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Le Léviathan et le Trickster : L’Art de la Guerre selon Donald Trump
mardi 9 septembre 2025, par
1- La figure politique de Donald Trump, dite inclassable, aurait reconfiguré les paradigmes de la géopolitique contemporaine en érigeant l’incohérence en méthode de gouvernement. Ses deux présidences sont marquées par une tension permanente entre un discours isolationniste, héritier apparent de la tradition américaine du retrait, et une pratique belliqueuse, agressive et unilatéraliste. D’un côté, le slogan « America First » semble renouer avec les mises en garde fondatrices de George Washington contre les « alliances enchevêtrées » [1] et la doctrine de Monroe visant à sanctuariser le continent américain au profit de l’impérialisme états-unien [2]. De l’autre, chaque tweet, chaque décision, chaque négociation trahit une logique de confrontation où la paix n’est jamais un horizon éthique, mais un simple rapport de force momentanément favorable.
2- Cette ambivalence structurelle soulève une question fondamentale : comment une rhétorique du désengagement peut-elle coexister avec une diplomatie de la belligérance perpétuelle ? Loin d’être une simple incohérence calculée, ce double discours révèle une stratégie complexe de déstabilisation où la guerre se mène autant sur le terrain économique, culturelle, sociopolitique et militaire que sur le champ sémiotique des symboles et des mots. Pour en saisir la portée, il convient de déconstruire cette façade pacifiste, d’analyser la réalité de sa politique de confrontation, et de décrypter la nature profonde d’une stratégie qui a fait de l’irrésistible pulsion de mort une arme de domination.
3- La rhétorique du désengagement n’est qu’une construction pacifiste pour l’arène intérieure et l’« America First » est l’expression d’un isolationnisme performatif. Trump a bâti son succès sur un diagnostic simple : l’épuisement du peuple américain face aux « guerres sans fin » (endless wars) et à leurs coûts exorbitants. En critiquant violemment les interventions en Irak et en Afghanistan, il a capté les frustrations d’une Amérique profonde. Ce discours réactivait une fibre isolationniste ancienne, mais en la dénaturant. L’isolationnisme des pères fondateurs était une doctrine de prudence ; celui de Trump est un instrument de ressentiment, une arme rhétorique tournée contre les « élites » accusées d’avoir bradé la souveraineté nationale.
4- Plus profondément, la philosophie Make America Great Again (MAGA) est en elle-même intrinsèquement guerrière. Ce n’est pas un simple slogan nostalgique, mais un récit de reconquête. Il postule l’existence d’une Amérique originelle – voire originale – « grande », qui aurait été trahie et affaiblie par des ennemis intérieurs (le deep State, les élites mondialisées, les médias) et extérieurs (la Chine, les immigrants, les concurrents déloyaux). Dans cette vision du monde, la politique n’est pas un espace de débat ou de compromis, mais un champ de bataille permanent pour restaurer cette grandeur perdue. La philosophie MAGA est une déclaration de guerre culturelle et politique contre le présent. Cette belligérance interne, cette nécessité de purger la nation de ses traîtres, se projette inévitablement sur la scène internationale, où chaque nation est un rival potentiel et chaque traité une possible capitulation.
5- Ce faisant, il semblerait endosser le rôle du Trickster, cette figure ambivalente du folklore qui transgresse les règles pour révéler les hypocrisies. Mais sous les dehors du bouffon shakespearien se cache une froide rationalité populiste. Le style, volontairement outrancier, direct, parfois ordurier, rappelle la « petite musique » de Louis-Ferdinand Céline [3], cette prose syncopée faite pour traduire une vérité brute, viscérale, et rejeter les faux-semblants du langage policé. Trump, comme le Bardamu de Céline, semble dire à son peuple : le monde est une arnaque, et seuls les cyniques survivent : « Baisons-les tous ! », pour parodier Denis-Robert Dufour [4].
