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Méditations melvilliennes. Moby Dick est de retour [2/2]

mardi 15 juillet 2025, par Mehmet Aydin

Viola Sachs, dans son livre La contre-Bible de Melville, Moby Dick déchiffré [1] avance cette thèse : « A la suite du déchiffrage de l’écriture ésotérique de Moby Dick, cette œuvre nous est apparue comme une véritable Contre-Bible. » [2] C’est que « Melville remet en question non seulement toutes les valeurs de la civilisation judéo-chrétienne ; c’est aussi que Moby Dick, par ses allusions symboliques et codées à la Bible, devient la Contre-Bible de Melville. » [3]
Viola Sachs examine l’œuvre de Melville sous un aspect historique depuis la fondation de la nation américaine. Par exemple, la quête du capitaine Achab devient une quête de la nation américaine en route pour la conquête du Nouveau Monde : chargé du poids de la sanglante domination sur les Indiens et les Noirs, il faut trouver la rédemption dans une nouvelle terre promise. Mais la fin tragique met un point final à cette conquête. Et Melville, depuis le début du roman décrit un capitaine Achab et son équipage comme déjà condamnés. En outre, Moby Dick peut être vu comme un roman apparenté aux mythes fondateurs de la nation américaine dont le voyage maritime serait le parallèle de la conquête du Nouveau Monde, mais aussi de cette volonté de s’émanciper de l’héritage européen. Je pense que cette perspective explique aussi l’originalité de Mardi, avec sa critique imaginaire de Nouveau Monde et de l’Ancien monde. Melville y expose des personnages fantastiques spectraux mais qui se rattachent toujours à la réalité. Il s’agit d’une écriture fantastique qui d’une certaine manière aurait légitimé aux yeux des lecteurs la présence des spectres, des fantômes et d’autres créatures surnaturelles, de personnages liés au passé et porteurs de significations symboliques ou bien d’êtres vivants dont la mise en fiction entraîne une perception «  spectrale  ». La thèse de V. Sachs nous invite à un autre débat ; quelle est la place des valeurs de la civilisation judéo-chrétienne dans l’Occident ? Oser un tel questionnement est déjà une tentative en soi épineuse. Par exemple, Sophie Bessis, historienne, dans son essai critique La civilisation judéo-chrétienne. Anatomie d’une imposture [4], lance un débat autour du binôme « judéo-chrétien », une notion inventée au début du 19e siècle. Comme concept, celle-ci n’est pas neutre et depuis un demi-siècle, elle est très influente dans l’aire culturelle de l’Europe et de l’Amérique du Nord, comme si elle certifiait l’identité de l’Occident et constituait une référence historique incontournable. Et comme référence, elle est récupérée souvent par des idéologues et historiens nationalistes, négationnistes, en vue de réécrire l’histoire de l’Europe, et d’occulter deux millénaires de persécutions antisémites, de nier l’apport de l’Orient dans le passé européen, et d’exclure l’Islam de ses références culturelles.
Concernant l’antisémitisme, on revient toujours à H. Arendt, à la première partie des Origines du totalitarisme. Car elle fut la première à analyser l’antisémitisme comme phénomène moderne qu’il faut distinguer du vieil antijudaïsme, un phénomène moderne qui coïncide avec la crise de l’État-Nation. La mise en abîme dramatique et symbolique de Moby Dick provient en bonne partie de la lecture critique de Melville à la lumière des Écritures bibliques, et notamment celle de l’Ancien Testament. Melville a emprunté et remodelé les figures d’Ismaël, de Jonas, d’Achab, du Léviathan et de Rachel, pour son roman. Car l’Ancien Testament, auquel se référaient les premières générations d’immigrants, a façonné un imaginaire religieux et social qui marque encore aujourd’hui les mentalités américaines. Le syntagme Anglo-Saxon Protestants (« protestants anglo-saxons blancs ») est utilisé pour qualifier la culture américaine. Et dans le discours du trumpiste actuel, on peut entendre l’écho du discours fondateur des Etats-Unis, notamment du point de vue de l’élargissement de ses frontières ; les traces d’un mythe selon lequel « Dieu aurait donné cette capacité aux puritains ou aux différentes communautés protestantes arrivées aux Etats-Unis et les aurait choisis pour leur donner ces terres et faire qu’ils se multiplient... » [5]
Trump, au lendemain de sa réélection, en réitérant ses menaces expansionnistes contre le Panama et le Groenland, le Canada, renoue symboliquement avec cette tradition : il a signé un décret présidentiel en vue de changer le nom de l’espace maritime du golfe du Mexique, lui préférant le toponyme de golfe d’Amérique. Et que Google Maps a aussitôt intégré de changement, rebaptisant le golfe sur ses cartes. Trump veut étendre la sphère d’influence des États-Unis. Et par ses discours, il nous rappelle la construction par la force d’un empire colonial américain à la fin du 19e siècle. Le cinquième président des États-Unis, James Monroe (1817–1825), en vertu de la doctrine du même nom condamnait toute intervention européenne dans les affaires « des Amériques » (Nord et Sud) et celle des États-Unis dans les affaires européennes : « L’Amérique aux Américains ». Pendant deux siècles, la doctrine Monroe a assuré la domination des États-Unis sur le continent américain. Rappelons-nous aussi à ce sujet qu’en Amérique, la notion de frontier, contrairement à une limite déjà établie (border) est mobile, désignant le processus consistant à repousser les frontières d’un territoire immense aux limites inconnues. Manifest Destiny (destinée manifeste) est une expression