Accueil > Contributions > Migrations, frontières > The border’s body : the Meloni-Rama agreement on migrations
The border’s body : the Meloni-Rama agreement on migrations
samedi 17 mai 2025, par
Ma come fate a dire che qui è tutto normale ?
Per tracciare un confine con linee immaginarie
bombardate un ospedale,
per un pezzo di terra o per un pezzo di pane,
non c’è mai pace
Ghali, Casa Mia, 2024
A la question qu’est-ce qu’une frontière, Etienne Balibar répond qu’il n’est pas possible de donner une réponse simple. Cela parce qu’on ne peut attribuer à la frontière une essence qui vaudrait pour tous les lieux et tous les temps et qui serait incluse de la même façon dans toutes les expériences individuelles et collectives. Or, ce n’est pas à nous d’en donner une, mais gardant à l’esprit le lieu d’où mon discours s’achemine [l’Italie] et celui où nous nous trouvons aujourd’hui [l’Albanie], je voudrais citer les mots tirés de l’œuvre d’Alessandro Leogrande, La frontière, concernant un jeune érythréen : "pour les autres, il n’était qu’un numéro parmi les survivants. Un segment des statistiques des flux migratoires. Une pratique humanitaire à traiter. Allongé dans son lit, Ali savait que les Italiens ne pourraient jamais comprendre ce que signifie traverser la ligne. Le faire seul, en mer, à l’âge de vingt-deux ans".
Ceci ne constitue pas une définition, plutôt, un témoignage littéralement de frontière, parce qu’on ne peut définir la frontière que par les corps qui la vivent et en font l’expérience. On pourrait pousser cette réflexion, reprenant les mots du titre de cette université, jusqu’à dire que la frontière est déjà en soi une infraction incarnée, tant subie que agie.
Les réflexions, très ébauchées par ailleurs, que je veux partager ici avec vous ont trait aux rapports entre les multiples usages de la frontière et les corps, entre la frontière comme dispositif politique de racialisation et la race comme dispositif biopolitique de bordering. Réflexions tirées, parmi d’autres, à partir de l’essai de Achille Mbembe, Bodies as borders. Dans cet essai Mbembe affirme que "on ne devrait pas parler de frontières en général, mais plutôt de bordering, c’est-à-dire le processus par lequel certains espaces sont transformés en lieux infranchissables pour certaines classes de populations qui subissent ainsi un processus de racialisation, lieux où la vitesse doit être désactivée et les vies d’une multitude de personnes jugées indésirables sont destinés à être immobilisés, sinon brisés".
Pour entrer dans le vif de mon intervention, je veux m’arrêter sur le protocole d’entente signé en 2023 par Giorgia Meloni et Edi Rama, faisant le point sur l’état des choses aujourd’hui.
On sait désormais que selon cet accord bilatéral l’Albanie reconnaît à l’Italie le droit d’utiliser certaines zones de son territoire national, accordées à titre gratuit, afin d’y établir des centres d’identification et rapatriement pour migrants, centres sous la seule juridiction italienne. Le premier, construit à côté du port de Shëngjin, fonctionne comme un hotspot, c’est-à-dire comme lieu de premier accueil où se déroulent les procédures de débarquement, identification et de contrôles médicaux. C’est également ici que les autorités enregistrent les demandes d’asile et identifient les demandeurs les plus vulnérables, qui ne peuvent pas être transférés à Gjadër et doivent donc être renvoyés en Italie.
L’autre centre est situé à Gjadër et fonctionne comme centre pour le rapatriement, où sont transférées toutes les personnes jugées non vulnérables. Initialement, celui-ci était partagé en trois sections : la première pour les demandeurs d’asile dont les demandes sont censées être traitées dans un délai de maximum 28 jours ; la deuxième pour les migrants dont les demandes ont été rejetées et qui attendent d’être rapatriés ; et la troisième pour les migrants faisant l’objet d’une procédure pénale.
L’objectif et la substance politique de cet accord sont manifestes : il s’agit d’une stratégie délibérée visante à extraterritorialiser la gestion de l’immigration et de l’asile de l’Union Européenne, en évaluant les demandes d’asile par le biais d’une procédure accélérée dans des zones frontalières comme les sont de facto les centres situés en Albanie, empêchant ainsi l’accès physique des migrants au territoire italien.
