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Vient de (re)paraître - Le corps de l’ennemi. Hyperviolence et démocratie

vendredi 5 septembre 2025, par Alain Brossat

Le lent avènement de la démocratie en Occident se place volontiers sous le signe fallacieux de la « désanimalisation » de la vie politique – comme si les violences interhumaines, guerrières, prédatrices, exterminatrices, découlaient tout naturellement des usages en cours dans le monde animal – un règne animal totalement fantasmé, ici. Ce livre, publié en 1998 et ici réédité s’attache à analyser les faux-semblants de cette si persistante référence négative de la politique moderne occidentale à une animalité imaginaire – tout se passant comme si la pacification des mœurs politiques ne pouvait s’effectuer qu’au prix de la plus grossière des diffamations, de la plus véhémente des abjurations de la condition animale.

Alain Brossat

Le corps de l’ennemi Hyperviolence et démocratie

Date de publication : 28/08/2025
Éditions L’Harmattan
Collection : Quelle drôle d’époque !
Livre papier 30.00 €
Livre numérique 23.99 €

Préface

Ce livre est un grand brûlé : peu d’années après sa publication aux Éditions La Fabrique, en 1998, tous les exemplaires stockés dans un entrepôt de la région parisienne sont partis en fumée, suite à un incendie accidentel. Seuls les livres déjà diffusés en librairie demeurant alors disponibles, il est alors rapidement mort de sa belle mort et n’a jamais été réédité depuis. Je n’avais pas vraiment aimé, à l’époque, le ton léger sur lequel Éric Hazan m’avait annoncé qu’il ne serait pas réimprimé – trop cher pour le peu de ventes escomptées...
Ces circonstances ne suffisent pas à expliquer la satisfaction toute particulière que j’éprouve à voir Le corps de l’ennemi refaire surface aujourd’hui. C’est un livre auquel je tiens, alors même que je mesure, le relisant et le réévaluant à l’aune du présent, les déplacements qui se sont produits entre les propositions que j’y énonce et mes positions actuelles.
Étrange sensation : c’est un essai dans lequel je me retrouve pleinement, tout en étant porté à le raturer ligne après ligne page après page. Lorsqu’on réédite de son vivant un essai publié des années (ici : près de trois décennies) auparavant, ce n’est pas seulement qu’on le crédite d’une valeur documentaire, mais aussi d’une certaine qualité prédictive. Or, sur ce point, j’ai éprouvé à sa relecture quelques petites satisfactions égotiques, en relation avec des enjeux analytiques et politiques saillants aujourd’hui. Tout ce qui concerne, par exemple, la parfaite compatibilité du fascisme nouveau (au sens où l’on parle du beaujolais nouveau) avec les appareils de la démocratie libérale, démocratie de marché. Mais aussi bien, les fuites, toujours plus évidentes et massives de la notion de génocide, rendant impérieux et urgent un réexamen critique de ce concept et de sa généalogie – cette question est abordée en quelque sorte de biais et à plusieurs reprises dans le livre, jamais véritablement problématisée, cependant. De même est évoqué le cours de plus en plus autoritaire et décisionniste des démocraties occidentales (et assimilées) contemporaines, toujours plus ouvertement portées à ériger en norme reine le gouvernement à l’exception et au rapport de force, une propension qui, depuis lors, n’a cessé de s’accélérer et se généraliser – je n’avais encore rien vu, comme on dit, quand j’ai écrit ce livre...

Et puis enfin, disons que je n’y étais pas aveugle aux prémisses de ce qui aujourd’hui sature les écrans du présent – l’allergie croissant, dans les espaces blancs des démocraties occidentales du Nord global à toute forme d’altérité résistant à sa subordination, à toute espèce d’ailleurs non réductible aux conditions du même, les nôtres, et, bien sûr, le vomissement des supposés envahisseurs devenu le patrimoine partagé des élites de gouvernement dans ces démocraties.
Pour autant, ces intuitions, projetées vers l’avenir comme elles sont, ne suffisent pas à masquer ce qui, dans ce livre, ne se tient pas à la hauteur du présent que nous avons à affronter. Étrange sensation, une fois encore : je m’y vois, rétrospectivement, empêtré dans toutes sortes de convenances et de conventions philosophiques, séparé de ce fait par toutes sortes d’écrans de ce qui fait la texture effective de l’actuel, dans le temps même où ce livre s’écrit. Je m’y perçois comme alourdi et ralenti par mon bagage de philosophie classique (d’Aristote à Arendt), au point d’échouer à mener à bien les nécessaires déconstructions des châteaux d’idées (châteaux de sable philosophiques), des proliférations discursives, des consensus compacts qui encombraient le chemin de mon enquête. Je trouve, à la relecture, que nombre de mes analyses et de mes raisonnements restent en panne, ne vont pas jusqu’au bout, faute d’avoir voyagé assez léger – trop d’équipements aristotéliciens, kantiens, arendtiens me retenant du côté de la tradition et m’empêchant de sonder jusqu’à leur tréfonds les abîmes du présent.