apparue en 1845 pour désigner la forme américaine de l’idéologie calviniste selon laquelle la nation américaine aurait pour mission divine l’expansion de la « civilisation » vers l’Ouest, et, à partir du 20e siècle, dans le monde entier. Ces notions, forgée par les élites intellectuelles et politiques dans les années 1840, réactivent le messianisme calviniste et nourrissent la légitimité d’une expansion continue. Ainsi la conquête de l’Ouest se fait contre l’Angleterre et le Mexique, en repoussant les Amérindiens, tout en attirant de nouvelles vagues d’immigrants. L’esprit pionnier (the frontier spirit) de l’Amérique, héritage légué par la conquête de l’Ouest est un mythe américain. C’est bien le même esprit que l’on retrouve dans la conquête de l’espace américaine, baptisé the high frontier. Cette brève histoire de la conquête américaine ne présente-t-elle pas une similitude avec l’idéologie impérialiste allemande du Lebensraum (espace vital) ?
Au 21e siècle, à l’heure où se développe la présence chinoise en Amérique latine, l’efficacité de cette doctrine commence à s’affaiblir. Trump est en quête d’une formule destinée à lui permettre de rétablir son hégémonie. La mise à jour du slogan « L’Amérique aux Américains » : Make America Great Again ( Restituer sa grandeur à l’Amérique) a un antécédent. Cette formule a été pour la première fois prononcée par Ronald Reagan en 1979, lorsque les Etats-Unis ont été touchés par la détérioration de leur économie, de hauts taux de chômage, et l’inflation : « For those who’ve abandoned hope. We’ll restore hope, and we’ll welcome them into a great national crusade to make America great again » (« Pour ceux qui ont abandonné l’espoir. Nous allons restaurer l’espoir, et nous allons les accueillir dans une grande croisade nationale pour rendre sa grandeur à l’Amérique »).
En Amérique, les présidents sont investis d’une mission biblique, comme si un seul homme pouvait être la solution à tous les problèmes, et « sauver » les États-Unis. Ainsi Trump, est devenu objet d’un culte mystique. Le fait qu’il se présente comme un prophète en mission, n’est pas un phénomène nouveau. Car les présidents américains sont célèbres dans l’histoire des crises majeures ; abolition de l’esclavage, bombe lancée sur Hiroshima, assassinats, droits civiques, guerre froide, conflits avec Cuba, danger d’holocauste nucléaire, le guerre du Vietnam, l’occupation de l’Irak, et récemment le combat contre le terrorisme islamiste... Depuis longtemps la première puissance mondiale capitaliste donnait des signes des faiblesse. La fin de la puissance américaine est-elle arrivée ? Dans les années 1950, elle fut au summun de sa puissance. Dans les années 1970 la puissance est toujours là, mais des signes de faiblesses apparaissent. Et aujourd’hui l’épopée de cette puissance est terminée. Les Etats-Unis ne sont plus le centre monopolistique de la puissance mondiale. En termes de concurrence, ils ont perdu une partie de leur capacité. Face à l’affaiblissement de l’Empire américain, avec son discours isolationniste, Trump imagine ressusciter l’Amérique du 19e siècle ; une communauté solidaire nationale, ségrégationniste, largement isolée du monde, méfiante face aux étrangers, qui menaceraient sa solidarité nationale. Comme si l’insularité du pays était susceptible de donner aux Etats-Unis un sentiment de protection face au reste du monde.
Mais au départ, l’histoire des Etats-Unis a commencé avec l’ascension rapide de colonies sous domination de l’Angleterre, alors grande puissance mondiale ; les premiers colons de l’Ancien Monde débarquent en Virginie au 17e siècle et leurs descendants obtiennent leur indépendance à la fin du 18e siècle. La déclaration de Monroe est énoncée en réponse aux visées de l’Europe sur l’Amérique Latine et aux ambitions de la Russie sur le continent nord-américain. Cette « doctrine » inspire le gouvernement fédéral tout au long du 19e siècle. Dès 1898, le Etats-Unis prennent part à la curée dont est victime l’empire espagnol. Ils acquièrent à leur tour des colonies (Cuba, Porto Rico, Les Philippines...). Durant la Première guerre mondiale, ils entrèrent en guerre aux côtés des Alliées. Pourtant, à la fin de son mandat présidentiel, George Washington, « Père de la patrie », dans son message d’adieu, demandait à ses compatriotes de se mêler le moins possible des affaires de l’Europe, car cela « ne nous concerne pas ». Un siècle et demi après leur acte de naissance, les Etats-Unis sont devenus, de par leur richesses et leur avance technique une puissance impérialiste, un empire mondial. C’est l’histoire d’une jeune nation née 1789, un nouvel Etat, qui va en un siècle devenir une des grandes puissances mondiales et, en un siècle et demi, l’un des deux « Grands » ; c’est l’histoire d’une prodigieuse ascension. Et de nos jours, une autre histoire qui commence - décadence ?
