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« Chers étudiants chinois... »

lundi 7 avril 2025, par Alain Brossat

Discours adressé à des doctorants en histoire et littérature à l’université de Xiamen (province de Fujian, une ville de plus de 4,5 millions d’habitants) à l’occasion d’un déplacement de quelques jours sur ce campus, suivi d’une séance de questions-réponses animée (6-9 janvier 2025).

Depuis le début de ce siècle, on assiste en Occident à une homogénéisation croissante des discours sur la Chine. Quand je dis en Occident, cela veut dire l’Amérique du Nord, d’un côté, l’Europe jusqu’aux confins de la Russie, et les parties du monde blanc situées dans d’autres régions de la planète, Australie, Nouvelle-Zélande pour l’essentiel. Et quand je dis homogénéisation, je veux dire que les différences et oppositions politiques, idéologiques, culturelles tendent à devenir incertaines, si ce n’est à s’effacer dès lors qu’il est question de la Chine.
D’autre part, cette homogénéisation des discours a pour toile de fond l’hostilité. L’idée prévalente est que, désormais, la Chine constituerait une menace, qu’elle serait, pour nous, Occidentaux en général, une menace, et, de plus en plus clairement, un danger vital. Il y a beaucoup d’affect, dans cette perception de la Chine, l’anxiété s’y mêle à une sorte de ressentiment face à ce qui serait devenu le principal mauvais objet du présent, sur la planète. Ceci en tant, bien sûr, que la montée en puissance de la Chine, dans tous les domaines, apparaît comme le principal facteur de transformation, dans le présent et dans l’avenir plus ou moins proche, des fondements systémiques de ce qu’est supposé être l’ordre mondial.