6- Le « parler vrai » – direct – de Donald Trump, si prisé par ses partisans, n’est pas une simple absence de filtre. Derrière cette franchise affichée se cache une stratégie de dissimulation d’une redoutable efficacité. Loin de révéler une vérité, ce langage direct et provocateur sert à cacher les véritables intentions du pouvoir [5]. La Rochefoucauld écrivait déjà dans ses Maximes que « la fausseté n’est qu’une mauvaise imitation de la vérité, et la dissimulation est une imitation de la sincérité » [6]. La politique de Trump s’inscrit parfaitement dans cette logique. Il use du masque de la sincérité pour mieux dissimuler son projet : la destruction apparente de l’ordre libéral et la réactivation des conflits (latents, invisibles). En dénonçant sans cesse les « mensonges » des médias et des élites, il s’arroge le monopole de la vérité tout en s’autorisant à manipuler les faits à sa guise. Le « parler vrai » devient alors l’instrument d’une dissimulation plus profonde.
7- Plus qu’une simple tactique, le « parler vrai » trumpien et de sa coryphée est une variation du « tout dire » des libertins sadiens. Pour Sade, l’énonciation crue de désirs et d’actes considérés comme pervers n’est pas une libération, mais un outil d’asservissement. En forçant la victime à écouter et à reconnaître l’horreur de ses paroles, le bourreau sadien exerce un pouvoir absolu sur elle, la privant de son autonomie morale et psychologique. Le « tout dire » est un acte de domination théologique et performatif : il crée une nouvelle réalité où la volonté du dominant est la seule loi. Le discours de Trump fonctionne de manière similaire. En imposant des outrances, des insultes et des mensonges flagrants, il ne cherche pas à convaincre mais à subordonner. Il exige de ses partisans non pas une adhésion rationnelle, mais une acceptation inconditionnelle et servile de sa parole, quelle que soit son incohérence ou sa violence. La répétition constante de ces vérités alternatives vise à les transformer en faits indiscutables, instaurant une relation despotique et unilatérale avec son auditoire.
8- La politique de Trump, en son essence même, est une logique qui échappe à la dialectique. Loin d’une confrontation d’idées menant à une synthèse, nous assistons à une fuite en avant perpétuelle nourrie par l’incohérence. Chaque décision, loin d’être un coup de maître calculé, semble être le résultat d’une pulsion, d’un instinct qui dévie du chemin rationnel pour se jeter dans une spirale de réactions impulsives. Ses politiques tarifaires contre la Chine, par exemple, loin de renforcer les États-Unis, ont provoqué des répliques qui ont fragilisé sa propre économie. Cette politique de tarifs punitifs appliquée notamment à l’Inde, loin de servir ses intérêts, a jeté Modi dans les bras de Xi. Ces erreurs ne sont pas des accidents, mais le signe d’une logique plus grande que ses intentions et ses projets.
9- Cette approche paradoxale évoque également la philosophie de Lao Tseu. Le sage taoïste prônait le wu wei, le principe de la non-action, qui est en réalité une forme d’action subtile et efficace, agissant en harmonie avec le flux naturel des choses pour atteindre ses objectifs sans effort apparent [7]. Trump, de son côté, pratique un wu wei perverti. Son retrait des traités et des alliances, son refus des conventions diplomatiques, loin d’être une passivité, est une forme d’action radicale poussée à son paroxysme, même si elle doit mener à l’apocalypse. C’est en cessant d’agir selon les règles établies qu’il détruit l’ordre existant et impose son propre jeu. La « non-action » du retrait est une arme de déconstruction, une manière de laisser les structures anciennes s’effondrer sous leur propre poids, pour mieux les remplacer par le chaos puis par son pouvoir. En tout cas ce qu’il croit tel.
10- La politique de Trump, en son essence même, est une dialectique hegelienne inversée, où la raison rusée ne mène pas à un progrès, mais à une déstabilisation systématique. Selon Hegel, l’histoire progresse par la confrontation d’une thèse et de son antithèse pour aboutir à une synthèse supérieure [8]. La politique de Trump est une telle confrontation : le discours isolationniste et la pratique belliqueuse ne sont pas de simples incohérences, mais deux forces en conflit qui engendrent une nouvelle réalité politique, un nouveau chaos.
11- La politique de Donald Trump peut-il être vu comme un simple art du chaos ? ou peut-il être vue comme une manifestation moderne de l’art de la guerre des grands conquérants ? Ses méthodes relèvent-elles du désordre ou d’une stratégie de domination qui rappelle celle de Gengis Khan, de Tamerlan ou de Napoléon ? Ces figures historiques n’étaient pas de simples brutes, mais des stratèges implacables qui ont su transformer leur réputation de terreur en une arme politique. Trump, à son échelle et avec des outils contemporains, applique-t-il une logique similaire, sans comprendre que l’époque est différente ?