Dans Moby Dick, la personnalité d’Achab n’est compréhensible que comme une conscience puritaine, calviniste et augustinienne, placée sous la coupe d’ un Dieu arbitraire et vindicatif. Melville a vu comment les missionnaires prônaient l’évangélisation par la foi et le travail, la référence à la Nation. il a vu le désastre des missions dans les îles du Pacifique. Son roman vise à détruire ce mythe ; l’éthique protestante du travail, une valeur protestante. C’est-à-dire dire que chaque homme doit vénérer des valeurs de travail, d’épargne, et de discipline comme pratique religieuse. Ce principe est particulièrement présent dans le calvinisme aussi bien que chez Martin Luther. Ils ont repensé le travail comme un devoir, conduisant à un « bénéfice commun pour l’individu et pour la société ». Il y a cette fameuse thèse de Max Weber dans L’éthique protestante et l’Esprit du capitalisme (la première partie est publiée en 1905) : en s’inspirant de « affinités électives » de Goethe, il pensait avoir repéré entre théologie protestante et capitalisme moderne un lien associant l’accès à l’enrichissement à la reconnaissance de Dieu ; la Réforme protestante est à l’origine de l’éthique du travail du capitalisme. Weber était fasciné par l’essor du capitalisme moderne américain. En 1904 il était allé même en Amérique du Nord pour observer la société américaine. Et voir à l’œuvre cet esprit qui donnait aussi naissance à l’alliance historique entre l’esprit aventurier des navigateurs et la prédestination calviniste. Melville a vécu la Guerre de Sécession américaine, au cours de laquelle le Nord industriel l’emporte sur le Sud esclavagiste et agricole. Il a vu déjà le tournant qui s’opère dans le champ du travail et avec l’industrialisation qui se développait à l’échelle de la planète. Et à cette époque déjà, sur le grand du réseau fluvial du Mississippi le bateau à vapeur remplaçait le bateau au voile. Le Pequod baleinier, commandé par le capitaine Achab doit être le dernier voilier qu’il sillonnait les océans. Et les océans étaient déjà dominées par les puissances maritimes colonisatrices dans une économie-monde qui commence alors à émerger.
Ce qui fait exister l’Amérique contemporain aux yeux du non-Américain en dehors de l’Amérique, ce sont aussi ses images, ses simulacres. Ces signes extérieurs ne nous expliquent pas l’Amérique intérieure. Le fameux melting-pot, depuis la fin du 19e siècle, où se fondent les différences culturelles et ethniques est censé constituer un pilier de l’identité américaine avec les immigrants, avec leurs origines diverses. La devise américaine, E pluribus unum (« Unis dans la diversité ») symbolise cette vocation. Après la Guerre de Sécession, l’identité américaine s’est forgée dans la culture ségrégationniste. L’intégration désirée par melting-pot s’est vu aussi comme une utopie, et cela amène finalement à l’ échec du multiculturalisme. Le Président Trump mène une politique ouvertement anti melting-pot, telle qu’aucun président américain ne l’a fait depuis la Seconde guerre Mondiale. Le continent américain a été découvert par les hommes venant de l’Ancien Monde (la Vieille Europe), ils ont été les fondateurs de la nation américaine.
Le Nouveau est-il la continuation de l’Ancien ? On sait que la curiosité généalogique est assez répandue dans la culture américaine. Car elle est l’un des signes de distinction sociale et symbolique des élites. De nos jours, la société américaine reste encore fortement ségrégée et racialisée. C’est bien dans cette perspective que il faut relire Amérique de Jean Baudrillard, pour réfléchir sur l’Amérique. En 1986, Baudrillard parcourt l’Amérique intérieure et il observe : L’Amérique est « née d’une faille avec l’Ancien Monde, culture tactile, fragile, mobile, superficielle... » [6] Depuis sa fondation, elle est considérée comme « Nouveau Monde ». Mais ce Nouveau Monde est-il un lieu géographique où « une utopie qui dès le début s’est vécue comme réalisée... » [7] Si ce continent-pays est né « d’une faille », cela suppose-t-il une anomalie, ou une image cinématographique ? Et entre Ancien et Nouveau y a-t-il une généalogie réelle ou supposée ?
En guise de réponse, Baudrillard écrit : « En fait, le cinéma n’est pas là où on pense, et surtout pas dans les studios qu’on visite en foule, succursales de Disneyland-Universal Studios, Paramount, etc. Si on considère que tout l’Occident s’hypostasie dans l’Amérique, l’Amérique dans la Californie, et celle-ci dans MGM et Disneyland, alors c’est ici le microcosme de l’Occident. » [8] ; l’Amérique, ce pays hypostasié, est devenue le symbole même de la société postmoderne, « microcosme de l’Occident », où la réalité est constamment remplacée par des simulacres et des images artificielles. Ici, il faut réfléchir sur cette faille, où apparaît une « distorsion » : « Plutôt qu’un rapprochement, la confrontation entre l’Amérique et l’Europe fait apparaître une distorsion, une coupure infranchissable. Ce n’est pas seulement un décalage, c’est un abîme de la modernité qui nous sépare. On naît moderne, on ne le devient pas. Et nous ne le sommes jamais devenus. Ce qui saute aux yeux à Paris, c’est le XIXe siècle. Venu de Los Angeles, on atterrit dans le XIX e siècle. Chaque pays porte une sorte de prédestination historique, qui en marque presque définitivement les traits. » [9] ; il n’y a donc pas un récit moderne occidental qui définit un bloc civilisationnel et homogène. Selon cette perspective, la supposée modernité, depuis sa formation est partagée entre plusieurs pôles, comme héritage : anglo-saxon, latin, sans oublier la Renaissance... alors que les Etats-Unis représentent le grand centre hégémonique, à eux seuls : « Nous sommes toujours au centre, mais au centre du Vieux Monde. Eux qui furent une transcendance originale de ce Vieux Monde en sont aujourd’hui le centre neuf et excentrique. L’excentricité est leur acte de naissance. » [10] Finalement, avec Melville, destructeur du mythe, nous avons vu un récit du Nouveau Monde potentiellement conflictuel et d’un avenir incertain. Avec Hegel, un Nouveau Monde pourvu d’une avenir prometteur, avantageux, comme accomplissement de l’Ancien Monde en terre découverte et conquise. Avec Baudrillard, une Amérique contemporaine, post-moderne et définitivement émancipée de l’Ancien Monde.

