni de se laisser gommer de la Palestine en toute résignation –, alors il est considéré par toutes les démocraties occidentales comme un agresseur qui veut détruire Israël. Israël, qui est indestructible et qui a tout à fait le droit à l’existence, n’a pas le droit cependant de détruire un autre peuple, qui ne peut se défendre que par ses propres combattants qui résistent, comme ils peuvent, à la machine infernale militaire et idéologique d’Israël et de ses alliés.

Pour corroborer la thèse des Palestiniens agresseurs, les sionistes israéliens, chrétiens et arabes ne cessent de répéter qu’il n’y a aucune raison pour que les combattants palestiniens de Gaza aient attaqué Israël le 7 octobre. Mais est-ce qu’il y a une raison pour qu’Israël assiège Gaza, transforme ce petit pan du territoire palestinien en prison à ciel ouvert, lui livrant au compte-gouttes nourriture, eau, électricité, médicaments, etc., et ce depuis presque 20 ans ? Et si au moins les Palestiniens de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est vivaient en paix et dans le respect de leurs droits, on comprendrait la réaction de l’Occident au nouveau drame palestinien déclenché le 7 octobre. Est-ce que les 75 ans de colonisation israélienne des territoires palestiniens, réduits à peau de chagrin, les massacres de la population palestinienne par l’armée et les colons sionistes, les checkpoints, les bouclages, les humiliations ne sont pas des raisons pour que le peuple palestinien s’insurge contre ses agresseurs ?

C’est la première Intifada (soulèvement, en arabe, contre un régime dictatorial ou un ennemi colonisateur) en 1987 qui amena les accords d’Oslo en 1993. C’est la deuxième Intifada en 2000 après l’assassinat de Rabin (1995) et la mort définitive des accords d’Oslo qui installa le Hamas à Gaza en 1997, après l’assassinat de Arafat (2004), encerclé par les armées d’Ariel Sharon durant trois années et la collaboration de Mahmoud Abbas avec l’occupant israélien. C’est en 1997 qu’Israël, avec la complicité de l’OLP et de L’Égypte, met Gaza sous blocus aérien, maritime et terrestre. Est-ce que toutes ces raisons ne sont pas assez légitimes pour déclencher des mécanismes de défense chez les Palestiniens ? Est-ce que c’est attaquer que de défendre ses droits les plus fondamentaux ? Est-ce qu’on est terroriste quand son peuple souffre sous le joug d’un État colonialiste et fasciste ? Il n’y a que la déraison et l’extravagance qui peuvent aller contre le bon sens. De quels dictionnaires et de quelles langues l’Occident tire-t-il ses mots pour parler de la tragédie que vivent les Palestiniens et Israéliens ? Défendre son existence et sa terre pour les Palestiniens devient, dans le langage occidental, attaquer Israël sans raison. Par contre quand Israël colonise, terrorise et opprime les Palestiniens, il pacifie, continue sa guerre de libération, œuvre pour la paix, se défend et défend l’Occident contre l’obscurantisme et la barbarie palestinienne. Dans cet enseignement de la question palestinienne par la désinformation et la rhétorique de l’antiphrase, l’Occident, qui fait de la liberté d’expression son crédo démocratique, impose à ses journalistes, ses hommes politiques, ses artistes et intellectuels une liste de mots qu’ils doivent utiliser quand il s’agit de parler de Hamas et de son combat contre l’occupant. Toute personne qui refuse par son silence ou dans sa parole cette liste de mots qui diabolisent les Palestiniens est traînée dans la boue quand elle n’est pas traînée devant les tribunaux pour toutes sortes d’accusations : antisémitisme, éloge du terrorisme, islamofascisme, etc.

Un dernier levier pédagogique pour détourner l’opinion occidentale des crimes du sionisme est d’utiliser les commémorations des massacres des Juifs par les Européens pour dédouaner les Israéliens de leur responsabilité par rapport au peuple palestinien. Certains sionistes français ont réclamé dernièrement à leur gouvernement de retenir la date le 7 octobre comme une date de commémoration au même titre que les dates relatives à l’Holocauste et à la Shoah. Il faut rappeler avec insistance ici que le 7 octobre, des combattants palestiniens de Hamas ont mené une action de défense contre Israël pour attirer l’attention du monde sur leur sort, occulté par « les accords d’Abraham ». Abraham est certes le père des Juifs et des Arabes, mais il n’empêche que ce grand patriarche a bien jeté son fils Ismaël et sa mère Hagar hors de sa patrie quand sa cousine Sara fut enceinte d’Isaac et lui demanda de les chasser ! « Les accords d’Abraham » abondent malheureusement dans ce sens. Le grand poète Mahmoud Darwich a raison de rappeler l’injustice biblique à l’égard de son peuple quand il dit : « …la Bible…Un livre essentiel malgré tout ce que nous avons subi en son nom » (Mahmoud Darwich, La Palestine comme métaphore. Entretiens traduits de l’arabe par Elias Sanbar et de l’hébreu par Simone Bitton, Actes du sud, 1997, p. 23).

Il est tout à fait louable, logique et humainement juste de déplorer les victimes civiles, mais de part et d’autre et pas seulement d’un côté et de commémorer les faits tragiques ou heureux, mais de part et d’autre aussi. Mais en France, il n’y a pas de commémoration de la Nakba, ni pour la journée du prisonnier palestinien, ni pour l’intifada, encore moins la déclaration de la charte nationale palestinienne caduque par Arafat en 1989, la conférence de Madrid en 1991 ou des accords d’Oslo en 1993. Si on commémorait toutes ces dates en Occident à côté des commémorations des massacres des Juifs, l’opinion occidentale serait mieux instruite sur les dessous des cartes et sur les nombreux compromis faits par les Palestiniens pour vivre en paix avec ou à côté des Israéliens. On ne peut pas internationaliser les différents carnages qu’ont subis les Juifs en Europe – et on a mille fois raison de les internationaliser – et se taire, internationalement parlant, sur ce qu’endurent les Palestiniens sous le joug de la colonisation israélienne. Pour Israël, toute tentative d’internationalisation du conflit est inacceptable et considérée comme une ingérence dans ses affaires intérieures, même quand ce sont ses alliés américains et européens qui le lui suggèrent. Les Américains voulaient jadis mobiliser leurs armées pour séparer les territoires palestiniens d’Israël et se porter garants de sa sécurité sur place. Le refus de ce dernier fut catégorique. « Toute la terre promise » leur est due, selon Yaweh, « le Dieu National des enfants d’ Israël ». C’est pour cette raison que Jean Bottéro qualifie le Judaïsme étroit de « monolâtrie ».

La France, qui compte les plus grandes communautés de Juifs et de Musulmans, ne peut pas se permettre de commémorer et d’enseigner l’Holocauste et la Shoah sans enseigner et commémorer la Nakba et les différents massacres des Palestiniens par Israël. Elle ne peut permettre à certains de ses jeunes Français et binationaux Franco-Israéliens d’aller faire leurs armes en Palestine et d’ incriminer les Arabes et les Musulmans de France seuls d’importer le conflit dans l’Hexagone. Voici une idée sur laquelle Monsieur le Ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse Gabriel Attal doit travailler avec Madame la Première Ministre Elisabeth Borne pour lutter contre l’antisémitisme qui vise les Juifs et celui qui vise les Arabes (les deux peuples sont des Sémites et fils d’Abraham), mais aussi contre la judéophobie et l’islamophobie.

Bernoussi Saltani