Les élites dirigeants occidentales, mais aussi, dans des proportions variables, les populations et les publics de ces régions s’inquiètent de la puissance croissante de la Chine, pas seulement comme Etat ou pouvoir économique, mais bien comme « monde », parce qu’ils y perçoivent, plus ou moins clairement, le facteur le plus susceptible de remettre en question ce qu’ils considèrent comme la règle du jeu immuable, légitime, la seule possible – c’est-à-dire l’hégémonie occidentale telle qu’elle s’est établie à l’échelle de la planète, au lendemain de la Seconde guerre mondiale.
Je ne pense pas vous apprendre grand-chose avec cette entrée en matière très générale. Mais ici, je voudrais insister sur deux points. Le premier, c’est que cette homogénéisation de la perception de la Chine et donc de l’homogénéisation des discours à son propos, en Occident, n’apparaît pas sur un terrain vierge, elle réveille quelque chose. Le China bashing qui est le régime dominant sous lequel les choses se disent à propos de la Chine dans les journaux et le discours public en Occident aujourd’hui, c’est fondamentalement une reprise, un remake de discours immémoriaux. Or, le propre du discours immémorial de l’Occident sur la Chine perçue comme « Grand Autre », c’est-à-dire dans son altérité radicale, le plus « autre » de tous les autres, parmi les grandes civilisations, le propre de ce discours immémorial est d’être un discours de la race. Ce qui rend son retour aujourd’hui particulièrement problématique, même si une certaine cosmétique discursive tend à en modifier un peu l’apparence – il y est davantage question de « totalitarisme », de « guerre économique », d’ « expansionnisme » (etc.) que de la nature intrinsèquement dangereux ou inférieure de la « race jaune ». Mais si vous y prêtez un peu attention, vous entendrez aisément les échos de la guerre des races, un discours dont la formation remonte aux origines de la modernité européenne, et qui a toujours été une matrice très vivante dans la fabrication, en Occident, des représentations et des discours à propos de cette partie du monde asiatique désignée comme Extrême Orient, tout particulièrement le monde chinois.
Rappelez-vous l’épisode traumatique et récent de la pandémie Covid 19 et la façon dont celle-ci a, en Occident, aux Etats-Unis tout particulièrement, réveillé le pire du discours de la race placé sous le régime du rejet, de la panique collective – le « virus chinois », ou pire encore, et pas dans la bouche de n’importe qui, dans celle de Trump, alors président de la plus grande puissance mondiale. On voit bien à ce retour en force du refoulé que le discours de la race demeure le soubassement inébranlable de la présente hostilité « systémique » à l’égard de la Chine, telle qu’elle prévaut aujourd’hui en Occident.
Encore un mot à ce propos, avant d’en venir à la question qui vous intéresse, celle des relations entre Taïwan et la Chine aujourd’hui, comme peut les voir un Européen assez familier avec Taïwan. La perception de la Chine comme mauvais objet, telle qu’elle prévaut en Occident aujourd’hui ne relève pas d’une règle générale, homogène, sur la longue durée. Ce qui prévaut, c’est la fascination pour la Chine et le monde chinois comme « grand Autre » de la civilisation et du monde occidental. Et cette fascination est parfaitement ambivalente. Dans d’autres séquences historiques, elle peut au contraire être faite d’un mélange de curiosité et d’empathie, voire de béate admiration, comme dans les années 1970 où une vague de sinomania prenant la forme concrète de la maolâtrie a déferlé sur la gauche radicale intellectuelle partout en Occident. Mais où, plus largement, un parfait réactionnaire comme Alain Peyrefitte, ministre du Général de Gaulle, pouvait écrire un best-seller intitulé Quand la Chine s’éveillera – le titre, prophétique, est à lui seul déjà tout un programme...
Depuis quelques années, existe en France un petit « commun » intéressant, qui s’appelle les boîtes à livres : ce sont des boîtes disposées dans les jardins publics, sur des lieux de passage, dans les villes, grandes et petites, parfois même dans des villages, où les gens viennent déposer des livres dont ils ne veulent plus et que d’autres gens viennent prendre à leur tour. C’est un espace (rare) de gratuité, d’échange libre. Aimant les livres, je suis un usager très assidu de ces boîtes. Eh bien, ce que j’y trouve constamment en abondance, ce sont les romans et souvenirs de deux auteurs de best-sellers dans la seconde moitié du XXème siècle, Pearl Buck et Han Suyin. Or, l’une comme l’autre ont tiré leur succès auprès du public occidental du fait qu’elles se présentaient comme des ambassadrices culturelles de la Chine moderne, celle qui s’éveille, précisément, se détache de ses traditions, ou plutôt, est le théâtre d’une lutte incessante et fascinante entre tradition et modernité ou occidentalisation. Elles ont tiré leur succès d’avoir présenté alors la Chine au lecteur occidental lambda (c’est, par excellence, de la littérature « populaire ») sous un dehors positif, intéressant.
Ce qui montre bien que le régime général de la perception en Occident du monde chinois comme la grande altérité est faite d’oscillations et de discontinuités. Généralement, lorsque, comme maintenant ou comme au temps des guerres de l’Opium et des interventions prédatrices des corps expéditionnaires européens en Chine, ce qui prévaut, c’est l’hostilité fondée sur des stéréotypes négatifs, eh bien, c’est qu’il y a, du point de vue occidental, des intérêts à faire valoir face à la Chine, contre elle : pour que le pillage du Palais d’été par les soldats français et britanniques en folie puisse trouver auprès du public occidental une ombre de justification, il faut bien que, décidément, la civilisation chinoise soit un monde décadent et corrompu et le peuple chinois une race sans qualité. Toutes choses égales par ailleurs, nous sommes aujourd’hui dans une configuration comparable – « nous » (l’Occident) avons aujourd’hui un gros problème avec la Chine parce qu’elle a fait plus que s’ « éveiller » – sa stature présente, sa puissance remettent objectivement en question les formes de la suprématie occidentale établies après la défaite de l’Allemagne et du Japon en 1945.