Melville, romancier de la condition humaine ?

Pierre ; or, The Ambiguities [11] est écrit après Moby Dick. Contrairement aux autres roman, Pierre se déroule aux États-Unis, sur la terre ferme. Dès sa sortie, il est condamné pour son absence de moralité et pour son style. Pierre Glendinning, l’héritier du manoir de Saddle Meadows près de New York est fiancé à Lucy Tartan. Il vit avec sa mère, une veuve au caractère dominateur. Un concours de circonstances l’amène à rencontrer Isabel Banford, sa demi-sœur, l’illégitime et orpheline enfant de son père. Sa mère refuse de la reconnaître. Pierre s’enfuit alors avec elle, à New York. Et Lucy, son ex-fiancée, décidera de les rejoindre pour vivre avec eux. Bientôt, leur vie à trois devient l’objet d’un scandale et tourne au cauchemar. Pierre deviendrai assassin par accident et entraîne ses compagnes dans la mort, une sorte de suicide collectif. Si Achab, après sa confrontation avec Moby Dick a disparu pour toujours au fond de l’océan, le jeune Pierre sera englouti dans son pessimisme existentiel noir. Dans ce roman pessimiste, s’identifie l’histoire tragique et du non-dit d’une quête existentielle, où se trament inceste, meurtre et suicide. On y trouve l’ombre d’un secret familial, de l’enchaînement des inconciliables paradoxes. D’ailleurs, le roman laisse en suspens les interrogations qu’il suscite. Le personnage principal Pierre ne dit pas je. Le narrateur invisible parle de Pierre en disant il. Et l’écrivain Melville garde la distance en posant des questions sans réponse.
Pierre perd progressivement ses repères. Il a des doutes existentiels qu’il ne parvient pas à formuler ; ses ambiguïtés sur lui-même, ses doutes sur les racines supposées de son pays : « ...un jour qu’étendu auprès de la paroi rocheuse et les yeux fixés sur elle, Pierre s’étonnait qu’il eût été la première personne de quelque discernement à tomber sur une si grande curiosité naturelle dans un pays colonisé depuis longtemps, il vint à gratter plusieurs couches d’une vieille mousse grisonnante, drue et touffue, et à sa grande surprise, découvrit au-dessous, grossièrement taillées dans la pierre et à demi effacées, les initiales : « S. le S. » Il comprit alors que, si toute la contrée semblait ignorer la Roche depuis des temps immémoriaux, il n’était pas pour cela la première créature humaine à contempler ce spectacle merveilleux et menaçant […] la fracture ancienne semblait accuser une époque antérieure à la découverte de l’hémisphère par Colomb. Il mentionna cette étrange circonstance à l’un de ses parents de la ville, un vieux monsieur chenu […] qui avait enfin trouvé sa grande consolation dans l’Ancien Testament […] ce dernier n’avait-t-il pas soutenu naguère que l’Ancien Ophir de l’Ecriture devait se situer quelque part sur la côte de l’Amérique du Nord ? » [12]
Pierre trouve les traces archéologiques de l’Ancien Monde dans l’Amérique du Nouveau Monde ? Ces traces comme ces « initiales : « S. le S. », une présence confirmée par un vieux sage, sont-elles un signe de continuité entre le deux mondes ? Après cette trouvaille, Pierre fait un songe très énigmatique : « Le vieux Titan était le fils incestueux de Coelus et de Terra. Or Titan épouse sa mère Terra, perpétrant ainsi un nouvel inceste qui donne naissance à Encelade. Encelade était donc fils et petit-fils de l’inceste ; et de même, chez Pierre, le mélange organique du céleste et du terrestre avait engendré un tempérament complexe, incertain, aspirant au ciel, mais non point entièrement émancipé de la terre ; lequel, demeurant par son élément terrestre attaché à sa terrestre mère, avait engendré à son tour en lui le deux fois incestueux Encelade... » [13]
Pierre s’identifiera à Encelade qu’il a vu en songe ; Encelade, ce colosse qui s’acharne à regagner sa patrie céleste mais qui s’enlise sur terre. Le monde est le résultat d’un amour incestueux. Qui est la cause de l’inceste familial, celui-ci s’associe-t-il à la pensée puritaine ou, plus généralement, avec la culture protestante, nourrie et hantée d’images bibliques, indissociable d’une histoire de la culpabilité ? L’inceste dans les relations familiales trouve sa racine ou sa généalogie originaire dans la création du monde même ; une relation du monde aux choses aux êtres et aux personnes. Les dieux mythologiques grecs eux sont déjà issus de cette narration que l’on transmet dans l’histoire humaine. Du vieux Titan, en passant par Coelus, Terra, Ciel et Terre, perpétrant ainsi un nouvel inceste qui donne naissance à Encelade, lui-même était fils et petit-fils de l’inceste. Melville trace une généalogie de la création de l’inceste en transférant les figures mythologiques antiques sur l’Amérique : « Cet Encelade américaine, sculpté par la main vigoureuse de la Nature... » [14] : ces dieux sont dépendants du cosmos. Et la condition humaine est liée à un inceste originaire ; c’est la généalogie d’Encelade. C’est dans cette perspective que dans Pierre, Melville décrit les tensions psychologiques, sexuelles et familiales entre Pierre et sa mère veuve, avec sa cousine Lucy, son ex fiancée, et Isabel devenue sa femme, qui est sa demi-sœur. Dans la demeure ancestrale, loin de l’Amérique urbaine, la famille Glendinning croit perpétuer l’idéal pseudo-aristocratique de l’Ancien Monde.
