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Faites-vous plaisir (des soviets à Monaco) !
mardi 6 mai 2025, par
1- Ne dites plus les Boches, les Fritz, les Spountz, c’est malsonnant. Contentez-vous de dire : les amis indéfectibles et inconditionnels d’Israël – cela suffira largement.
2- Vous pouvez collectionner les likes votre vie durant, cela n’empêchera pas les good riddance ! de faire masse et la Schadenfreude de prospérer – le jour où votre nécro paraîtra dans Le Monde...
3- Le malheur des autres vous fatigue, la raison pour laquelle vous passez rapidement sur les nouvelles accablantes en provenance de Gaza, du Soudan, du Congo, pour aller droit à l’essentiel : le procès de Sarkozy, le Printemps de Bourges, le dernier match du PSG... Pour vivre heureux, vivons couchés !
4- Goethe, dans un de ses (nombreux) moments d’égarement, soutenait que tous les vivants dérivent d’un seul et unique animal primitif. On serait porté, dans le même sens, à imaginer que tous les cons qui aujourd’hui peuplent (en nombre et dans toute leur diversité...) la planète, descendent d’un con primitif unique. Le Ur-con, granitique, molaire, incontournable d’où découle l’infinie et désastreuse lignée des cons de tous les âges, en tous lieux.
5- D’un mot mal formé peut découler une suite infinie de catastrophes. Ainsi, le terme anglais painkiller, pour médicament anti-douleur, analgésique. Outre qu’il manifeste une très suspecte appétence pour le meurtre (killing), l’usage de ce terme composé repose sur la plus fallacieuse des approches de la douleur : du point de vue de la grande santé, celle-ci ne doit évidemment pas être tuée, mais bien apprivoisée, apaisée, dans une durable interaction avec elle – elle a assurément, dirait le grand moustachu, bien des choses à nous apprendre sur nous-mêmes et le reste, elle aussi. Aux Etats-Unis, les painkillers, provende et providence de l’industrie pharmaceutique, ont produit un désastre sanitaire colossal, affectant notamment les catégories les plus pauvres de la population. « Sois sage, ô ma douleur... etc. ».
6- Paradoxe d’Orwell et de l’orwellisme toutes mains : l’auteur de 1984 est devenu désormais, en France et partout dans le monde blanc, un auteur scolaire et la référence absolue de l’aversion (en forme de réflexe conditionné) au totalitarisme tendance rouge, stalino-bolchevique, soviétique, néo-communiste... Le paradoxe étant que cet écrivain pour le moins inégal et qui désormais passe pour avoir percé à jour le secret des sociétés totalitaires n’a pas passé un seul jour de son existence dans un pays socialiste, n’en a jamais connu que ce qu’en rapportaient les journaux britanniques libéraux et conservateurs, et la propagande anticommuniste. Les écrits des auteurs, grands, moins grands et petits, qui ont connu et exploré les entrailles de la Bête (la société, les formes de pouvoir dans le monde du stalinisme) constituent un continent littéraire immense, une ressource inépuisable – mais avec tout ça, c’est la plus caricaturale des dystopies (en quête d’effets faciles), 1984 augmenté de La ferme des animaux qui désormais, et comme pour l’éternité, nous enseigne le tout sur le tout en matière d’horreurs associées aux vocables spongieux « totalitaire », « totalitarisme ».
A la fin de sa vie, aux temps de la Guerre froide, Orwell s’est fait une spécialité de dénoncer aux services secrets britanniques ceux de ses collègues qu’il soupçonnait d’intelligence avec l’autre camp. Belle anticipation sur la chasse aux sorcières qui fait retour aujourd’hui dans les démocraties post-libérales. On a, comme toujours, la postérité qu’on mérite.
7- On peut tout à fait se chier dessus régulièrement et n’en être pas moins un parfait honnête homme (pour les femmes, c’est un peu plus compliqué : le syntagme « honnête homme » ne s’emploie pas au féminin – la femme honnête n’est pas nécessairement une honnête femme).