La philosophe du droit Enrica Rigo affirme que "ce protocole redéfinit la notion de territoire national par le biais d’une fiction juridique qui assimile les zones appartenant à l’Etat albanais aux zones frontalières italiennes". Il existe, donc, un risque concret de conflit de compétences et de déviation des responsabilités entre les autorités italiennes et albanaises qui peut donner suite à des situations où les deux autorités seraient conjointement responsables des violations des droits de l’homme. Et, juste pour insister sur ce point, nous voici au carrefour où les législations en matière de droits de l’homme en chef aux institutions européennes se trouvent mobilisées, jouant un rôle non secondaire dans ce champ de bataille qui est tant politique que policier.
Comme on vient de dire, ces centres ont été conçus pour les demandeurs d’asile provenant de prétendus "pays sûrs" et interceptés dans les zones maritimes SAR (safe and rescue areas). Toutefois, le 28 mars 2025 le gouvernement italien a émis un nouveau décret – et il ne faut pas manquer de souligner, encore une fois, l’usage des procédures d’urgence. Ce décret modifie le précédent accord Meloni-Rama en ce qu’il prévoit que les personnes étrangères irrégulières déjà détenues dans un CPR italien peuvent être transférées dans les CPR albanais, toujours par des transferts par voie maritime. Dans ce cas, la loi italienne prévoit une période de détention qui peut aller jusqu’à 180 jours, mais dans la réalité il s’agit d’un temps d’attente indéfini. Cette dernière modification du protocole confirme ponctuellement ce que Balibar dit quand il affirme que pour un pauvre d’un pays pauvre la frontière est non seulement un obstacle très difficile à franchir, mais un lieu où l’on revient sans cesse se heurter, que l’on passe et repasse au gré d’expulsions. La frontière vient à être, ainsi, une zone spatio-temporelle extraordinairement visqueuse, presque un lieu de vie en attente de vivre. À tel propos, le psychanalyste André Green a écrit qu’il est déjà difficile de vivre sur une frontière, mais que ce n’est rien comparé au fait d’être soi-même une frontière.
Navire Libra, port de Shenjin, 10/4/2025
Et voici donc, le 10 avril le navire de la marine militaire italienne, Libra, qui a quitté le port de Brindisi pour arriver au port de Shenjin. Par cette opération policière fracassante, le gouvernement Meloni a rendu exécutif le nouveau décret, avec la première déportation des 40 personnes étrangères détenues dans divers CPR italiens vers les centres albanais. Cette première application du nouveau décret a été accomplie, en harmonie avec son intentionnalité politique, par une spectacularisation de la force policière : deux policiers pour contrôler chaque étranger menotté à l’usage exclusif des caméras et des journalistes afin de bâtir une narration captieuse de dangerosité sociale des migrants. Ces images nous font penser directement aux déportations de citoyens mexicains effectuées aux États-Unis et intensifiées avec l’installation de Donald Trump à la maison blanche. Tout cela nous montre de façon frappante que le tournant politique au cœur de ce dernier décret consiste à rendre executive l’idée qu’une déportabilité créative et flexible des migrants vers des pays autres de ceux de leur origine est à tous les effets imposée, de facto et de jure, sur le continent européen. Il y a quelques années, Nicholas De Genova a forgé l’expression de deportation regimes pour fixer dans un concept théorique ce qu’on vient à peine de tracer par ce nouvel accord italo-albanais.
En appui à ce qu l’on vient de dire, recourant à une perspective historico-politique un peu plus large et suivant l’analyse de Enrica Rigo, on remarque comme l’ambition de dépasser les frontières de la vieille Europe, à commencer par l’élargissement à l’Est de 2004, a été immédiatement réduite par la fortification des frontières encore plus extérieures et l’imposition de régimes de circulation à géométrie variable aussi bien pour les migrants que pour les citoyens eux-mêmes. La stratégie suivie a été celle d’illégaliser les mouvements des migrants bien avant qu’ils n’atteignent les frontières de l’Europe.
Et, suivant le long cours de ces politiques de frontière, on remonte vers des événements qui nous semblent cohérents avec les politiques mis en place en ces jours. C’est en 2004 que le premier ministre italien de l’époque, Silvio Berlusconi, se rendit en Libye pour inaugurer Greenstream, le gazoduc exploité par Eni, la compagnie italienne pour l’énergie, censé transporter le gaz libyen jusqu’à nos foyers. Dans les mêmes jours, 1134 migrants furent expulsés et déportés de Lampedusa vers la Libye. Il s’agit de la plus grande déportation dans la longue histoire du hotspot de Lampedusa. Cette rencontre fut l’occasion pour renégocier la surveillance de 2000 kilomètres de côtes libyennes et pour établir le financement pour la construction et la gestion des camps dans lesquels seront regroupés et internés, jusqu’à l’heure actuelle, les migrants provenant d’Afrique subsaharienne. Aussi dans ce cas, saisissante est l’analyse de Balibar qui affirme que plus la circulation transnationale s’intensifie, qu’il s’agisse d’hommes ou de capitaux, et plus aussi les États, y compris et surtout les plus puissants d’entre eux, ont tendance à fonctionner au service d’une différenciation de classe internationale.