Dans son roman, Melville, en mettant la littérature et la philosophie au service de son écriture, interroge les fondements de la famille occidentale. Fondée sur la souveraineté divine du père, la famille occidentale traditionnelle commence dès le début du 19ème siècle à se transformer en une famille biologique. Elle accordait une place centrale à la maternité mais la montée en puissance de la place des femmes va changer la forme de la famille. Le désir de procréation ne va plus dépendre uniquement de la maternité. La dimension patriarcale, dans la famille, commence à se transformer. Toutes ces mutations se font sentir dans le roman.
C’est dans cet esprit que Pierre accueille son ex-fiancée Lucy dans son foyer au prix d’un nouveau mensonge. Lui, Isabel et Lucy ensemble vivaient dans la bohème new-yorkaise. Le voici en plein désarroi existentiel, il doute de tout, de lui-même, de sa « demi-sœur-femme-Isabelle » : « Ne m’appelle plus frère ! […] Les demi-dieux foulent des déchets, et vice et vertu ne sont que déchets ! Isabelle, j’écrirai cela... j’évangéliserai le monde à neuf, je lui montrerai des secrets plus profonds que ceux de l’Apocalypse !... » [15] D’un pessimisme noir et d’une désorientation totale, il s’est senti investi d’une mission pseudo- apostolique. On a là le projet d’écriture d’un roman philosophique où est en question une communauté humaine à évangéliser : « Deux livres sont en cours, et le monde n’en verra qu’un : le raté. » [16]
Melville n’arrivera pas à terminer son œuvre à cause d’un manque d’authenticité ou d’un manque de maturité. Il est hanté à jamais par son échec. Jadis, il était sous l’influence d’un opuscule philosophique d’un certain Plotinus Plinlimmon, maître à penser d’une société religieuse, et qui était un imposteur accompli. Cette expérience négative l’a éloigné de la philosophie : « Il n’est point de foi, point de stoïcisme, point de philosophie qui puissent résister à l’épreuve suprême d’un véritable assaut de la vie et de la souffrance... » [17]
Finalement, le roman se termine sur le suicide collectif. Ici, il faut remarquer que Melville, dans son roman baroque exploite le thème de l’inceste, en liaison avec le thème de l’apocalypse. Et pour Freud, dans la culture occidentale, la culture se fonde sur les deux tabous principaux que sont l’interdit du meurtre et la prohibition de l’inceste : le renoncement pulsionnel, le fait de renoncer à la satisfaction de certaines pulsions est au fondement de la société. Cette idée sera développée dans Malaise dans la civilisation.
Melville, dans la dernière période de sa vie, découvrit Schopenhauer. Pessimiste sur la vie, pessimiste aussi sur l’avenir de la nouvelle nation américaine du Nouveau Monde, où la démocratie esclavagiste, la puissance de l’argent, le culte religieux du profit sont de rigueur. Est ici en question un empire anglo-américain qui précèdent la fondation même de l’Empire naissant, fondé sur la dégradation systématique de l’homme ; une jeune nation, motivée par une idéologie nationale théologico-messianiste.
Dans son dernier roman, The Confidence-Man, His Masquerad [18], Melville racontera l’histoire d’un escroc qui sème le désordre sur l’un de ces grands bateaux à aubes, le « Fidel », qui faisaient la liaison entre Saint Louis et La Nouvelle-Orléans, sur le Mississipi. Les passagers découvrent une affiche qui met en garde contre un escroc « original » qui serait parmi eux. Escrocs, charlatans, faux prophètes devront se succéder comme de porte-paroles de la charité. Mais comment distinguer les imposteurs des véritables philanthropes ? Et surtout comment en particulier identifier l’escroc qui circule parmi cette foule anonyme et cosmopolite ? Cet escroc présumé incarne tous les rôles successivement, sous les déguisements les plus variés, en gagnant la confiance des uns et des autres. Il n’avait qu’un but constant : dévoiler à leur tour la cupidité et l’égoïsme des passagers ; Melville a voulu décrire la complexité des valeurs, des oppositions entre le « vice » et la « vertu », la « bien » et le « mal », comme si la « jeune Amérique » était vouée à abriter quelque « péché mortel ». Voyager sur l’un de ces grands bateaux à aubes sur le Mississippi, cela évoque Ismaël dans Moby Dick : il était attiré par la mer en raison d’un profond sentiment d’ennui existentiel. Mais pour se découvrir existentiellement faut-il toujours fuir les grands déserts de l’Amérique continentale et prendre la mer ou le fleuve ? Dans les romans de Melville, un homme de la mer a un statut particulier dans l’expérience de la vie. Car la vie à bord d’un navire oblige le marin ou le voyageur se mettre en quête de la vérité : « Il faut dire qu’en mer, dans la compagnie des marins, tout homme apparaît tel qu’il est. Pas de meilleure école qu’en bateau pour étudier la nature humaine... » [19]