Ainsi, c’est un livre qui ne rompt pas assez décidément avec le partage premier, enraciné au plus profond de la tradition occidentale, entre animalité et humanité. Qui ne dit pas assez clairement que toutes les constructions discursives agencées sur ce partage et associant le processus de civilisation à la désanimalisation, à la débestialisation des mœurs et des pratiques politiques reposent sur des présupposés obscurs, ayant ce partage postulé comme fondement. Or, tout cet imaginaire de la férocité animale, des mœurs animales naturellement et irrévocablement violentes, des animaux-monstres repose, dans les usages politiques qu’analyse cet essai, sur des fantasmagories – un imaginaire de la sauvagerie animale destiné à mettre en valeur la civilisation et le progrès comme domaines exclusifs de l’humain. Ce pli qui court des formules aristotéliciennes (dont l’interprétation unilatérale est devenue, dans la tradition occidentale, canonique) sur le logos à l’élevage industriel et à la transformation des animaux-viande et domestiques en pures marchandises, en passant par les animaux-machines de Descartes, ce pli n’est pas récusé de façon suffisamment déterminée et informée dans ce livre.
Après tout, son fondement, c’est avant tout l’ignorance et le préjugé, la méconnaissance cultivée de la vie des animaux en général, entendue comme complément obligé de l’anthropocentrisme – c’est bien là ce que nous enseignent aujourd’hui, et chaque jour avec une précision plus affinée, l’éthologie, les études spécifiques et différenciées des conduites et des formes de sociabilité animales, des modes de communication intra-spéciques, voire des différentes espèces animales entre elles, etc.
Pour aller jusqu’au bout de l’examen critique de cette grande forme discursive dans laquelle l’avènement de la démocratie moderne est intrinsèquement lié au motif de la désanimalisation des conduites humaines et, en particulier, des pratiques politiques et des usages de la violence, il aurait fallu commencer par dissiper (déconstruire) le fantasme qui y est sous-jacent et rétablir le continuum du vivant. C’est à cette condition seulement que, paradoxalement, nous pouvons comprendre les violences politiques entendues non pas comme un emprunt à la condition animale ou un effet de contamination de la condition humaine par la condition animale, mais bien comme une singularité vraie associée à l’humain – le propre des sociétés humaines, loin des tigres « assoiffés de sang » et des hyènes par définition « féroces ».

Dans le même sens, l’inspiration fortement éliasienne [1] de cet essai, son insistance sur le caractère processuel et continu des évolutions des mœurs politiques, telles qu’il les analyse, orienté, irréversible au fond, en dépit des irrégularités, ne peut aujourd’hui, à la lumière des évolutions présentes, que faire l’objet d’un examen des plus critiques. Aujourd’hui, cela veut dire non pas tant ou seulement « à l’heure de l’annihilation de Gaza » que dans l’époque placée sous le régime de ce crime d’État soutenu par une constellation d’autres États, et dans l’espace historique circonscrit par celui-ci. Une époque aussi bien établie sous le signe de la guerre des mondes promise, boostée à l’intelligence artificielle.
Dans un tel contexte, la thèse centrale du livre selon laquelle le bannissement de l’hyperviolence hors du champ de la conflictualité acceptable, de l’agonisme domestiqué, est inséparable de l’avènement de la démocratie moderne, de l’institutionnalisation de la pacification démocratique – cette thèse apparaît des plus fragiles, voire carrément révocable. Ce livre s’est écrit dans un contexte où la Shoah était essentialisée (à coup de décrets excluant toute discussion) comme le désastre absolu, la figure pure et quintessentielle du Mal radical. La Shoah entendue comme LE génocide, incomparable, « uniquement unique », singularité absolue, toute l’énergétique de la pacification démocratique devant se condenser dans l’effort collectif pour qu’une telle catastrophe (un moment de décivilisation aussi désastreux) ne se reproduise plus (« plus jamais ça ! »).
L’approche de la pacification démocratique et du bannissement des usages politiques de l’hyperviolence subit dans mon livre, nolens volens, l’ascendant de ces exhortations intimidantes, de la sorte de théologie politique sur laquelle elles reposent et dont les effets se sont fortement exercés partout en Occident, en France notamment, dans l’atmosphère intellectuelle de la fin du siècle.

Or, le moins que l’on puisse dire, à l’heure de l’anéantissement de Gaza, du conflit en Ukraine qui s’éternise, de la « guerre des mondes » qui vient, c’est que nous sommes sortis de cette configuration, entrés dans une autre époque. Tout se passe comme si le processus de pacification des espaces et des mœurs politiques circonscrit aux sanctuaires de la démocratie occidentale ne traçait plus le chemin d’une déviolentisation générale du domaine politique, mais comme si, au contraire, cette dynamique s’était inversée. Ce n’est pas seulement que la figure du génocide placé sous le signe de l’exceptionnalité pure et assigné à résidence dans le passé inoubliable a été estompée par d’autres génocides, dans le temps d’après-Auschwitz, et la prolifération de pratiques génocidaires (au Cambodge, au Rwanda, au Myanmar et, sous nos yeux, à Gaza...) ; c’est aussi que, partout dans le monde, les régimes démocratiques, des plus récents aux plus anciens, se brutalisent sans relâche, banalisent le recours à l’exception au mépris des règles et des normes de l’état de droit ; que plus les démocraties sont libérales, au sens d’inféodées aux marchés, et plus elles sont policières, armées, hostiles à toute espèce de mobilisation ou de contestation sociale.
La saisie de l’institution démocratique par la spirale de sa brutalisation trouve son paroxysme là où il s’avère que le génocide, loin d’être nécessairement l’ombre portée du totalitarisme, peut faire bon ménage avec les formes démocratiques les plus réputées – Israël, vanté comme « la seule démocratie du Proche-Orient », et pas moins puissance génocidaire pour autant – ceci avec le soutien plus ou moins direct et actif, politique et militaire, des démocraties occidentales – aucune démocratie blanche n’a explicitement reconnu et dénoncé comme tel le génocide perpétré par Israël à Gaza [2].