12- Comme Gengis Khan, Tamerlan ou Napoléon, Trump utilise l’imprévisibilité et la brutalité parfois feutrée pour déstabiliser ses adversaires. Les tweets menaçants et les déclarations provocatrices ne sont pas des paroles en l’air ; ils créent une aura de folie et de danger qui amène les nations et les institutions à la prudence, voire à la soumission. Les empereurs mongols et timurides ne gagnaient pas toujours leurs batailles par la force brute, mais souvent par l’intimidation, en créant une peur telle que l’ennemi se rendait avant le combat. C’est l’essence même de la diplomatie trumpienne : la menace de sanctions ou de représailles économiques remplace souvent les haches et les épées, mais la finalité est la même, faire plier l’adversaire par la simple démonstration de force.
13- Ces conquérants fondaient leur pouvoir sur leur personne, leur volonté et une loyauté totale, plutôt que sur des institutions ou des traités. Ils s’affranchissaient des règles établies par les empires sédentaires pour imposer leur propre ordre. Trump, de la même manière, a montré un profond mépris pour les normes institutionnelles (les traités commerciaux, la presse, les universités, les ONG) qu’il considère comme des entraves à son pouvoir. Son objectif est d’établir un rapport de force direct et personnel, où la parole du chef est la seule loi qui vaille. Le « deal » remplace les conventions internationales, et la loyauté personnelle prime sur la légalité. C’est une réactivation de la logique impériale, où la domination s’exerce non par le droit, mais par la force et l’allégeance.
14- Derrière la rhétorique de l’ordre (law and order) se cache en réalité le culte de l’hybris. L’hybris, dans la Grèce antique, désigne la démesure, l’orgueil et l’arrogance d’un mortel qui défie les dieux et l’ordre naturel. Trump, en se présentant comme le seul garant de la loi et de l’ordre, revendique un pouvoir absolu et s’affranchit des règles qu’il prétend défendre. L’ordre qu’il promet n’est pas celui des institutions démocratiques, mais celui qui émane de sa seule volonté. Il célèbre le chaos en tant que force de destruction créatrice, un moyen de briser l’ancien pour imposer un pseudo nouveau. En d’autres termes, il ne recherche pas la stabilité, mais la crise permanente, car c’est dans le tumulte qu’il peut faire valoir son rôle de chef providentiel. La soif d’hybris est le moteur de sa politique, une quête incessante de pouvoir personnel qui ne peut s’exprimer que dans un état de chaos entretenu – la stasis.
15- La guerre comme principe, voilà la réalité de cette politique de confrontation, où la dissuasion par la force se fonde sur une doctrine néo-réaliste exacerbée. Derrière le discours, les actes témoignent d’une logique de confrontation systématique. L’augmentation massive du budget militaire, la volonté de changer le nom du ministère de la Défense par celui de la Guerre, le retrait de l’accord sur le nucléaire iranien (JCPOA), l’assassinat ciblé du général Qassem Soleimani ou encore la guerre commerciale déclenchée contre la Chine sont les manifestations d’une posture qui relève du réalisme le plus dur en relations internationales. Cette vision, théorisée par des auteurs comme Kenneth Waltz, postule que dans un système international anarchique, les États sont condamnés à maximiser leur puissance pour garantir leur sécurité. Trump pousse cette logique à son paroxysme, en y ajoutant une dimension de spectacle. Sa politique étrangère évoque la doctrine du « gros bâton » (Big Stick) de Theodore Roosevelt, mais sans la retenue du « parler doucement » (speak softly). C’est une application brutale et littérale du Prince de Machiavel, selon lequel il vaut mieux être craint qu’aimé [9]. Mais là où le penseur florentin voit dans la crainte un instrument de stabilité pour le Prince, Trump semble en faire une fin en soi, une performance de domination jouissive. Dans la série Game of Thrones, le de Tywin Lannister incarne cette rationalité impitoyable du pouvoir. Trump en est une version plus tapageuse, mais la philosophie est la même : le pouvoir ne se partage pas, il s’exerce, même dans l’agitation permanente.