8- Retailleau : le genre de gringalet binoclard dont, à l’instant même où on l’aperçoit, on est pris d’une toute sadienne autant qu’irrésistible envie d’écraser les lunettes à coups de talon.
9- D’un lâche d’une stupidité exemplaire, on dira : eh bien, celui-là, il n’a pas inventé la poudre d’escampette !
10- Quand, sur l’autoroute, me double une Tesla aux vitres teintées, je me demande toujours s’il ne s’agit pas là d’un vaisseau fantôme ayant échappé au contrôle d’Elon. Je ralentis et me rabats sur la file de droite, je me défie des chevaux de l’Apocalypse.
11- Au XXème siècle, il y eut des fascismes, lesquels constituèrent un ensemble assez disparate, bigarré. Le XXIème fait mieux : il invente le fascisme global, ce qui a, tout de même, plus de gueule.
12- Selon le protocole désormais en vigueur, l’infirmière (l’infirmier) dit, avant d’enfoncer l’aiguille : « je pique ! ». Ce qui donne à penser que la dernière chose qu’entend le quidam en fin de vie ayant opté pour la mort assistée dans une clinique suisse ou belge est ce bref énoncé somme toute assez minimaliste et trivial : « Je pique ! ». Songez, par exemple, aux derniers instants de Godard, ce héros de l’invention, de l’expérimentation, en route pour l’Au-delà équipé de ce seul et lugubre sauf-conduit – je pique !
13- Vous êtes-vous déjà pris une déclaration d’amour en pleine poire ?
14- L’extermination de Gaza comme événement pur : elle montre et démontre les affinités électives de la démocratie libérale avec le génocide. Il nous faut donc biffer d’un énergique trait de plume l’essentiel de ce que nous pensions avoir appris de l’Histoire du XXème siècle.
15- La grammaire nous trompe quand elle distingue seulement entre le tu (de familiarité) et le vous (de politesse). Il existe une infinité de modalités du tu : le tutoiement amoureux, communiste, celui de l’invective, de l’adjuration (« Mon Dieu, aide-moi... »), du mépris (« Calte, j’aime pas les loufiats ! »), du dégoût (« Tiens, tu m’débectes... »), etc. Tu n’a pas un, mais cent visages.
16- On écrit mieux les yeux fermés.
17- De même, on entend mieux les bruits dans l’obscurité complète. Cependant, il n’est pas vrai qu’inversement on voit mieux les passants quand, de la rue, s’élève un concert de klaxons.
18- L’époque avide de polars, toutes sortes de polars : modique consolation des temps de manque et de disette affective, morale, politique, etc. Et, pour enchaîner un peu sur Benjamin, l’engouement global pour le polar repose distinctement sur l’intuition selon laquelle l’époque est intrinsèquement criminelle. Le polar, c’est en tout premier lieu ce qui conserve la trace d’un crime, nous met sur la piste d’un crime. Il est désormais universel, dans la mesure même où le présent tout entier est surpeuplé, saturé de crimes en tous genres.