Progressivement, depuis le début de ce siècle, le fil que je pensais tenir ou que je tentais de suivre dans ce livre s’est perdu – celui du rejet de l’hyperviolence sur les bords de la politique, placé sous le signe de l’avènement de l’institution démocratique dans les métropoles de l’Occident. L’appareil conceptuel qui y soutenait le raisonnement prend eau de toutes parts, pour autant que la symétrie entre, d’une part, la pacification démocratique et, de l’autre, la cristallisation de l’hyperviolence moderne dans la figure du génocide y figurait au centre de l’argumentation. Or, ce qui saute aux yeux aujourd’hui, c’est la multiplication des formes d’hyperviolence massives, exterminatrices qui passent sous le radar des définitions standard du génocide, héritées de la tradition juridique inspirée par R. Lemkin – bombardements aériens, déplacements de populations, purification ethnique subreptice, utilisation de l’arme de la famine, sanctions et blocus – sans oublier ce qui s’annonce avec le chantage relancé à l’utilisation de l’arme nucléaire... C’est précisément la hiérarchisation des violences extrêmes et massives destinées à terroriser et éliminer des groupes humains perçus par une puissance, généralement étatique, comme indésirables, « en trop », qui doit être repensée à la lumière des guerres locales et autres désastres échus depuis le début de ce siècle, notamment dans les anciens espaces coloniaux. Les hiérarchies fondées sur une approche du génocide découlant directement de son assimilation à la Shoah (et elle seule) ne sont plus tenables. C’est toute l’épistémologie du génocide et des violences extrêmes qui doit être repensée aujourd’hui, pas seulement à la lumière des « sélections » en masse opérées par le moyen de bombardements aériens dans le corps collectif de la population de Gaza, mais aussi bien des massacres et déplacements de populations, des prises en otage de la population civile au Congo, au Soudan ou d’autres pays du continent africain.
Mais cette crise des concepts et de la connaissance trouve son débouché direct et massif sur le plan pratique : lorsque le plus puissant soutien de l’État génocidaire israélien, les États-Unis, impliqués jusqu’au cou dans l’anéantissement de Gaza et de sa population, traite la Cour pénale internationale en ennemie, décrète des sanctions contre ses juges (« coupables », entre autres, d’avoir inculpé le premier ministre israélien), il devient plus qu’évident que c’est tout le système d’identification, de qualification et de sanction des violences extrêmes et des crimes politiques hors-normes (un système progressivement mis en place, avec ses règles, ses modes d’intelligibilité du présent, dans le monde d’après-Auschwitz) qui est en faillite.
Il faut donc, ici, tout reprendre à zéro, forger de nouvelles approches des violences extrêmes, notamment étatiques, en cessant d’être obnubilé par la seule notion de génocide et l’alternative – génocide ou pas. Il faut repenser de fond en comble la criminalité d’État, y compris, donc, celle des démocraties libérales – mais pas seulement : aussi bien, non seulement celle des entités qualifiées de terroristes, mais tout autant de groupes para-étatiques (milices...), puissances économiques, organisations transnationales, etc.

L’inversion de la dynamique pacificatrice qui accompagne le mouvement de décivilisation dans lequel nous sommes aujourd’hui engagés se manifeste aussi de façon très spectaculaire avec le retour en force de la figure du monstre – un motif sur lequel Le corps de l’ennemi s’arrête longuement. L’idée motrice y était que la figure du monstre, dans ses usages directement politiques, le châtiment du monstre comme exorcisme, tout ceci tend à prendre un coup de vieux lorsque la dynamique de pacification se trouve irréversiblement engagée. Or, c’est sous nos yeux qu’au début de ce siècle, l’attentat en grand du 11 septembre (et ses suites) ont été l’aire de retournement de cette tendance historique. La liquidation de Ben Laden dans un pur style de western classique et le retour en force généralisé de l’esprit de vindicte sur fond de réenchantement de la figure du monstre ont donné le ton de ce renversement. Désormais, dans les démocraties occidentales, tout particulièrement, le gouvernement à la sécurité (ou plus exactement à l’invocation perpétuelle de l’insécurité) qui a refoulé le gouvernement à l’accroissement du bien-être (l’euphémisme biopolitique du « bonheur public » d’antan) est indissociable de la perpétuelle promotion aversive de la figure du monstre, sous toutes ses espèces – le terroriste, bien sûr, mais aussi bien, le pédophile, le violeur, le promoteur de fake news horrifiques, le négationniste... Avec ce retour en force de la figure du monstre, perd toute consistance et visibilité la figure de la sanctuarisation des espaces propres à la démocratie occidentale, accompagnant le rejet de l’hyperviolence sur son bord extérieur – le monstre d’aujourd’hui est un passe-muraille, il est d’ici comme il est d’ailleurs, la preuve étant qu’on le juge ici pour les crimes horrifiques commis en Syrie...