16- Son soutien absolu à la politique de Netanyahou à Gaza et au Moyen-Orient participe de cette même stratégie. La promotion d’un conflit permanent au Moyen-Orient ne vise pas la paix, mais une déstabilisation régionale profitable. En validant l’expansionnisme et l’impérialisme israéliens et en se désengageant de toute solution diplomatique multilatérale, il encourage une logique de belligérance qui nourrit son propre narratif d’hybris. Ce soutien inconditionnel à un allié, loin d’être uniquement un acte de diplomatie traditionnelle, est un affichage de force et un catalyseur de chaos, renforçant l’image d’une Amérique qui, sous sa direction, opère en dehors des normes et des lois internationales pour servir – comme toujours mais sans masque actuellement – ses propres intérêts. La similitude de leurs comportements impulsifs et leur fuite en avant constant sont la preuve d’une pulsion de mort qui les anime et qui les dépasse.
17- Cette logique de guerre permanente se traduit également par la réactualisation systématique de méthodes et d’idées réactionnaires, d’une idéologie aux accents fascisants. On assiste alors à un renversement majeur où, pour paraphraser Pierre Clastres, l’État ne se positionne plus pour la société, mais contre elle. L’appareil étatique ne vise plus à défendre l’ensemble du peuple, mais une fraction de celui-ci : les « patriotes », transformés en uniques « partisans » légitimes au sens schmittien du terme.
18- Il y a aussi par ailleurs la volonté manifeste impérialiste au cœur de l’idéologie MAGA, prenant la forme d’une conquête territoriale : les déclarations répétées sur le Groenland, de faire du Canada le 51e État américain ou de transformer Gaza en une riviera moyen-orientale, même s’il faut pour cela avec le bras armé israélien tuer les habitants de l’enclave ou les déporter : ce qu’ils appellent dans leur euphémisme les « départs volontaires ». On a aussi pour preuve la démonstration de force par l’envoi de porte-avions dans la mer des Caraïbes pour intimider des gouvernements, notamment le Venezuela. Ce comportement s’inscrit en fait dans une longue tradition américaine de guerre permanente sur le plan intérieur et extérieur. D’abord contre les autochtones, puis contre les non-blancs et les non-chrétiens, une guerre régionale à travers la doctrine de Monroe et sa déclinaison sous d’autres formes, et enfin une guerre à travers des proxies ou directement après la Seconde Guerre mondiale : Corée, Vietnam, Irak, etc. Le trumpisme n’est pas une rupture, mais une continuation bruyante d’un militarisme latent.
19- Cette belligérance interne a une fonction précise : tester les limites des contre-pouvoirs et les fondements de l’État de droit. Chaque décret controversé, chaque nomination contestée, chaque attaque contre la justice ou la presse n’est pas une simple maladresse, mais un assaut délibéré contre les institutions visant à en mesurer la résistance. Il s’agit de créer, par la crise permanente, ce que Giorgio Agamben nomme un « état d’exception » [10]. En invoquant sans cesse l’urgence (sécuritaire, migratoire, économique…), le pouvoir souverain s’autorise à suspendre la norme juridique pour agir en dehors du droit commun. L’objectif est de faire de cette exception non plus une mesure temporaire, mais un mode de gouvernement permanent, où le dirigeant seul décide de ce qui est légal – car le king’s order and will should always prevail. Ce rapport au pouvoir plonge la société dans une situation kafkaïenne [11], où les règles sont arbitraires et où l’incertitude devient un instrument de domination.
20- Cette guerre, cet état de guerre permanent – qui fonctionne comme une sorte de manie – se traduit par une logomachie permanente. Le langage – également victime de cette surenchère permanente d’un culte de la controverse – devient ainsi un champ de bataille notamment au travers de la diplomatie sémiotique du tweet.
21- L’innovation la plus marquante de Trump réside dans sa transformation de la communication en arme stratégique. Son compte Twitter – devenu X – ou de son réseau Truth Social est devenu un théâtre d’opérations diplomatiques, où les menaces de « feu et de fureur » contre la Corée du Nord ou les insultes contre ses alliés visent à créer un état d’incertitude permanent.