19- Après Gaza, il n’y aura jamais de « réconciliation israélo-palestinienne » – il y aura des arrangements, peut-être, dictés par des considérations d’opportunité, des cottes politiques mal taillées, des rites absolutoires, des simulacres de passages à l’ordre du jour (« tournons-nous vers l’avenir, au diable la tyrannie du passé... »), des singeries et des faux-semblants de toutes sortes – mais pas de réconciliation. Ce n’est pas tant que les Palestiniens auraient trop souffert pour pardonner ; ce serait bien davantage que le crime collectif perpétré par l’autre partie a dépassé toute mesure. Au-delà d’une certaine limite (laquelle a été amplement franchie à Gaza), on entre dans les eaux noires de l’inexpiable dont la dénomination juridique – l’imprescriptible – ne rend que très partiellement, imparfaitement compte. L’inexpiable, c’est un poison qui ne se dilue pas dans le cours du temps. Le crime est entré dans les gènes de ceux/celles qui l’ont commis comme dans ceux des victimes. Le slogan mis en circulation par les plus intégristes parmi les desservants du culte de la Shoah (« Ni pardon, ni oubli ! ») fait boomerang et se retourne contre l’Etat sioniste et tous ceux qui ont prêté la main au crime inexpiable – la mise en œuvre de la disparition du peuple palestinien. « Ni pardon, ni oubli ! », c’est exactement ce qui s’inscrit en lettres de feu sur la ligne d’horizon des relations entre Israéliens et Palestiniens. L’exigence de Justice (qui suppose que les coupables soient punis) fera cortège pour les temps et les temps au désir de « vivre en paix ». La mémoire du crime est faite d’une piété dans laquelle la haine du criminel conserve toute sa part. Le pardon ne se décrète pas. On ne vit pas en paix, en vraie paix, avec les assassins, avec les pourvoyeurs et les associés d’un crime collectif de ce calibre. A supposer que cette guerre séculaire s’interrompe un jour, sur le terrain, elle n’appartiendra pas au passé pour autant, la page ne sera pas tournée. Le nom de Gaza (et du reste) ne s’effacera pas des tablettes du présent – et c’est heureux. La mémoire longue, tenace, obstinée, celle qui conserve intact le souvenir de l’outrage demeure, au bout du chemin, l’arme du vaincu.
20- Le problème, ce n’est pas tellement l’énormité sidérante des très vilaines choses qui se commettent sous nos yeux, ce serait plutôt la stéréotypie moralisante et disciplinaire des discours qui enchaînent sur elles et en viennent à tenir lieu d’opinion commune. L’action violente hors normes (le raid du 7 octobre 2023), le fait divers criminel XXL (l’affaire Pelicot) deviennent alors de purs moyens et occasions de formatage (de compactage) des affects et pensées collectifs. Ce qui est alors mis en commun, mis en culture est du sentir-penser du plus mauvais aloi – une tératologie hard discount, le monstre roi de l’époque.
Or, la pensée qui se respecte et qui s’efforce peut au contraire trouver, avec ces incidences, l’occasion de beaux défis. Ceci, à condition de cultiver sa qualité propre – celle qui consiste à congédier les facilités de la moralisation à outrance, en tout premier lieu. Vous est-il venu à l’esprit que la frairie ultra-violente entreprise par le Hamas le 7 octobre 2023 relève, généalogiquement parlant, d’une histoire immémoriale, celle des raids et des razzias – un genre dans lequel les conquérants et colonisateurs de tous poils se sont, depuis toujours, illustrés (en particulier l’armée française en Algérie, de 1830 à 1962) ? Ou bien encore : que le désir de prendre (posséder, jouir de...) une femme endormie est un des fantasmes masculins les mieux partagés sur lequel ne fait que renchérir démesurément (en construisant une intrigue – un scénario – laborieusement sadien/trash) l’inglorieux Pelicot ?
Les événements ou « affaires » d’emblée placés sous le signe de l’exception, tels qu’ils surviennent dans notre présent, devraient être pour nous l’occasion d’une montée en puissance de notre réflexion critique à propos de ce qui tranche sur l’ordinaire. Or, c’est tout l’inverse – ces interruptions du cours des choses débouchent sur de grands moments d’abêtissement collectif – les messes noires et les exorcismes de la rumeur publique et des médias qui s’interrogent mécaniquement : « comment des choses pareilles sont-elles encore possibles au XXIème siècle ? ».
21- Hier, au XXème siècle, nous nous tenions au bord du gouffre. Nous disions : socialisme ou barbarie. Depuis, au XXIème siècle, nous avons fait un grand pas en avant. Nous disons désormais : barbarie ou barbarie.
Dominique Gorgeon
Ici et ailleurs