Le processus de pacification qui constitue la trame de ce livre, suivant le fil éliasien, ne repose pas seulement sur un remodelage des affects et des conduites (dans le domaine des relations politiques, ici) mais aussi bien sur la promotion de principes et de valeurs, comme l’indiquent distinctement les textes qui y sont mis à contribution – ceux de Renan et Hugo notamment. Des principes de gouvernement, ceux qui fondent le régime démocratique, et aussi bien, ceux qui fondent la condition citoyenne, l’ethos citoyen. Mais il s’agit là d’un récit, d’une fiction, assurément vitale à l’époque où se mettent en place les démocraties parlementaires en Occident, une fiction d’emblée mise à mal par l’existence de la face obscure de ce développement : la colonisation et l’ordre colonial ne sont pas, et c’est le moins qu’on puisse dire, placées sous le signe du processus de pacification et de la promotion des valeurs et des principes qui l’accompagnent.
L’existence, dans ce contexte, d’un tout autre régime que celui de la pacification des mœurs politiques et du bannissement de l’hyperviolence est certes prise en compte dans Le corps de l’ennemi, sans que son rôle matriciel dans l’émergence et la structuration de la modernité politique ne soient clairement établies. Or, si l’on veut comprendre comment a pu s’effondrer sous nos yeux l’illusion (le beau récit apologétique) d’un gouvernement démocratique placé sous le régime des principes et des valeurs, il faut nécessairement en revenir à cette scène primitive durable où le gouvernement des vivants, dans les démocraties libérales du monde blanc, prend la forme effective de la combinaison de deux régimes antagoniques et complémentaires – celui de la pacification (relative et inégale), avec son complément, la promotion de la citoyenneté d’une part, et, de l’autre, celui de la production de la domination et la subalternité coloniales, lesquelles prospèrent sur un capital de violence continue, intrinsèque et inépuisable.
L’existence du premier régime a celle du second comme corrélat et complément insuppressible. Aujourd’hui, les frontières séparant les deux régimes tendent à devenir plus indistinctes, dans le contexte désigné, à tort, comme post- colonial : la subalternisation des colonisés a été, pour une part, endogénéisée et les rapports inégaux entre métropoles ex-coloniales et ex-colonies sont devenus moins manifestes. Dans un pays comme la France, des fractions entières de la population sont gouvernées et régies (subalternisées, contrôlées, discriminées, punies...) sur un mode distinctement hérité de la colonisation, tandis que, d’un autre côté, le supposé pacte citoyen a pris un sérieux coup dans l’aile : les citoyens étant saisis par l’autorité sur un mode toujours plus maltraitant et imprévisible qui tend à faire d’eux, en vérité, des sujets frustrés et rageurs de l’État autoritaire.
En d’autres termes, je vois bien aujourd’hui tout ce que l’écart qui s’est creusé entre ce livre et moi-même doit à la commotion décoloniale. C’est que celle-ci est, avant tout, un grand déplacement, un séisme épistémologique, nous contraignant à reprendre à nouveaux frais tous les termes de la conversation générale sur la modernité politique – sa genèse et ses formes. Le propre d’une conflagration de cette espèce est d’accélérer le vieillissement des textes situés en amont de la coupure et des discontinuités qu’elle introduit dans l’ordre des savoirs et des modes de problématisation du passé et du présent – elle fait subir de redoutables tests de résistance à ces textes.

Le temps dans lequel s’est écrit ce livre est jalonné par les effets de l’effondrement, tout récent alors, du monde soviétique et donc du retour en force du puissant motif par excellence rassembleur, en Occident et au-delà : celui de la distinction particulière et de la supériorité sur tout autre, native et intrinsèque, du régime démocratique – la démocratie, précisément, en tant que celle-ci serait fondée sur des principes et des valeurs qui lui seraient propres et la singulariseraient absolument, dans ses rapports avec toute autre forme de régime ou de constitution. Le « coup de Périclès » en somme, celui du discours promotionnel, étendu à l’échelle globale, et entretenant selon toute probabilité les mêmes rapports distendus à la réalité grise des faits et des pratiques effectives que le discours de Nouvel An d’un chef d’État à la télé ou les promesses de campagne d’un candidat à la magistrature suprême... [3]

Le processus de pacification de nos sociétés a pris, dans notre présent, une tournure tout à fait particulière, dans sa relation directe avec le gouvernement des vivants : l’État et l’autorité, d’une façon générale, exigent des sujets sociaux un degré d’auto-contrainte toujours plus élevé en matière de civilisation des mœurs. Les questions particulièrement sensibles sont ici bien connues : les relations entre hommes et femmes, les violences sexuelles, les enjeux de genres, les relations entre adultes et enfants, le traitement des animaux domestiques, la protection des espèces en danger, les questions de race et de couleur... D’une façon croissante, l’État est porté, en la matière, à user de la manière forte plutôt que de la simple « pédagogie » ou de la persuasion... Mais, dans le même temps, cette même instance ne cesse de devenir toujours plus brutale et moins fiable dans ses relations avec les mêmes sujets sociaux, s’affranchissant des normes qui, hier encore, réglaient les relations entre gouvernants et gouvernés et recourant à un arsenal dissuasif et répressif toujours plus étendu et plus performant. La maltraitance sociale, revers inévitable de la liquidation de l’État social et, désormais, la guerre à l’intelligence dont Trump et son administration ont ouvert les vannes (inspirant des adeptes toujours plus nombreux dans les démocraties occidentales) constituent désormais le revers grotesque des injonctions toujours plus pressantes adressées à certaines parties du corps social d’avoir à policer leurs mœurs dans leurs relations avec d’autres parties, plus vulnérables.
C’est aujourd’hui la même autorité qui se pose en gendarme de la civilisation des mœurs quand elle entre en campagne contre les féminicides et qui rogne sans relâche les protections sociales, encourage et soutient le saccage continu de l’environnement, est pleinement engagée dans le réarmement et les préparatifs de guerre. Moins que jamais, le processus de pacification, tant dans la sphère des relations sociales que dans celle des espaces politiques, se présente comme un processus homogène, distinctement orienté, placé sous un même signe. De puissants contre- courants le traversent aujourd’hui, au point que c’est désormais la figure même du processus qui doit être réexaminée. Le flux dans lequel nous sommes aujourd’hui emportés, à l’heure du double séisme qu’a constitué l’anéantissement de Gaza puis la (re)prise de pouvoir de Trump, permet-il encore de voir à l’œuvre l’énergétique d’un procès (Prozess) civilisationnel doté d’une orientation (direction) clairement identifiable, tel que l’entendait Norbert Elias ?

