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« Je me suis faite toute petite, c’est la poupée qui parle »

mardi 24 juin 2025, par Diane Morgan

Image 1 : Georges Brassens (Wikimedia Commons)

La chanson « Je me suis fait tout petit » est couramment présentée sous un angle biographique : Georges Brassens parle de son amour pour la femme de sa vie, Joha Heyman (dit Püppchen) [1]. Certes, tout cela est très beau et touchant, mais quand même, les paroles peuvent heurter la sensibilité au moment du :

Je m’suis fait tout petit devant une poupée
Qui ferme les yeux quand on la couche
Je m’suis fait tout petit devant une poupée
Qui fait "Maman" quand on la touche…

Image 2 : La poupée « Tiny Tears ». Elle boit, pleure et elle fait pipi. La publicité annonce que « votre petite fille aimera jouer avec cette poupée… qui, comme tous les bébés, a besoin de sa « maman » pour lui donner un biberon, l’aider à se mettre sur le pot, lui changer sa couche et la consoler quand elle pleure de vraies larmes… [2] »

Effectivement, les propos de Brassens peuvent déplaire. La femme, cette femme, est représentée à la fois comme un objet que l’homme peut « coucher », qui pudiquement ferme ses yeux comme une poupée-bébé bien sage et aussi comme un objet de désir quelque peu capricieux, car sa seule forme de « résistance » en tant que personne semble, à première vue du moins, n’être que ces faux appels à l’aide à sa « maman », faux parce qu’ils font partie de l’économie érotique du couple hétérosexuel. Elle est complètement dans le jeu. Pourtant il y a un autre aspect de la chanson : c’est la servitude volontaire de l’homme, en parallèle de celle de la femme. Il est, lui aussi, transformé en jouet [plaything] :

Je n’avais jamais ôté mon chapeau
Devant personne
Maintenant je rampe et je fais le beau
Quand ell’me sonne…

Cette présentation de la « servitude volontaire », qui en effet revisite le discours de La Boétie d’une façon provocatrice, peut nous intéresser.

Dans ma réflexion préalable autour de cette thématique, je me suis inspirée des analyses du petit livre d’Alain Brossat, Les serviteurs sont fatigués (et les maîtres aussi), où il est question du « plébéien, entendu comme le serviteur rétif, ingouvernable, insoumis, révolté, [qui] est le conducteur de cet autre récit de la guerre des espèces ininterrompue, récit mineur qui se poursuit aux marges de la scène politique (historique) investie par la confrontation entre la bourgeoisie et le prolétariat » (Brossat 2013, p. 13). Brossat souligne comment les serviteurs, chez Mirbeau, Diderot, Beaumarchais ou Swift, trouvent des truchements pour éviter d’être de simples automates humains, déconsidérés et exploités.

M’appuyant sur ses propos et voulant les inscrire dans la thématique du « devenir minoritaire », j’aimerais avancer la proposition suivante : dans un autre monde, dans un monde meilleur, nous deviendrions tous et toutes des serviteurs, et tout le monde prêterait sciemment aux autres, le cas échéant, ce que Claude-Henri Saint-Simon appelait de « la considération ». Comme il le dit dans les Lettres d’un habitant de Genève à ses contemporains :
Vous donnez volontairement une portion de domination sur vous, aux hommes qui font des choses que vous jugez vous être utiles (Saint-Simon 2012, 119) [3]

Souvenons-nous que les Saint-Simoniens, à Ménilmontant, portaient des habits boutonnés dans le dos afin d’obliger chaque personne à être dépendant des autres, ou pour le dire autrement et plus positivement : pour encourager la formation d’une communauté de l’entr’aide [4] ; pour que tout le monde se rendît compte à quel point nous sommes réellement entremêlés les un(e)s aux autres, « nous » les humain(e)s – et, au nom d’un devenir minoritaire non-hiérarchisé, plus horizontal, j’inclurais dans ce « nous » les vies non-humaines, celles des « animaux », des plantes et aussi des « choses » [5].

