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« C’est la guerre, mais on ne le dit pas. Et ceux qui ne sont pas d’accord doivent être intimidés » - Entretien avec Luciano Canfora
mercredi 2 avril 2025, par
Entretien publié le 28 mars 2025 sur le site du journal « Il Fatto Quotidiano »
Nous nous trouvons clairement dans un climat de psychose des élites. Le récit militariste vieux de trois ans qui voulait que la Russie soit vaincue par l’Ukraine avec l’aide de l’OTAN a échoué, vaincu par le principe de réalité. L’urgence du réarmement européen, qui doit être réalisé en nous endettant pour un total de 800 milliards au détriment des dépenses sociales de chaque pays, n’est pas ressentie comme telle par l’opinion publique. Cela génère une panique d’impuissance qui se transforme en un sentiment de toute-puissance. Nous en discutons avec le professeur Luciano Canfora, historien et philologue.
Daniela Ranieri : Professeur, percevez-vous une recrudescence du climat grâce auquel le système médiatique nous abreuve de propagande de guerre, éthicise le réarmement et esthétise la guerre, tandis que les dissidents sont traités comme des déserteurs ?
Luciano Canfora : Depuis que nous sommes passés de la guerre cachée, celle de l’Ukraine contre le Donbass, à la guerre ouverte, celle de la Russie contre l’Ukraine pour défendre le Donbass, une machine d’information et de désinformation très bien pensée s’est mise en marche. Dès le 25 février 2022, les grands journaux, sur 50 pages, en consacraient 25 à la guerre. En quelques jours, près de 4 millions d’Ukrainiens ont fui vers l’Autriche, l’Allemagne, la Suisse, la France, l’Italie, et ont été immédiatement accueillis. Alors que 50 migrants sont un problème monumental justifiant qu’on leur souhaite de se retrouver sous l’eau en Méditerranée, 4 millions d’Ukrainiens ont immédiatement trouvé des structures à même de les accueillir. Cela signifie que la guerre était déjà préparée, et quand c’est la guerre, la censure se déclenche immédiatement contre ceux qui s’y opposent.
Daniela Ranieri : Il y a comme une atmosphère d’urgence, de décisions qui doivent être prises sur le champ, ce qui exclut naturellement le débat démocratique.
Luciano Canfora : Je ne suis pas surpris, mais je dis : étant donné que vous avez préparé et mis en œuvre la guerre, à présent vous exercez la censure. La réponse est : mais nous ne sommes pas en guerre. Il ne faut pas le dire, sinon l’opinion publique, toute droguée, endormie, réduite à la débilité qu’elle soit, se réveillera soudain et dira : excusez-moi, vous êtes entrés en guerre sans nous demander notre avis ? Il faut dire qu’il n’y a pas la guerre, mais on se comporte en fonction du fait qu’il y en a une, et celui qui s’y oppose se fait malmener.
Daniela Ranieri : Une commissaire européenne chargée de la gestion des crises publie une vidéo sur la manière de survivre à une situation d’urgence, que l’on suppose être une guerre ou une catastrophe nucléaire : elle remplit son « sac de résilience » d’eau, de boîtes de conserve, de couteaux suisses...
Luciano Canfora : Vous ne vous souvenez peut-être pas du ministre Forrestal. Il était secrétaire d’État des États-Unis à l’époque de Truman. Convaincu que la Russie était sur le point de déclencher la Troisième Guerre mondiale, il s’est jeté par la fenêtre et il est mort.
Daniela Ranieri : Mais les gouvernants d’aujourd’hui, font-ils semblant ou y croient-ils vraiment ?
Luciano Canfora : Les deux à la fois, parce qu’ils se retrouvent avec un travail déjà fait. Macron est une caricature, je ne vais pas dire de De Gaulle, mais de n’importe quel autre président arrogant de la République française. Peut-être enverra-t-il la Légion étrangère, comme ils l’ont fait en Indochine, en Algérie. Il est convaincu, et certains lui emboîtent le pas, qu’un jour ou l’autre il lui faudra prendre « le dernier train ». Soit on part en guerre avec Macron armé jusqu’aux dents, soit c’est la fin. Ils font leur travail, ils sont payés pour ça.
Daniela Ranieri : Quelle différence y a-t-il entre le fait d’appeler le plan ReArm Europe de Von der Leyen du nom plus léger de “Readiness 2030”, préparation, et l’“opération militaire spéciale” de Poutine, pour ne pas dire “guerre” ?
Luciano Canfora : Je me souviens d’une vidéo : avril 2017, trois ans après la Crimée. On y voit notre Président de la République, à côté de Poutine, qui félicite le Président de la République Fédérative de Russie en lui disant qu’il veillera au maintien de la paix et à la gestion des crises dans ces régions. Un passé annihilé, pour lequel l’histoire commence le 24 février 2022. Si les Russes avaient eu l’intention de mener une véritable guerre, nous ne serions pas en train de nous demander si Zaporijjia oui ou Zaporijjia non. Une guerre à 18 carats aurait été autrement plus invasive, destructrice, tragique. Le choix s’est porté sur une guerre de faible intensité. Un lexique peut être heureux ou malheureux, erroné, réticent ; c’est une bonne chose de distinguer les termes employés en relation à l’objet défini. Maintenant, tous les Adriano Sofri du monde vont se mettre à crier « Canfora agent russe », tant pis.
Daniela Ranieri : Il est vrai qu’en Russie, on est arrêté si on dit « guerre ». Ici, ceux qui parlent de réarmement ne se font pas arrêter.
Luciano Canfora : A vrai dire il s’en passe des choses durant les manifestations pro-palestiniennes, ne nous vantons pas trop d’être toujours meilleurs que les autres.
Daniela Ranieri : Peut-être se sont-ils rendu compte qu’ils ont de moins en moins de consensus parmi la population ?
Luciano Canfora : Le consensus n’est pas nécessaire. Nous vivons dans des régimes qui s’auto-définissent comme démocratiques, mais qui ont conduit le pays à la guerre à plusieurs reprises, en 1999 contre la Fédération yougoslave, et cette fois dans une coalition non avouée mais largement opérationnelle, sans se demander le moins du monde si les gens normaux étaient d’accord ou non. Ils n’en ont pas besoin.
Daniela Ranieri : À quoi sert la propagande alors ?
Luciano Canfora : À intimider toute voix susceptible d’être en désaccord. Les journaux et les informations télévisées, même TeleKiev de La7, ne sont appréciés que par une très petite partie de la population. Quel est l’objectif de ces inepties ? Intimider la classe intellectuelle, appelons-la comme cela, qui pourrait être en désaccord et qu’il faut pourtant impliquer de temps en temps pour montrer que nous sommes démocratiques et que nous avons également raison.
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