Dans Le corps de l’ennemi, une certaine confusion est souvent entretenue, de manière dommageable, entre zoopolitique et biopolitique. Par zoopolitique, j’y entendais une pratique de l’ennemi consistant à le « naturaliser » en tant que sale espèce, à l’animaliser et/ou le bestialiser – ce dont le pendant est formé de pratiques violentes et hyperviolentes, d’usages de l’hostilité tendant à son extermination.
Or, la biopolitique, dans son interface compliquée avec la démocratie moderne, s’oriente, comme l’a montré Foucault, dans une tout autre direction : si elle présente bien avec la zoopolitique ce trait commun d’être avant tout une politique des corps plutôt que des âmes, elle place le vivant sous un tout autre signe – celui de sa prise en charge et sa promotion par les pouvoirs. « Faire vivre et laisser mourir » entendu comme maxime des pouvoirs modernes est ici opposé aux usages traditionnels de la souveraineté, lesquels sont indissociables de la prérogative de « faire mourir ». En principe, donc, si l’on s’en tient à cette ligne de partage, c’est la souveraineté qui est massacrante, plutôt que le biopouvoir défini par Foucault, assez vaguement, comme la forme « moderne » du pouvoir.
Mais en même temps, il se trouve que chez Foucault, quelque chose de la prérogative souveraine, associée à la terreur, à l’exception pure et au massacre, revient au cœur de la biopolitique, sous la forme de la thanatopolitique. Face obscure de la biopolitique, celle-ci a le visage du génocide ou de l’arme nucléaire. Or, cette réversibilité de la biopolitique entendue comme optimisation du vivant en administration de la mort industrielle a bien, en pratique, comme effet le retour en force de la politique des espèces, une rechute vertigineuse dans des actions liquidatrices visant des espèces humaines épinglées comme nuisibles, exterminables, inférieures – une notion qui, sous nos yeux, se vérifie à Gaza – les Gazaouis et, d’une façon générale les Palestiniens, entendus comme corps collectif en trop, destiné à l’élimination.

Le pire étant encore à venir, je ne pouvais imaginer, lorsque j’écrivais Le corps de l’ennemi, que la biopolitique puisse être si rapidement, si massivement infiltrée et même saturée par la thanatopolitique, ceci dans la même mesure exactement que l’institution et la société démocratiques pût devenir, sans la moindre rupture systémique, le bouillon de culture d’un nouveau fascisme, d’une combinaison inédite de micro-fascismes proliférants et de concrétions molaires (partis, institutions...), en attente de leur jonction (prometteuse des pires désastres) avec la puissance étatique.

Dans le même esprit, je m’en remettais encore beaucoup trop à des jeux d’oppositions à la fois structurants et rassurants – à commencer par le couple antagonique démocratie/totalitarisme – subissant ici, une fois encore, l’ascendant arendtien. Aujourd’hui, je suis enclin à ne prendre en compte cette ligne de partage galvaudée qu’avec la plus grande des circonspections – dans les démocraties libérales contemporaines, la dérive logocratique a d’ores et déjà amplement contaminé le gouvernement des vivants, l’indifférence au réel, la fuite des gouvernants dans l’imaginaire, les productions discursives visant à imposer les conditions d’une réalité de substitution y sont de plus en plus la règle, ce qui les rapproche des logocraties totalitaires du XXe siècle. Ceci, sans oublier le démantèlement systématique de l’état de droit et la généralisation du recours à des dispositifs et pratiques d’exception qui tendent aujourd’hui à y devenir la règle.

La frontière devient de plus en plus floue entre le démagogue d’aujourd’hui entendant concentrer tous les pouvoirs entre ses mains, substituant son règne autocratique et gueulard aux formes légitimées du gouvernement des vivants et de la normativité démocratique, souverainement indifférent aux faits et autres éléments du réel, considérant que ce qu’il considère comme son droit a valeur universelle, vouant un culte aux faits accomplis et aux rapports de force... et les figures associées au totalitarisme au siècle dernier.
Dans les pratiques discursives prévalant aujourd’hui parmi les démocraties occidentales, l’évocation des mânes du totalitarisme remplit une fonction purement idéologique, dépourvue de toute capacité ou destination analytique – il ne s’agit que d’associer l’adversaire systémique du moment (la Chine, la Russie) aux images les plus répulsives de l’Histoire du siècle dernier. A la lumière des évolutions les plus récentes des démocraties occidentales (leur glissement généralisé vers ce que leurs idéologues eux-mêmes appellent les formes illibérales), le débat sur le totalitarisme, sur ce qui définirait le totalitaire en propre et à la différence de tout autre régime, est à reprendre à zéro. Les affinités et les correspondances qui s’affichent entre les Arturo Ui d’aujourd’hui et ceux d’hier sont trop massives, trop évidentes pour que nous puissions faire l’économie d’une remise en question de l’appareil conceptuel légué, notamment, par Hannah Arendt et qui avait, au fil du temps, acquis force de loi.