Je crois retrouver ici une mise en forme des relations complexes et enchevêtrées entre les corps migrants et les frontières. Les corps, en tant que signes, en tant que marqueurs de frontières, réécrivent sans cesse les espaces territoriaux qui se trouvent, ainsi, mis en tension dans les relations de pouvoir entre les États souverains. Et, également, les corps eux-mêmes sont marqués par celles-ci, dans un mouvement réciproque et contraire. En conséquence, ce que ces corps migrants mettent violemment en cause, sinon ouvertement en conflit, est le rapport problématique entre territorialité, souveraineté et juridiction, rapport qui est en train de produire de plus en plusde frictions entre tout le continent européen et ses marges.
Et à propos de l’usage biopolitique de la frontière en tant qu’opérateur de différenciation qui est à la fois de classe et racialisante, on suivra l’analyse de Achille Mbembe quand il affirme que les restrictions contemporaines aux déplacements ne se limitent pas aux frontières nationales mais s’appliquent à l’échelle mondiale. Elles approfondissent les asymétries spatiales et temporelles entre différentes catégories d’humanité tout en conduisant à la ghettoïsation progressive de régions entières du monde. Dans une large mesure, cela s’apparente à une universalisation du modèle israélien. Le but d’une société de sécurité n’est pas d’affirmer la liberté, mais de contrôler et gouverner les modes d’arrivée.
Pour revenir à notre actualité, je reprends le commentaire critique produit par l’association italienne d’études juridiques sur l’immigration (ASGI) à propos du décret mentionné plus haut, puisqu’il saisit un point décisif dans cette question : "le transfert forcé au-delà des frontières nationales de personnes déjà détenues dans des CPR marque un changement de paradigme. Il accentue davantage le traitement juridique et administratif radicalement différencié des corps migrants, créant une profonde fracture dans le système juridique dans son ensemble. Les politiques migratoires, donc, se trouvent être encore un fois un laboratoire d’expérimentations normatives à vocation autoritaire. Le modèle albanais constitue une accélération de ce processus, dont les effets se déploient sur plusieurs fronts. D’une part, pour les personnes transférées se présente un régime d’isolement extrême, des obstacles supplémentaires à l’accès à la protection légale et une aggravation des conditions de détention déjà détériorées dans les CPR. D’autre part, pour l’ensemble de la population migrante obligée de renouveler son permis de séjour, le risque de chantage est intensifié, exacerbé davantage par la menace d’un transfert forcé à l’étranger".
Dans leur ouvrage Borders as method Sandro Mezzadra et Brett Neilson parlent de la multiplication du travail produite par des régimes de frontière hétérogènes. Cette multiplication se fait à partir des mêmes corps migrants qui, dans ce cas, on le voit bien, nous semblent avoir une fonction de marchandises mises constamment en valeur jusqu’à leur consomption humaine. Cet aller et retour entre les deux côtés de l’Adriatique, d’un CPR à l’autre, aller et retour de corps, de navires, d’opérateurs humanités, de policiers, de la machine médiatique, elle-même marchandise, nous permet de voir très plastiquement comme il s’agit à tous égards d’un gouvernement logistique des migrations. Gouvernement qui, à la fois, produit et entraîne avec soi des dynamiques d’encampement et enchevêtrement des corps autour desquels se génèrent des perverses et quand même bien rentables économies d’Etat et privées.
Après tout ce que l’on vient de mentionner, l’Albanie nous apparaît beaucoup plus lointaine que le 8 août 1991 où, en un seul jour, 20.000 réfugiés albanais débarquèrent dans le port de Bari avec le bateau Vlora.