Image 3. Les Saint-Simoniens à Ménilmontant

Retournons à la chanson de Brassens, à son scénario bien hétérosexuel et peut-être sans grande importance, mais qui manifeste une lacune flagrante : la chose, la poupée en tant que telle, n’existe pas vraiment ; elle figure uniquement comme métaphore de La Femme, ou comme petit nom d’une femme en particulier. Ce qui explique mon titre : « Je me suis faite tout petite, c’est la poupée qui parle ». J’aimerais bien entendre la voix de la poupée, ou prendre le parti de la poupée comme Francis Ponge l’avait fait pour d’autres choses (ou comme l’a proposé plus récemment Bruno Latour sous la forme d’un « parlement des choses » qui reconnait la nature variée des actants de ce monde [6]).
Le cinéma peut être un bon médium pour apprécier les choses car il nous oblige à les voir différemment [7] ; il défamiliarise le regard qu’on porte sur ces choses qu’on ne voit plus à cause de notre propension habituelle à mettre les choses « à leur place » en fonction de nos besoins. Cette capacité de rendre les choses « étranges », de leur accorder une présence qui échappe à notre vision coutumière, a été bien cernée par Jean Epstein dans « Le cinématographie vu de l’Etna » (de 1926). Il y écrivait :
L’une des plus grandes puissances du cinéma est son animisme. A l’écran il n’y a pas de nature morte. Les objets ont des attitudes. Les arbres gesticulent. Les montagnes, ainsi que cet Etna, signifient, chaque accessoire devient un personnage. Les décors se morcellent et chacune de leurs fractions prend une expression particulière. Un panthéisme étonnant renaît au monde et le remplit à craquer (Epstein, 1926, 13) c’est moi qui souligne).
Si, donc prêter attention aux vies des « choses » est déjà le propre du cinéma comme médium, dans Sans soleil de Chris Marker (1983), ceci est abordé comme thématique explicite. Vers le début du film, il y a une belle scène, où l’on voit des Japonais « normaux » (ceux qui ne prennent pas l’avion pour rentrer à Tokyo) qui somnolent sur les bancs très peu confortables du ferry. La narratrice, qui cite les lettres d’un certain Sandor Krasna, parle de la « fragilité de ses instants suspendus », où il ne se passe pas grand-chose, mais qui pourtant laissent peut-être émerger d’autant plus des souvenirs que ce sont des souvenirs de rien en particulier. Ce sont ces moments « vides » qui donnent la sensation vraie, et même intense, du temps qui s’écoule plus ou moins lentement, et c’est pour cette même raison qu’ils sont paradoxalement si spéciaux, si précieux : parce qu’ils témoignent de la banalité de la vie.
L’étymologie du mot « banalité » est bien instructive. Elle désigne à l’origine :
…le droit du seigneur de contraindre tous les habitants de sa seigneurie à utiliser, moyennant une redevance en argent, l’équipement technique (four, moulin, pressoir, etc.) qu’il a réalisé à ses frais sur son domaine.
Avec le temps, le mot a changé de sens pour signifier maintenant ce qui est commun à tous [8]. La banalité est ce qui nous met sur le même plan, qui nous réduit au même niveau basique de la vie. L’éloge de la banalité dans Sans soleil est enrichi par une réflexion sur « la poignance des choses », des petites choses, des choses mineures, de rien de tout. « Il s’agit d’une expression apparemment empruntée à Lévi-Strauss – et l’essai-film de Marker est bien une aventure ethnographique. Il va à la recherche des cultures qui semblent garder, malgré leur modernité, malgré l’Histoire, leurs contradictions si complexes. Avec tous leurs problèmes et toutes leurs injustices sociales, ces cultures – différentes de la « nôtre » (à définir…) – semblent garder quand même les traces d’une autre façon de vivre avec les choses. On le voit, par exemple, dans le cas « des gens verticaux » de Guinée-Bissau qui, bafouant les conventions cinématographiques de l’Occident, regardent directement le caméra ; mais surtout, peut-être, lorsqu’on rencontre « les Japonais » qui ont des temples pour les chats (où on peut déposer le nom d’un chat perdu pour qu’il ne soit pas oublié au moment de sa mort, faisant ainsi « une réparation à l’endroit de l’accroc au tissu du temps » [9]) ; lorsqu’on voit que « les Japonais » ont aussi des rituels pour les poupées cassées ; qu’ils peuvent prier pour les lettres non-envoyées ; qu’ils célèbrent la fin de la fête de la fin d’année avec une fête qui rend hommage aux décorations et aux papiers d’emballage : c’est le rituel du Dondoyaki, du 15 au 18 janvier.

Image 4. Le culte japonais des chats-poupées, de « Sans soleil » Chris Marker 1983

Dans cette culture-là, aussi capitaliste soit-elle, tout ce qui est perdu, usé, cassé n’est pas simplement oublié, jeté, détruit et remplacé. C’est peut-être une forme de reconnaissance de ce que Jane Bennett, dans son livre Vibrant Matter : A Political Ecology of Things, appelle « la puissance des choses » (Thingpower).