Mais c’est aussi que ces outils conceptuels, avec la doxa qui découle de leur usage, ont été forgés pour penser une réalité historique mutilée – réduite au monde blanc, au Nord global, l’Europe et ses dépendances, à l’exclusion de tout le « reste » de cet Occident, tout particulièrement le monde colonial. Le couple antagonique démocratie/totalitarisme place la Colonie, la colonisation et les formes de domination et de gouvernement des vivants qui en découlent dans un angle mort. Le tournant décolonial, en deçà duquel se situe ce livre, appelle, sur ce point crucial, à un complet réagencement de notre « boîte à outils » conceptuelle.

Il s’agit bien aujourd’hui, sous l’effet direct, impérieux, que prend le cours des choses, de faire un sort à une illusion, une superstition qui a subrepticement contaminé notre philosophie de l’Histoire, ou ce qui en subsistait : celle de l’irréversible, de l’irrévocabilité des processus de pacification des mœurs et des espaces politiques, une idéologie, au fond, qui est la version soft ou résiduelle de la philosophie du Progrès. Une version qui s’est cristallisée, après la chute du monde soviétique, dans une idée fixe et un vaste programme – la démocratisation du monde. L’inconcevable, lorsque j’écrivais ce livre, était non pas que ce processus puisse connaître des irrégularités ou des interruptions, mais qu’il puisse être, tout simplement, réversible comme un gant. C’est que la pacification des mœurs, dans son sens le plus extensif, étant perçu comme un fait de civilisation et l’avènement puis l’institutionnalisation de la démocratie en apparaissant comme inséparable, la dynamique soutenant ce processus apparaissait fondée sur une sorte de nécessité à laquelle rien ne pouvait, à l’échelle de l’Histoire globale et de l’évolution des sociétés, s’opposer. Or, c’est cela, précisément, que nous avons vu se défaire sous nos yeux à une rapidité qui, aujourd’hui encore, nous laisse transis.
C’est au point qu’on dirait aujourd’hui que, dans les démocraties rongées par le virus « illibéral », la figure majeure ou la puissance motrice n’est pas tant, comme on le dit couramment, la « montée de l’exception », sous le régime de l’urgence et de l’improvisation, que la compulsion de profanation, avec le goût du saccage qui l’accompagne, la production du chaos et de l’incertitude généralisée entendus comme moyen de dominer, régner, semer le désarroi, désorienter, intimider – le retour du despotisme, du caprice du prince entendus comme manière d’afficher la souveraineté rabaissée au niveau de la loi du plus fort. En bref, le paradigme (de) Trump dont on n’en est plus à s’étonner qu’au lieu d’avoir suscité, dans les démocraties occidentales, un cri de réprobation unanime, il ait éveillé tant de vocations et convoqué tant de fans et de disciples. Le trait abyssal de la régression (du mouvement de décivilisation) en cours se manifeste là où le paradigme « moderne » par excellence, celui du gouvernement des vivants fondé sur toute une rationalité instrumentale, avec les technologies et dispositifs qui la prolongent, cède devant le retour du règne, tendant vers le despotisme et rétablissant la figure du souverain insusbstituable et dont émane directement la loi – un mixte étrange, grotesque et terrifiant de monarque absolu et de potentat totalitaire.
Dans le prolongement de cet effondrement, la fictionnalisation des éléments de réalité naguère les plus solidement établis se poursuit. Le règne carbure au storytelling, aux éléments de langage, à la fabrication en chaîne des fantasmagories, à la mobilisation des affects les plus réactifs. Ces rideaux de fumée sont le truchement nécessaire de la restauration et de la mise au pas, sur le terrain, dans leurs formes les plus obscurantistes et violentes – le retour de l’hégémonisme et du suprémaciste dans leurs formes les plus décomplexées, entre autres. La régression trumpiste a une couleur, elle est blanche, même et surtout quand les figures qui la promeuvent ne le sont, elles, pas tout à fait, voire pas du tout – un enjeu, donc, non pas de blancheur mais de blanchité, laquelle se tient dans les têtes et les conduites.