3) EPILOGUE PROVISOIRE

On sait que Melville a été marqué, comme nombre de ses contemporains, par l’épisode tragique de l’Essex ; en 1820, un cachalot géant a attaqué et coulé le navire baleinier Essex. Les survivants de l’équipage ont pu raconter cette histoire marquante, ce qui a contribué à alimenter les récits autour des baleines « monstrueuses ». La baleine blanche, ce mammifère marin majestueux, est devenu aujourd’hui l’un des symboles de la protection de la planète et du monde marin. Elle n’a pas toujours été appréciée par les terriens. La chasse maritime ultra-moderne l’a exterminée en grande partie. Sa blancheur, dans Moby Dick, est le « signe mystique » d’un inconnu terrifiant et sublime. Le sublime est lié à la terreur, mais également à un sentiment de grandeur, d’étonnement, parfois d’autant plus fort que lié à la crainte de la mort. Selon le récit de Melville, dans les profondeurs mystérieuses des océans, un géant majestueux règne en tant que gardien des mers mais il fait peur aux marins - une peur associée au mystère. Edmund Burke remarque en ce sens « la grande terreur qu’inspire l’Océan » en tant qu’il s’agit d’un espace immense, où l’homme se trouve confronté à « l’infinité » du monde. [20]
Le voyage en mer, en tant que voyage initiatique, est un grand topos littéraire - de l’histoire biblique de Jonas à l’Odyssée d’Homère, nombreux sont les personnages qui ont affronté les dangers marins. Le roman d’initiation ne peut avoir lieu sans une aventure au cours de laquelle le héros devra faire des choix face à des situations périlleuses. Jonas est avalé par un énorme poisson, il reste trois jours dans son ventre où il prie sans cesse. Et Dieu parle au monstre, qui recrache Jonas. Ulysse entame son voyage de retour avec ses compagnons mais il est le seul à réussir à regagner Ithaque, sa patrie. Dans Moby Dick, le dénouement du récit est dans les derniers chapitres : c’est l’histoire de trois journées de chasse, semblable à l’histoire biblique de Jonas. Achab n’est ni Jonas ni Ulysse ; il n’est pas sauvé. Il est l’homme d’une époque désenchanté, où les croyances religieuses et magiques reculaient et où le monde se sécularise. Il est l’homme de son époque.

Moby Dick, baleine blanche, figure suscitant une terreur insondable, source d’émerveillement parce qu’elle s’enveloppe dans des formes sensibles et dans des mythes liés à la Nature. Et dans notre temps, dans la nature où nous vivons, nous vivons avec les risques majeurs liés à l’ère de l’Anthropocène ; un dangereux déclin, avec l’épuisement des ressources naturelles, avec une réelle possibilité d’extinction des espèces vivantes. Face à ces risques vitaux, les aventures fantastique de Moby Dick nous rappellent aussi les risques qui pèsent sur notre avenir et nous incitent à réfléchir, entre Descartes et Héraclite : l’un est le symbole de la philosophie occidentale moderne, et l’autre, un « présocratique », un philosophe de la nature. Le premier est partisan de « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature » (Discours de la méthode), et le second nous invite à réfléchir au fait que la « nature aime se cacher (phusis kruptesthai philei) » - un aphorisme qui hante la philosophie occidentale, car s’oppose frontalement à l’attitude prométhéenne. A noter, au passage : chez Héraclite, le terme original, c’est « Phusis » : la poussée vitale, la puissance de production, la croissance, la naissance, « nascere » en latin, naître, qui donne natura. L’Anthropocène ne nous ne met-il pas en garde contre la perspective philosophique mécaniste de Descartes sur la nature, tandis que l’aphorisme de Héraclite, lui, nous incite à réfléchir ?