Image 5 : Le kintsugi (金継ぎ), « jointure en or ». Cette pratique japonaise rend visible la réparation d’un objet, ne cache pas l’endommagement subi, mais plutôt le transforme en une beauté bien délicate. Une fragilité devient une force distinctive.

Cette attention aux choses, aux détails ténus de la vie - « les choses qui font battre le cœur », même celles qui « ne valent pas la peine de faire » (je me réfère à la liste de la dame d’honneur de la princesse Shonagon mentionnée dans le film), va de pair avec une forte sensibilité pour la mutabilité des formes matérielles. Il est dit que pour « les Japonais » : « La cloison qui [les] sépare de la mort ne [leur] apparaît pas aussi épaisse qu’en Occident ». Même les jeunes, qui ont toute une vie devant eux, se montrent curieux de la fugacité de la vie des formes.

L’’autre grand sujet de Sans soleil, lié au premier, est l’Histoire, la machine qui produit un grand récit, qui avance inexorablement « en bouchant la mémoire comme on bouche les oreilles » et dont le vrai visage est l’horreur, comme en témoigne Kurtz dans Au cœur des ténèbres de Conrad (et Brandon dans Apocalypse Now de Coppola, qui apparait dans le film de Marker).

Image 6. Une scène d’Apocalypse Now incluse dans Sans Soleil.

En effet, l’Histoire peut être considérée comme « une seule et unique catastrophe » (Benjamin 2000, p. 434). Comment ne pas être médusé par l’accumulation de ruines ? par tous les bons projets dévoyés ? par toutes les bonnes occasions manquées ? En se référant à nouveau aux thèses « Sur le concept d’histoire » de Benjamin, on verra dans « Sans soleil une source de résistance dans la narration : le film est comme un chroniqueur « qui rapporte les événements, sans distinguer entre les grands et les petits, [et ainsi] fait droit à cette vérité : que rien de ce qui n’eut jamais lieu n’est perdu pour l’histoire » (Benjamin Thèse iii, 2000, p. 429).
En résonance avec ce propos de Benjamin, Sans soleil conclut avec l’éloge :
...de ceux qui s’obstinent à dessiner des profils sur les murs de prison, à suivre les contours de ce qui n’est pas, n’est plus, pas encore, de ceux qui composent leur liste des choses qui font battre le cœur.
Une politique minoritaire serait ouverte aux « caprices [les plus bizarres] » des choses libérées de leur enfermement dans un système de marchandisation (Marx, 1976, p. 68). On prendrait soin d’elles, on les traiterait avec considération.

Bibliographie :
Benjamin, W. « Goethes Wahlverwandtschaften », dans Gesammelte Schriften Bd. I.i (Suhrkamp, 2013).
Benjamin, W. « Sur le concept d’histoire », dans Œuvres III (Gallimard, Folio, 2000).
Bellamy, E., Looking Backwards (Penguin, 2000).
Bennett, J. Vibrant Matter : An Ecology of Things (Duke U.P., 2010).
Brossat, A. Les serviteurs sont fatigués (les maîtres aussi) (L’Harmattan, 2013).
Dorléac, L. B. (dir.) Les choses : Une histoire de la nature morte (Musée du Louvre, 2022).
Epstein, J. Le cinématographique vu de l’Etna (1926).
Kant, I. Métaphysique des mœurs I (Flammarion, 1994).
La Boétie, E. De la servitude volontaire (Le passager clandestin, 2010).
Marx, K. Le capital I, trad. J. Roy (Editions sociales, 1976).
Morton, T. Hyperobjects : Philosophy and Ecology after the End of the World (University of Minnesota, 2013).
Ponge, F., Le parti pris des choses, avec dossier par E. Frémond, (Gallimard, Folio, 2009).
Proudhon, P-J., Qu’est-ce que la propriété ? (Le livre de poche, 2009).
Saint-Simon, H. Œuvres complètes I (PUF, 2012).
Schérer, R. Zeus hospitalier : Eloge de l’hospitalité (Editions de la Table ronde, 2005).

Diane Morgan ,
School of Fine Art, History of Art & Cultural Studies,
University of Leeds R.U.
findlm@leeds.ac.uk


[1La vie de cet article a commencé en 2023 lors de l’université d’été d’Ici-et-ailleurs qui avait comme thème Être (devenir) minoritaire et qui a eu lieu à Silcuzin (Haute-Loire).

[2La première scène du film Barbie (dir. Greta Gerwig, 2023) montre des filles « préhistoriques » qui jouent à la maman avec des poupées. Lorsque la statuesque Barbie apparaît, elles commencent à casser les jouets et à s’affranchir de leur rôle maternel.