Sans doute ce livre prend-il trop pour argent comptant cette idée véhiculée par les courants dominants dans la philosophie occidentale à la fin du siècle dernier : civiliser le domaine politique et donc, dans les termes du projet moderne, promouvoir la démocratie, cela passe par la dé- biologisation de ce domaine, c’est-à-dire par un éloignement systématique, dans la définition des principes et des valeurs fondant le gouvernement des sociétés modernes, de toute référence au domaine biologique et aux notions s’y rapportant [4]. Cette orientation trouve notamment son fondement dans le traumatisme découlant de l’usage que fit le nazisme de ces références à la biologie pour fonder son suprémacisme racial et mettre en œuvre les exterminations qui en découlent.
Pour autant, il n’en demeure pas moins patent que le cœur et le fleuron de la démocratie occidentale, dans ses formes les plus avancées, à partir des années 1930 et surtout des lendemains de la Seconde guerre mondiale, c’est le welfare state. Or celui-ci est bien avant tout une politique du vivant, destinée à améliorer les conditions générales de l’existence de la majorité des populations qu’elle prend en charge. Ce gouvernement des vivants trouve son point d’implication dans les corps avant tout, et il consiste avant tout en la mise en œuvre de rationalités instrumentales, de technologies et de dispositifs destinés à rendre la vie de la majorité des vivants plus vivable – la promotion de la citoyenneté, les idéaux, les valeurs et les principes se tiennent à l’arrière- plan de ces processus premiers, prioritaires, d’optimisation du vivant humain.
Si l’on jette un regard rétrospectif sur les sociétés occidentales blanches depuis la Seconde guerre mondiale, on s’avise aisément du fait que c’est en premier lieu dans cette dimension, biologique et biopolitique, qu’ont été enregistrées les performances les plus probantes, à l’échelle collective de la population comme à l’échelle de la promotion des individus. C’est bien sur cette base solide que s’est réalisé le consensus social qui a assuré la stabilité et la continuité de ces ensembles jusqu’à la fin du siècle dernier. Un pas plus avant, on pourrait aller jusqu’à dire que la démocratie, comme grande forme et appareil institutionnel, mais aussi comme récit ou idéologie, ce n’est jamais, dans cette longue séquence que le bon visage ou le profil avantageux de la biopolitique soutenue par l’énergétique du « faire vivre ». Les valeurs et les principes seraient ici avant tout la musique d’accompagnement de ces efforts de promotion du vivant humain.
C’est sur un mode tout négatif que se dévoile, au cours des deux premières décennies de ce siècle, le vrai visage de cet interface entre la démocratie et la biopolitique en son âge d’or – lorsque les élites gouvernantes contemporaines se trouvent confrontées à de nouveaux défis majeurs, inédits, et dont l’incidence se manifeste en premier lieu au plan de la politique des vivants : la généralisation et l’accélération de la crise environnementale, le réchauffement climatique, les pandémies, le retour en force du spectre de la guerre globale... C’est à l’épreuve de cette accumulation de crises que l’édifice de la démocratie institutionnelle ne tarde pas à se lézarder et que, rapidement, il apparaît que le roi (la démocratie libérale) est nu. En effet, au fil de ces tests, et notablement à l’épreuve (globale) de la pandémie covidienne, la différence entre le bon et le mauvais gouvernement s’affiche de façon flagrante dans la dimension biopolitique, celle de la politique du vivant avant tout, et non pas dans la plus ou moins grande fidélité à l’axiologie démocratique.
Ce qui fait, à l’épreuve de ces tests, la différence, c’est l’aptitude à fonder une stratégie et des actions établies sur des éléments de rationalité biopolitique (comment protéger les populations, comment prendre en charge leurs intérêts sanitaires vitaux face à des menaces massives, jusqu’ici inconnues ?), ceci bien davantage que le scrupule dans l’application à s’en tenir rigoureusement au respect des principes de la démocratie libérale (tout ce qui se subsume sous le motif de la « liberté individuelle »).

En effet si, désormais, les démocraties libérales échouent de plus en plus massivement face à ces tests, même si c’est de façon inégale et différenciée, c’est avant tout parce qu’elles sont désormais dans l’incapacité de respecter le pacte biopolitique implicite qui les liait aux populations (rendre l’existence collective toujours plus vivable) – ou bien alors, plutôt, parce qu’elles n’y adhèrent plus, parce qu’elles s’en sont détournées. De façon toujours plus criante, l’invocation perpétuelle des valeurs et des principes y est devenue le cache-misère des faillites accumulées dans la dimension du gouvernement des vivants. La référence aux valeurs est devenue, au temps où toutes les élites gouvernantes, dans les démocraties occidentales, se sont converties au néo- libéralisme, de pures incantations destinées à masquer la montée de l’obscurantisme et de la désaffection dans l’horizon biopolitique : dans la plupart des démocraties occidentales, les gouvernements en place n’ont pas été à la hauteur de leurs responsabilités lorsque est survenue l’épreuve de la pandémie covidienne, certains, comme aux États-Unis, ont cultivé à cette occasion un obscurantisme et un déni de la réalité dont les secteurs les plus exposés de la population ont payé le prix accablant, un déni qui se retrouve dans le révisionnisme qui prospère désormais sous ces latitudes en matière environnementale et climatique.