Pour le reste, je ne suis pas du tout un spécialiste de Taïwan, au sens académique du terme, ma spécialité, c’est la philosophie européenne, notamment la philosophie politique, pas les relations internationales ni le monde chinois, ni l’Asie orientale, d’ailleurs, je ne parle pas le chinois. – ma seule qualification pour vous parler du sujet que vous m’avez demandé d’aborder, c’est que j’ai assez régulièrement vécu à Taïwan depuis maintenant plus de dix ans, que j’y ai enseigné et donné des conférences dans plusieurs universités, et que j’y ai donc, dans ces conditions, établi une sorte d’observatoire personnel de la vie sociale et politique. Cela fait une dizaine d’années que je vis « entre » la France et Taïwan et c’est à ce titre que je peux vous parler de la question des relations entre Taïwan et le continent, vue d’Europe.
Pour aller droit au but, la chose la plus assurée qui soit aujourd’hui est celle-ci : dans le cas où un conflit local, à peu près fatalement appelé à se globaliser, éclaterait dans le détroit, à propos du statut de l’île ou à l’occasion d’un incident quelconque, vous, Chinois du continent et citoyens de la République populaire de Chine, ne pouvez espérer aucune intervention modératrice, aucune médiation positive de la part des pays européens ou de l’Union européenne. Sur cette question comme sur bien d’autres en politique internationale (le conflit israélo-palestinien notamment), les Européens sont, à peu d’exceptions près, de plus en plus rigoureusement alignés sur les Etats-Unis. Ils ont renoncé à toute espèce de politique internationale indépendante, dans le style par exemple de celle du général de Gaulle dans les années 1960, et ceci tout particulièrement sur la question de Taïwan, qui n’est jamais pour eux qu’un produit dérivé de leur « politique chinoise ».
Le signe qui ne trompe pas, c’est la circulation des navires de guerre européens dans le détroit séparant Taïwan de la Chine continentale, au nom toujours de l’éternel argument de la « liberté des mers » et qui, depuis toujours, c’est-à-dire depuis le XVIIème siècle, a été un argument impérial des puissances maritimes occidentales, en vue de justifier leurs prétentions contre leurs concurrents, à l’époque la Grande-Bretagne contre les Pays-Bas et réciproquement, et l’une et l’autre contre les Espagnols et les Portugais – aujourd’hui, donc, contre la Chine, dans le Pacifique et en mer de Chine même. En faisant circuler régulièrement leurs navires dans le détroit, les puissances occidentales manifestent leur solidarité avec les Etats-Unis face à la Chine et leur attachement à la forme hégémonique de ce qu’elles appellent l’ordre international. Même les Italiens qui ne sont plus depuis longtemps une grande puissance maritime sont passés récemment par le détroit. Même les Allemands, plus récemment encore, qui sont censés, pour des raisons historiques, observer, comme les Japonais, une grande réserve en matière d’affirmation de leur puissance militaire. La liberté des mers n’est qu’une fiction occidentale utile aussi longtemps que des garde-côtes chinois ne sont pas en mission dans les eaux internationales entre Cuba et la Floride. Ce que ce motif recouvre, c’est une réalité beaucoup plus préoccupante : une projection toujours plus insistante de l’OTAN sur le théâtre est-asiatique, dans le prolongement notamment du conflit en Ukraine et très loin, donc, de l’ « Atlantique nord » dont cette alliance militaire entre les Etats-Unis et les principales puissances européennes, aujourd’hui étendue à l’Europe de l’Est et à la Scandinavie, tire son nom. La façon toujours plus insistante dont l’OTAN entend se projeter sur le théâtre est-asiatique entendu comme espace de conflits potentiels multiples est parfaitement révélatrice de l’alignement croissant des puissances européennes sur les Etats-Unis dans la perspective d’un conflit ouvert avec la Chine.

Taïwan, de ce point de vue, c’est un révélateur, une pierre de touche. C’est à propos de Taïwan que se dévoile de la manière la plus limpide le double langage, le double jeu des gouvernants européens, dans leur très grande majorité, dans leurs rapports avec la Chine : officiellement, ils s’en tiennent à la doctrine établie lors de la normalisation des relations entre les puissances occidentales et la Chine, celle d’ « une seule Chine ». Mais, en pratique, ils ne ménagent aucun effort pour saper les fondements de cette doctrine, notamment en multipliant les signes d’encouragement et les gestes d’amitié à l’endroit des indépendantistes au pouvoir aujourd’hui à Taïwan. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est ceci : ce qui est en jeu ici, fondamentalement, ce n’est pas Taïwan comme objet séparé qui, en soi, n’est pas grand-chose, c’est Taïwan comme partie d’un tout, comme le poil du mammouth – ce qui est en question, c’est la relation de l’Occident avec la Chine et avec le régime chinois, c’est la réorientation radicale de cette relation dès lors que, désormais, la Chine continentale est perçue comme adversaire systémique et, de plus en plus ouvertement, dans la bouche des va-t’en guerre taïwanais et de leurs amis les faucons de l’administration états-unienne et leurs homologues européens, comme l’ennemi. Aujourd’hui, Taïwan est devenu le bastion de la rhétorique de l’ennemi, d’une rhétorique antichinoise totalement hors contrôle, et dont le siège est une fraction de plus en plus substantielle des élites politiques et idéologiques de l’île . Ceci, dans un contraste assez frappant avec la majorité de la population dont je serais porté à dire qu’elle est sans doute l’un de celles qui, au monde, a le moins la guerre en tête – les Taïwanais, dans leur masse, comme monde des gens ordinaires, sont des insulaires qui aiment à vaquer à leurs affaires, petites et grandes, à leur vie de famille, c’est un peuple de voisins et de cousins évoluant dans un monde de vie qui celui du « petit pays », d’écosystèmes de proximité beaucoup plus que celui d’une nation au sens européen du terme, et ceci en dépit des efforts pathétiques que font les élites indépendantistes pour greffer sur eux un sentiment national dont le fondement serait double : le mimétisme par rapport à l’Occident et l’opposition résolue au continent.

