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Une Française et un parapluie

mercredi 23 juillet 2025, par Cédric Cagnat

« Qu’est-ce qu’aimer cette idée, au fond bien abstraite : la France ? Qui pourrait dire ce qu’est la France ? »
Philippe Roy, « Amour de la France » [1]

A une heure relativement matinale, un dimanche, j’étais à me promener par les rues alors peu fréquentées d’une modeste commune du Sud-Ouest de notre hexagone. J’accompagnais mon ami San, un spitz allemand de forte corpulence, assez inhabituelle chez cette race dont il se targue à raison d’incarner un très beau spécimen – ces détails n’entretenant aucun rapport avec le minime, quoique significatif incident qui nous est survenu et que je m’apprête à relater. Mon ami avait d’ores et déjà satisfait aux quelques nécessités constitutionnelles qui formaient le motif initial de notre petite virée pédestre, et nous poursuivions notre flânerie sans autre dessein que de jouir de la tranquillité et de la douceur dominicales d’un matin d’été presque désert et encore largement ensommeillé.
Dans le silence humide – il avait plu la nuit précédente – de l’atmosphère qui enveloppait notre marche, nous perçûmes soudain les échos d’un râle confus, l’expression indiscernable de ce qui semblait un mécontentement éructé par une voix humaine. Quelque chose se passait, et notre pas en fut comme machinalement ralenti. Sur le trottoir d’en face, à une cinquantaine de mètres, avançait dans notre direction une femme. Elle devait avoir autour de soixante ans et ses cheveux, coupés au carré, avaient cette teinte blonde factice qui m’évoque immanquablement – qu’on ne m’en demande pas les raisons – la région Provence-Alpes-Côte d’Azur. La voix encolérée que nous entendions était la sienne, et à mesure que la distance d’elle à nous s’amenuisait, le contenu de ses récriminations devenait plus distinct.
Ce qui provoquait cet état d’agitation indignée, c’était un parapluie. Un parapluie noir des plus classiques gisait sur le sol, abandonné, horizontalement calé dans l’angle où se rejoignaient le trottoir et le mur d’un des bâtiments qui flanquaient la rue où nous nous trouvions. L’impétueuse bonne dame, ayant aperçu de loin, sur son trottoir, ce rebut anomique, s’était immédiatement lancée dans les bruyantes manifestations qui, quelques instants auparavant, avaient surpris la quiétude de notre promenade, et qui continuèrent jusqu’à ce que la sourcilleuse citoyenne fût parvenue au point où agonisait le pauvre parapluie délaissé. Nous étant, mon ami et moi, probablement sans même nous en rendre compte, immobilisés, saisis par le caractère insolite de la scène, nous entendîmes alors distinctement : « Voilà ! Il est cassé ! Alors on le jette n’importe où, et on le laisse par terre, évidemment ! »
A qui, précisément, cette femme s’adressait-elle ? Pour qui, auprès de quelle instance, formulait-elle avec tant de conviction et d’opiniâtreté ce sentiment d’un grief dont elle semblait pâtir intimement et ce désir de réparation qui perçait comme son prolongement aussi naturel qu’irrévocable ? L’auteur du crime de lèse-macadam, manifestement, n’était plus dans les parages depuis longtemps. La rue, je l’ai dit, était déserte ; nulle âme amie auprès de cette passante, susceptible d’entendre sa désapprobation ni de lui offrir le soulagement d’y opiner ; aucun représentant de l’autorité publique à même de donner à cette situation le tour judiciaire qu’une telle inconduite méritait. Quant à mon ami et moi, nous ne pouvions raisonnablement nous tenir pour les destinataires de ces invocations outragées : outre que nous n’avions eu aucune part à cette irrégularité dans l’ordre légitime des choses, notre existence même était demeurée jusque-là inaperçue. La blonde piétonne se remit d’ailleurs en chemin sans s’être avisée le moins du monde que deux badauds avaient pu s’absorber dans la contemplation de son étonnante performance : elle venait d’engueuler le Néant.
Une fois la rue redevenue parfaitement calme, il me fallut – ne me demandez pas pourquoi – traverser la chaussée jusqu’au trottoir d’en face, afin d’observer de près la dépouille du scandaleux parapluie – peut-être dans l’espoir d’y trouver, inscrites dans les fibres de son tissu, les causes de la démesure qu’il avait suscitée. Mais ce n’était rien qu’un parapluie noir des plus classiques, qui gisait sur le sol, abandonné. Un vieux parapluie, abîmé, qui avait sans doute fidèlement accompli, au temps de sa jeunesse, les tâches en vue desquelles il fut fabriqué. Ce qui, en revanche, me laissa comme abasourdi, ce qui vint couronner cet épisode déjà fort admirable, c’est que je remarquai, à quelques centimètres du parapluie, dressée comme une stèle hautaine et goguenarde : une poubelle.
J’adressai un regard saturé d’interrogations et de perplexité à mon ami qui, sans manifester le moindre étonnement, se mit à renifler placidement le trottoir. Puis il reprit la promenade sans m’attendre, et négligeant toute pudeur, ne laissa à mon champ de vision que l’image de sa queue en toupet dont les poils, sans cacher son trou du cul, sautillaient drôlement au rythme de sa foulée joviale – une image qui signifiait : « Eh ! Qu’est-ce que tu crois ? On est en France ! »

Cédric Cagnat