[3L’idée est reprise par Pierre-Joseph Proudhon dans Qu’est-ce que la propriété ? : « S’il n’obéit plus parce que le roi commande mais parce que le roi prouve, on peut affirmer que désormais il ne reconnaît plus aucune autorité, et qu’il s’est fait lui-même son propre roi » (Proudhon 2009, 425). Bien sûr, le point de départ pour Proudhon est que les « rois, ministres, magistrats et peuples », dans la plupart des cas, « ne méritent aucune considération » (ibid. p. 426). Une variante de cette proposition de servitude réciproque peut être trouvée dans La métaphysique des mœurs de Kant : « La communauté sexuelle (commercium sexuale) est l’utilisation réciproque qu’un être humain fait des organes et des facultés sexuels d’un autre être humain (usus membrorum et facultatum sexualium alterius)… » (Kant 1994, §24). Ce passage a épouvanté Benjamin, qui n’y voyait qu’« un exemple d’un stéréotype rigoriste ou une curiosité de sa tardive période sénile » (Benjamin 2003, p. 127). Par contre, quelqu’un comme René Schérer (1922-2023), qui avait de l’humour et appréciait la « perversité », aurait sans doute eu la capacité de voir la chose autrement, ayant détecté l’espace de jeu [Spielraum] que l’arrangement kantien met à la disposition des « commerçants » consentants. En outre, on peut aussi noter qu’à plusieurs reprises, Schérer a fait le rapprochement entre Kant et l’anarchisme de Proudhon, p. ex. dans Zeus hospitalier (1993, p. 63).

[4Voir aussi le roman utopique de Bellamy, Looking Backwards (1888), où être un serviteur est loin d’être considéré comme quelque chose de dégradant. Au contraire, servir quelqu’un est une action hautement estimée pour sa précieuse et utile valeur sociale (chapitre XIV, p. 124). Un des impératifs catégoriques de l’utopie de Bellamy est qu’on n’accepte pas de la part des autres de services qu’on ne ferait pas soi-même. Dans son monde meilleur, domine un sentiment partagé d’appartenir à l’”humanité”, par conséquent personne n’est considéré comme inférieur, comme “d’une autre sorte” (p. 125) ; toutes les formes de travail dans ce monde utopique ont une valeur sociale, sont utiles, méritent d’être reconnues comme des occupations dignes. Ainsi, être serveur dans un restaurant est juste “une des occupations diverses” que chaque homme (sic) effectue pendant son “service industriel”. (La question du genre pose évidemment problème chez Bellamy, où l’occupation des femmes semble réduite, pour essentiel, à s’occuper des courses…) La société est “un vaste partenariat industriel” basé sur “la complexe dépendance mutuelle” ; l’idée même de “l’autosuffisance” est considérée comme un non-sens (p. 110). Cela ne saurait exister.

[5Nous renvoyons aux œuvres de Donna Haraway, notamment à Vivre avec le trouble (2020), pour une analyse de notre complicité indissociable avec les diverses formes de vies déjà existantes ou encore potentielles.

[6Ponge proposait “un voyage dans l’épaisseur des choses” ; il voulait “rénove[r] le monde des objets” et “refaire le monde” (Ponge 2009, pp. 112, 116, 123). Dans le sillage de Latour, Jane Bennett, dans son livre Vibrant Matter [La matière vibrante], nous invite à penser la puissance des choses, de la matière, en dépassant l’opposition traditionnelle entre le vivant animé, actif, et la matière passive et inerte. Elle soutient qu’une telle attention prêtée à la capacité active des objets et des choses permettrait de refonder l’environnementalisme sur de meilleures bases, puisque moins anthropocentrique.

[7Dans L’Art des choses, Laurence Bertrand Dorléac prétend que les œuvres d’art en général n’ont pas seulement toujours su que « la nature n’est pas morte », mais ont souvent pris au sérieux la vie de ce qu’on considérait comme des objets inertes. Elle suggère que les œuvres d’art ont un rôle important à jouer face aux « défis écologiques et la robotisation du monde » (Dorléac [dir.] 2022, p. 19).

[8En anglais, selon l’Oxford English Dictionary, « banality » veut dire : « open to the use of all the community ; commonplace, common, trite ; trivial, petty, banal ; en allemand le Düden donne la définition suivante : « gemeinnützig, allen gehörig, simpel, trivial, alltäglich, gewöhnlich ».

[9A comparer avec Benjamin « Sur le concept de l’histoire », thèse XIV : « il faut tisser dans la trame du présent, les fils de la tradition qui ont été perdus pendant des siècles ».