Pour revenir à l’Europe : en politique internationale, l’Union européenne n’a jamais été en mesure d’agir, sur aucun dossier important, comme une force unifiée doté d’un but commun, parlant d’une seule voix. Quand la Yougoslavie s’est disloquée, les principales puissances européennes ont joué dans des camps opposés, notamment les Allemands et les Français et il a fallu une intervention déterminée des Etats-Unis pour que soient suspendues les hostilités. Si aujourd’hui les Européens apparaissent relativement unis (tout relativement d’ailleurs, si l’on y regarde de près) dans leur soutien à l’Ukraine, c’est qu’il s’agit là d’une guerre de l’OTAN contre la Russie, avant toute chose, et dans laquelle l’Ukraine se trouve embarquée. C’est-à-dire d’une guerre dont, du côté occidental, les Etats-Unis assurent la conduite. L’OTAN, c’est une alliance militaire placée sous la direction des Etats-Unis et c’est à la condition de leur soumission à cette direction que les pays européens peuvent être relativement unis en cas de conflit avec une tierce partie. Et c’est exactement ce qui se passerait dans le cas d’un conflit dont Taïwan serait l’enjeu. Les Européens s’y conduiraient, politiquement et militairement, comme les vassaux et les auxiliaires des Etats-Unis. Ils n’ont, ensemble et séparément, aucune politique propre concernant Taïwan et ce qui surdéterminerait leur attitude dans ce cas de figure, ce serait leur perception de la Chine comme adversaire systémique, voire, dans l’hypothèse d’un conflit armé, comme ennemi.
Ce n’est pas pour des raisons de principe mais simplement de rapports de forces que les gouvernants européens d’aujourd’hui s’en tiennent au supposé dogme d’ « une seule Chine ». Mais si, à l’occasion d’une crise dans les détroits, la position de la Chine se trouvait affaiblie, alors ils ne tarderaient pas à s’engouffrer comme un seul homme ou presque dans la brèche et à soutenir ouvertement les indépendantistes et la proclamation de la souveraineté de Taïwan. Si vous y regardez d’un peu près, sur ce dossier, des petits pays européens qui disposent, du fait qu’ils ne jouent pas en première division, d’une marge de manœuvre plus importante que la Grande-Bretagne, la France, l’Italie ou l’Allemagne, des pays comme la République tchèque ou les républiques baltes disent tout haut ce que les autres pensent tout bas et développant ouvertement des relations officielles avec la ROC et en faisant de la surenchère autour de l’ »indépendance/souveraineté de Taïwan ». C’est, toutes choses égales par ailleurs, comme sur les questions des migrations : il y a quinze ans, Orban, quand il déployait des barbelés pour empêcher les migrants d’entrer en Europe communautaire, était dénoncé dans des pays comme la France et comme l’Allemagne comme un barbare, et aujourd’hui, tout le monde fait du Orban – et plus.

Il me semble que s’est considérablement renforcé ces dernières années en Occident et particulièrement en Europe le consensus basé sur une sorte de sens commun superficiel et fallacieux selon lequel Taïwan est une petite nation n’aspirant qu’à vivre en paix et en liberté, exposée à la menace perpétuelle que représenterait pour son intégrité l’expansionnisme chinois. C’est une image toute simple, totalement décontextualisée, faisant fi de toute perspective historique, culturelle, géopolitique, mais qui rassemble – la « menace chinoise », le mantra perpétuel des indépendantistes taïwanais et des faucons états-uniens, mais dont la capacité d’agrégation est, chez nous, très forte : comme je le disais en commençant, il n’existe guère, en France, en Europe en général, sur les questions de politique internationale, de dossier plus consensuel que celui de Taïwan aujourd’hui, de l’extrême droite à la gauche supposément anti-impérialiste. On se déchire encore à propos de la Russie, de la guerre en Ukraine – mais d’une déconstruction du discours néo-impérialiste de la « menace chinoise » s’exerçant sur Taïwan, on n’en trouvera pas trace dans le discours public. Autant, pendant toute la Guerre froide, Formose, plate-forme des guerres sales conduites par les Etats-Unis en Asie orientale, avait mauvaise réputation dans la gauche occidentale et au-delà, autant aujourd’hui, Taïwan est devenu le fétiche et l’objet kawaï d’une opinion dopée aux Droits de l’Homme, à la promotion de la total-démocratie, à la défense du faible et l’opprimé – sauf à Gaza, bien sûr, mais c’est là une autre histoire...

Alain Brossat