Ces échecs et ces faillites exposent en pleine lumière les trompe-l’œil du décorum démocratique. Comme l’a établi Foucault, les pouvoirs modernes trouvent leurs assises solides avant tout dans l’exercice du pouvoir sur la vie des populations qu’elles gouvernent et non pas sur la mise en œuvre de la souveraineté sur un mode démocratique. Ces pouvoirs trouvent, dans leur âge d’or, leur légitimité aux yeux des populations à promouvoir des formes de vie perçues comme progressivement améliorées et constamment améliorables, bien davantage que dans la promotion des idéaux ou des idéalités associés à la démocratie.
La question pressante aujourd’hui serait de savoir ce qui se dessine sur la ligne d’horizon quand, à l’évidence, les démocraties libérales ne sont plus en mesure de mettre en œuvre ce programme biopolitique (ou quand elles ne sont plus orientées dans cette direction). A l’évidence, les démocraties libérales réorientées dans le sens du néo- libéralisme et rongées par le virus « illibéral » sont des biocraties dont le maquillage humaniste et droit de l’hommiste s’est défait à l’épreuve des défis du présent ; elles ont totalement rompu avec l’esprit et le programme de l’État social, le seul sujet collectif sur lequel elles conservent aujourd’hui les yeux rivés est l’idole Économie, les vivants étant désormais perçus comme de simples accessoires de cette toute-puissante déité.
A l’épreuve de tests comme la pandémie covidienne ou les enjeux environnementaux du présent, ce qui s’effondre est tout simplement l’édifice discursif qui, après la chute de l’empire soviétique, avait imposé sa fallacieuse évidence – celle d’une supériorité intrinsèque et naturelle du régime démocratique et du libéralisme économique, son frère jumeau, sur ses concurrents, à commencer par les régimes « socialistes » de différentes teintures et moutures. C’est qu’il est notoire que la Chine, le Vietnam ou Cuba ont réalisé, dans le contexte de la pandémie covidienne, des performances incomparablement supérieures à celles de pays comme l’Italie, les États-Unis ou, a fortiori, le Brésil ou l’Inde, « la démocratie la plus peuplée du monde ». C’est toute la théodicée de la démocratie libérale, revenue en majesté sur les ruines de l’empire soviétique qui s’est fracassée sur l’écueil de la pandémie covidienne, comme elle continue de le faire à l’épreuve du réchauffement climatique et des grandes questions environnementales ; comme elle se fracasse, aussi bien, sur l’agencement toujours plus massif et compact des dispositions fascistes du présent sur les appareils de la démocratie libérale. Les compatibilités, naguère inconcevables, qui se découvrent ici démasquent l’imposture du discours mis en forme par Francis Fukuyama, et qui avait imposé son autorité dans le temps où j’écrivais Le corps de l’ennemi : le triomphe historique et définitif de la démocratie libérale n’aura guère duré plus de deux décennies... [5] Le visage de la démocratie libérale aujourd’hui emprunte toujours davantage ses traits à la dictature schmittienne et toujours moins aux idéaux des pères fondateurs de la démocratie américaine.

Le régime d’histoire sous lequel nous vivons aujourd’hui n’est pas du tout, comme le suggérait Le corps de l’ennemi, fût-ce avec force bémols, porté par l’énergétique de la pacification des espaces et des mœurs politiques, c’est la terreur, inscrite dans un horizon où le retour de la guerre à l’échelle globale apparaît de plus en plus inéluctable. L’anéantissement de Gaza n’est pas, dans ce contexte, l’exception horrifique, le débordement scandaleux d’une hybris hors-contrôle, c’est un signe d’histoire, un signe diagnostique et pronostique qui nous conduit au cœur de ce qui constitue la texture de notre présent (dans la dimension de l’Histoire), de ce qui dessine la singularité de l’époque – ce qui se dévoile à Gaza (mais aussi bien dans la guerre civile sans fin qui ravage la République du Congo ou les manœuvres à haut risque de l’alliance occidentale en mer de Chine – c’est la matrice de l’époque).
On en vient ici à se demander si tout le développement (sur lequel s’attarde Le corps de l’ennemi) d’une dynamique de pacification dont la démocratie occidentale fut, au XXe siècle l’éclaireur et le modèle (avec ses attributs singuliers, le parlementarisme et la citoyenneté) n’aurait pas été (plutôt que la manifestation d’un mouvement de fond, inscrit dans les profondeurs de la civilisation) une incidente, une parenthèse enchantée, un instant de suspens d’une histoire demeurant placée sous le signe du désastre – de la production du chaos et de l’affrontement perpétuel... Après tout, le XXe siècle, âge d’or de la démocratie libérale en Occident, demeure en premier lieu l’âge des guerres mondiales, des massacres coloniaux, des décolonisations sanglantes, de l’ « invention » du génocide.
L’invention et l’extension de la démocratie, en ce sens, ne prospèrent que sur fond de continuité de ce que Foucault appelait l’histoire massacrante. Le retour en force de la terreur comme figure surplombant notre actualité ne ferait au fond que rétablir explicitement les continuités (provisoirement masquées par le bref moment d’enchantement démocratique) de l’histoire terrible – celle que Hegel compare un étal de boucherie (ou un autel ?) sur lequel saigne le destin des peuples – les Palestiniens aujourd’hui – en prélude à d’autres désastres [6].

Comme on le voit avec le retour en force de Trump, les forces de mort se donnent désormais libre cours dans les formes de gouvernement dominantes dans les post- démocraties occidentales – le gouvernement au mépris de toute common decency – c’est cela qui a désormais, dans la plus puissante des démocraties force de loi et qui, dans le monde occidental, crée un formidable d’appel d’air ; et c’est bien, dans son fondement même, « viva la muerte ! », le slogan nihiliste chauffé à blanc, devenu le cri de ralliement et le pain quotidien de la gouvernementalité post- démocratique en Occident et dans le monde blanc.

Nous voici donc bien éloignés, et c’est peu de le dire, des envolées enflammées et des prophéties vertueuses de Hugo et Renan.

Alain Brossat


[1Norbert Elias, Le procès de la civilisation (1939).

[2Alors même qu’il n’y a pas si longtemps, le « génocide ouïgour » imaginaire fabriqué par la propagande antichinoise trouvait de solides relais au plus haut niveau dans les appareils politiques et médiatiques occidentaux.

[3Voir sur ce point le livre de Luciano Canfora, La démocratie, histoire d’une idéologie, Seuil, 2006.

[4Voir sur ce point l’ouvrage de Barbara Stiegler, Nietzsche et la vie, une nouvelle histoire de la philosophie, Gallimard, Folio, 2021.

[5Francis Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme, Flammarion, 1992.

[6Hegel, La Raison dans l’Histoire (1822).