Dès lors, bien des choses ont évidemment changé. Sauf dans des cas très rares, comme à Lampedusa en 2013 et en Calabre en 2023, qui se sont terminés avec des naufrages où des centaines de personnes ont trouvé la mort en mer, il serait presque impossible d’imaginer aujourd’hui des débarquements massifs des migrants directement sur les côtes italiennes. Pendant ces années, l’appareil humanitaire et policier a changé à plusieurs reprises et toujours de manière différente ; les trajectoires migratoires aussi ; comme les lois et les accords avec les pays au sud et à l’est de la Méditerranée. Ce qui ne change pas est la mobilité humaine et le pouvoir politique de la frontière, qui se déplace bien sûr, mais qui ne cesse pas de fonctionner comme marqueur de corps et de vies. Et évidemment on ne peut pas parler des corps de façon abstraite, car chaque corps, et je pense notamment aux corps de femmes, des enfants, des personnes dont l’expression de genre n’est pas conforme aux canons de l’hétéronormativité, est marqué par des types de violence spécifique. Les Etats, comme le dit Balibar, ont tendance à fonctionner au service d’une différenciation de classe internationale et à utiliser pour cela leurs frontières et leurs appareils de contrôle frontalier comme des instruments de discrimination et de tri, où chaque corps est marqué, traversé, indentifié par differentes frontières qui decident de leur légimité à exister ou pas.
On en a fait mention auparavant et c’est au cœur de toutes ces politiques d’externalisation des migrations : l’issue, sinon l’objectif ultime, à quoi ces politiques de bordering mises en œuvre par l’Etat visent est celui des formes concrètes d’encampement. À tel propos, je voudrais citer ici les mots troublants de Nicholas de Genova qui nous rappellent que bien avant qu’une solution finale n’arrive, il y a — comme son nécessaire et incontournable prélude — précisément cette première et préliminaire "solution" par laquelle l’humanité est soumise à la stratégie de bordering de la race et à la stratégie racialisante des frontières.
Bari, 16/8/1991, Stadio della Vittoria
L’effet potentiellement et intrinsèquement nécropolitique de cette stratégie, le partage hiérarchique de la vie humaine qu’elle produit, est mise très efficacement en évidence par Nicholas De Genova qui constate que nous sommes systématiquement en train de nous habituer à (et de nous accommoder de) l’idée que la Méditerranée est un cimetière, une fosse commune. Et c’est en quelque sorte la naturalisation ultime de la notion de la Méditerranée comme frontière, comme frontière de l’Europe. En fait, cela banalise ces morts et naturalise l’idée que ces morts sont en quelque sorte extérieures.
A ce propos, je ne peux pas ne pas mentionner le fait que le 28 mars 1997 un navire de la marine militaire italienne a éperonné le bateau albanais Kater i Rades dans les eaux internationales, en provoquant le naufrage et la mort de 105 personnes. Ce ne fut pas un accident mais l’effet concret et intentionnel de l’opération navale appelée Drapeaux blancs décidée par le gouvernement italien de l’époque, de gauche. Opération qui, sous ce faux nom, constituait en réalité la politique de blocus naval et militaire mis en place pour s’opposer à la migration albanaise vers les côtes italiennes, migration qui était alors encore à haute intensité
En reconstruisant l’épuisement progressif et les effets tanathopolitiques du droit d’asile en Europe, Luca Rastello, dans son ouvrage La frontière sur soi, remarque comme dans les décennies qui ont suivi la Guerre froide, le droit d’asile est devenu quelque chose de plus en plus difficile à conquérir et de plus en plus soumis à des restrictions diverses. Le réfugié pour le pays qui peut l’accueillir est devenu un fardeau, la frontière une condamnation. Ainsi, la frontière n’est plus un lieu : c’est une culpabilité, une condamnation, quelque chose dont ceux qui ont eu le malheur de rencontrer ne s’en débarrasseront plus jamais. Le migrant, malgré soi, est une sorte d’illustration vivante ou d’incarnation de ces traversements de frontières, de ce faisceau de luttes. Dans la rencontre avec ces frontières polymorphes, avec ces multiples luttes, les migrations créent des conflits parce qu’elles renversent l’ordre des privilèges de race, de genre et de classe soutenus par la matrice coloniale des frontières.
Je vous laisse avec cette image dont on se demandera si elle est seulement la première page d’un quotidien d’une époque désormais passée. Comme dit le sous titre : Pour la défense de la paix et des intérêts de l’Italie dans l’Adriatique. C’était le 7 avril 1938, il y a près de 90 ans, et je vous assure qu’il ne serait pas inhabituel de trouver des mots pareils dans l’actu d’aujourd’hui. C’était la guerre, guerre d’invasion, guerre de colonisation. La question sur laquelle je termine est la suivante : où en sommes-nous aujourd’hui avec tout ça ?
Claudio Reggente
Ici et ailleurs