Melville, comme romancier et ex-marin aventureux, avait un but très ambitieux en adoptant comme sujet des aventures en forme de récits maritimes pour aborder des questionnements philosophiques. Il propose une narration romancée da la naissance de la nation américaine, il oppose un contre-roman national à l’idéologie américaine. Cet aspect bien évident n’explique que partiellement sa vocation. Plus que cela, il voulait exposer ses propres visions à propos de la condition humaine. Il exprime ses propres préoccupations existentielles. Par exemple, les motivations d’Achab sont plus profondes qu’une simple vengeance pour une blessure physique. Si la perte de sa jambe est le catalyseur de sa « haine insatiable », sa poursuite de Moby Dick se transforme en une rébellion métaphysique ; l’écriture de Melville est l’expression d’une prise de conscience d’un monde sans Dieu. Cela s’inscrit dans la chronique annoncée de la mort du christianisme, annoncée par Nietzsche. Cet aspect important explique aussi pourquoi ses romans, et en particulier Moby Dick faisaient des références allégoriques et symboliques à la Bible et au domaine du religieux.
Pour Maurice Blanchot, « Le livre de Melville a tous les caractères des récits de grandes aventures. Il en offre les points d’attrait, l’intrigue, le décor, le personnel. Il commence par des mystères de faible profondeur, se poursuit par des secrets qui ne semblent là que pour provoquer des péripéties et, après les tours et les détours qui emportent l’attention, se termine par le drame inévitable où tout sombre sauf la raison d’être du livre. » [21] ; Achab doute de tout ; c’est son « drame inévitable ». Il doute de Dieu mais son doute ne fait pas de lui un athée accompli. Il veut bien découvrir les mystères de la baleine blanche, de la nature, car il s’interroge sur sa vie, sur la mort, parce qu’il craint d’être anéanti. Bien qu’il paraisse cruel, il souffre et il s’obstine à poursuivre et à tuer Moby Dick qui le mutile. Il nous expose une philosophie de la vengeance : « ...Tous les objets visibles ne sont que des mannequins de carton, mais dans chaque événement... dans chaque l’acte vivant... derrière le fait incontestable, quelque chose d’inconnu et qui raisonne se montre derrière le mannequin qui, lui, ne raisonne pas. Si l’homme veut frapper, qu’il frappe à travers le mannequin ! » [22] ; frapper le mannequin, c’est le désir de découvrir le « mystère » qui lui assure un existence après sa disparition. Les hommes comme Achab, s’ils avaient vécu entre les deux Guerres mondiales, auraient pu adhérer sans hésitation aussi bien au nazisme qu’au stalinisme, selon les circonstances, rien que pour se venger de leurs ennemis.

Un jour, au coucher du soleil au bord du Pequod en plein océan, nous entendons les monologues intérieures de Achab le monomane, transmis par l’omniscient et futur écrivain Ismaël : « ... Je suis démoniaque, je suis la folie même, rendue furieuse ! Ma folie est cette folie sauvage qui ne se calme que pour mieux s’étudier et se comprendre. La prophétie disait que je suis démembré... Eh ! oui ! J’ai perdu cette jambe... Maintenant moi je prédis que je démembrerai celui qui m’a démembré. Que le prophète et celui qui accomplit les prophéties ne fassent qu’un ; c’est plus que ce que vous n’avez jamais été, vous, Dieux Grands. Je me fous de vous, de vous tous, vous, divins joueurs de cricket… » [23] Et encore, « ...Si je remonte la trace des généalogies des grandes misères humaines, je trouve finalement la paternité primordiale des dieux... » [24]
Sa manière d’interroger Dieu évoque les gnostiques ; les gnostiques croient en un Dieu suprême qui a créé le monde à travers de multiples processus d’émanation , qui ont finalement conduit à la création d’un Dieu inférieur imparfait qui a créé le monde matériel imparfait. L’homme est désarmé devant le mal et le bien et la responsabilité appartient à Dieu, pas à l’homme. Les gnostiques interrogeaient Dieu et leur condition dans ce monde. Pourquoi se sentaient-ils étranger dans ce monde ? Qu’y avait-il à l’origine ? Le Bien et le Mal sont deux éléments inconciliables et absurdement mêlés ici-bas, à la suite d’une Chute, contrairement à la volonté du « vrai dieu ». Les limites qui constituent les frontières entre le juste et l’injuste, le bien et le mal n’existent pas. La révolte intime de l’individu contre le Mal est alors présentée comme la preuve de son innocence. » [25] Achab lui-même ne sent-il aucune responsabilité ni devant le mal ni devant le bien.

Quand Moby Dick est finalement repérée, une chasse catastrophique de trois jours commence. Etranglé par le cordage de son propre harpon, Achab tombe par-dessus bord et se noie lorsque la baleine plonge en l’entraînant. Mais trois jours avant de cette fin, Achab s’épanchait à Starbuck, son second, qui représente l’exact opposé de sa personnalité, à qui il faisait toute confiance, en faisant un bilan tragique de sa vie : « Quand je pense (...) comment pendant quarante ans, je me suis nourri d’aliments secs et salés […] des océans entiers me séparant de cette jeune femme-enfant que j’ai épousée passé cinquante ans […] j’ai fait une veuve de cette pauvre fille en l’épousant […] le vieil Achab a furieusement pourchassé sa proie, en écumant... plus démon qu’homme [...] je me sens horriblement faible, courbé et bossu […] restez près de moi, Starbuck, laissez-moi regarder dans l’œil humain... » [26] Cette brève confession, nous montre un Achab humain, sans orgueil ni sentiment de vengeance, mais ce n’est qu’un moment passager.

À bord du Pequod peut-on imaginer le capitaine Trump à la place de Achab ? Le premier entraîne son équipage américain dans la poursuite obsessionnelle de America great again, qui pourrait causer sa perte. Il paraît que le retour de Donald Trump au pouvoir inquiète la communauté psychiatrique internationale. Certains experts dressent même un tableau clinique alarmant du 47e président américain . Voici son « portrait-robot » : psychopathie, « mendacité hubristique », violence… Et plus inquiétant encore, ces troubles pourraient contaminer le monde. En Amérique il y a toujours l’exigence de transparence quant à la « santé mentale » des présidents.
C’est une histoire qui remonte loin. Dans une étude classique sur le président Thomas Woodrow Wilson, parus à titre posthume (1966) et en grande partie rédigée par le diplomate américain William C. Bullit, Freud propose une analyse de la folie d’un homme d’Etat en apparence normal mais atteint de diverses pathologies psychiques, et responsable à ses yeux du traité de Versailles qui s’est révélé désastreux pour l’Europe et qui, à force d’humilier les vaincus, a conduit à la victoire du nazisme. Wilson, qui s’identifie dès son plus jeune âge à la figure de son père, et d’où vient sa pathologie... » [27] D’où vient le succès de Trump ? Dans ses tendances fascisantes, il est hostile aux droits démocratiques acquis. Il remplace le débat par le seul rapport de force. L’important est que son adversaire soit plus faible, et aussitôt disqualifié. Beaucoup d’Américains pensent aujourd’hui comme lui. Une partie de la population a le sentiment d’être manipulé ; Trump aurait perdu pour son deuxième mandat parce que les élections ont été manipulées. Parmi une bonne partie du peuple américain, prévaut une soif de revanche contre le système et Trump a su incarné ce ressentiment avec un vocabulaire simple. Melville décrit un Achab sinistrement héroïque, comme quelqu’un qui est prêt à sacrifier sa propre vie pour sa manie de la vengeance. Trump est animé par le désir de vengeance contre ses opposants intérieurs et extérieurs. Et à l’instar de l’équipage du Pequod, répondant à la vengeance, des millions d’Américains ont été magnétisés par Trump. On ne sait si Trump a lu Moby Dick, mais l’ironie de l’histoire est que, « Chester Alan [21ᵉ président, républicain ], futur Président des Etas-Unis – en fut aussi bien l’admirateur ; mais Melville ne le sut peut-être pas... » [28]

Trump, milliardaire-président, est-t-il un accident de l’histoire ou le résultat d’une longue crise de la société américaine ? Cela fait longtemps que le déclin de l’Amérique est engagé. Son économie est plus en plus moins performante. Son hégémonie est en jeu. Et Trump promet d’inverser ce déclin. Bien que Amérique ne puisse pas maintenir longtemps sa domination globale par sa puissance économique, politique et militaire, engendrant nombre de désordres, de conflit, elle soutient l’Etat d’Israël contre le peuple palestinien dans le premier génocide de ce siècle, en cours à Gaza.
Trump, comme capitaine du Pequod-America, navigue à vue pour atteindre America Great Again, son Ithaque ; une fausse promesse. Un combat perdu d’avance, car il est condamné par Moby Dick...

Mehmet Aydin


[1Mouton, 1976.

[2Avant-propos, p.7.

[3La Contre-Bible de Melville, p.15.

[4Les Liens qui libèrent, 2025.

[5Voir Puritains d’Amérique Prestige et déclin d’une théocratie/Textes choisis 1620-1750. Edition dirigée par Agnès Derail, Editions Rue d’Ulm, 2016.

[6Amérique, Grasset & Fasquelle, 1986, p.15.

[7p.32.

[8p.56.

[9p.72.

[10p.80.

[111852. [[Pierre ou Les ambiguïtés, traduit par Pierre Leyris, nouvelle édition revue et corrigée, Gallimard, I999.

[12Pierre, p.218-219.

[13Pierre, p.555-556.

[14Pierre, p.554.

[15Pierre, p.440.

[16Pierre, p.490.

[17Pierre,p.466.

[181857. L’Escroc à la Confiance, Gallimard.

[19Mardi, p.19.

[20Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du sublime et du beau - traduit par Baldine Saint Girons, Paris, Vrin, 2009, p. 69, 103.

[21« Le secret de Melville », dans Faux pas, Paris, Gallimard, 1975, p. 274.

[22Moby Dick, traduit par L. Jacques, J. Smith et J. Giono, Gallimard, XXXVI., p.185.

[23Moby Dick, traduit par L. Jacques, J. Smith et J. Giono, p.189.

[24Moby Dick, p.481.

[25Voir Madeleine Scopello, Les Gnostiques, Paris, Cerf, 1991.

[26Moby Dick, p.553.

[27Voir Dictionnaire amoureux de la psychanalyse, E. Roudinesco, 2017, Plon.

[28Le Chatelain, Mystic Fountain, La fontaine mystique de Herman Melville, Les éditions la Bruyère, 2015. p.60.