22- Michel Foucault aurait analysé cette pratique comme une « microphysique du pouvoir », où chaque énoncé, chaque tweet, est une technologie de contrôle visant à modeler les comportements [12]. Mais il s’agit de plus : une véritable gouvernementalité par le discours, qui cherche à imposer une réalité alternative. Comme le précise Foucault dans ses cours au Collège de France, cette guerre est d’abord une « guerre des races », une matrice de discours où les dominants justifient leurs privilèges par l’idée d’une lutte existentielle [13]. Dans l’Amérique trumpienne, cette guerre prend plusieurs visages : celle des riches contre les pauvres, comme l’illustre le budget America First : A Budget Blueprint to Make America Great Again, qui démantèle les filets sociaux au profit d’un renforcement militaire et sécuritaire ; celle des « vrais Américains » blancs contre les migrants, où l’obsession des frontières et des murs devient un instrument de purification nationale ; celle des « normaux » contre les « anormaux », qu’ils soient transgenres, minorités sexuelles ou figures « déviantes », désignés comme menaces à l’ordre biologique et moral. Cette « guerre des races » fonctionne ainsi comme une entreprise eugéniste, cherchant à purifier l’Amérique en éliminant ses altérités internes. Elle se déploie également dans la sphère économique, sous la forme d’une guerre commerciale érigée en méthode de gouvernement : sanctions, tarifs punitifs, diktats constants, où la logique prédatrice se substitue à toute coopération durable.
23- Le philosophe Jean Baudrillard aurait parlé d’hyperréalité [14], un état où la simulation – le tweet, l’image choc – devient plus réelle que l’événement lui-même, abolissant la distinction entre le signe et le réel. La diplomatie se dissout dans son spectacle. Ce brouillage sémantique rappelle le « novlangue » de1984 de George Orwell, un langage conçu pour restreindre le champ de la pensée [15]. En saturant l’espace médiatique de provocations, Trump a rendu presque impossible tout débat politique rationnel. Dans cette cacophonie, on retrouve l’effroi comique du film Docteur Folamour de Stanley Kubrick, où la folie d’un seul homme, amplifiée par la technologie, peut mener le monde à sa perte [16].
24- Il s’agit d’une stratégie de déstabilisation qui a la guerre civile comme projet. La synthèse entre la rhétorique pacifiste et la pratique guerrière se trouve dans une stratégie de déstabilisation permanente. Cette logique s’ancre dans la pensée de Carl Schmitt, pour qui l’essence du politique réside dans la distinction entre l’« ami » et l’« ennemi ». Mais Trump va plus loin : il importe cette logique de guerre au cœur même de l’État et de la société américaine. Reprenant à rebours la formule de Clausewitz, Foucault postulait que la politique est la continuation de la guerre par d’autres moyens. L’art de gouverner de Trump est une illustration de cette thèse : il ne s’agit pas de pacifier la société, mais d’organiser le conflit, d’opposer des factions du peuple américain les unes contre les autres (les « patriotes » contre les « élites corrompues », l’Amérique rurale contre les villes cosmopolites) dans un état de guerre civile larvée.
25- Le double jeu de Trump répond à une demande de son électorat : la soif d’un leader fort qui met fin aux guerres lointaines tout en restaurant la grandeur (supposée) perdue de l’Amérique. Cette articulation relève du populisme performatif brillamment analysé par Ernesto Laclau. Pour Laclau, le leader populiste réussit en créant une chaîne d’équivalences entre des demandes populaires hétérogènes et en les unifiant contre un adversaire commun – l’« élite ». Le slogan « Make America Great Again » fonctionne comme un « signifiant vide », capable d’absorber toutes les frustrations [17]. La mise en scène de ce conflit est essentielle. Les meetings de Trump, avec leur ferveur quasi religieuse, ne sont pas sans rappeler les rituels collectifs décrits par Aldous Huxley dans Le meilleur des mondes [18]. Ils fonctionnent comme une drogue sociale, le soma, offrant une évasion émotionnelle et un sentiment d’appartenance qui court-circuitent la pensée critique. Ce théâtre politique trouve un écho littéraire troublant dans le roman de Philip Roth, Le complot contre l’Amérique, qui imagine l’élection d’un aviateur populiste et isolationniste à la présidence américaine, montrant comment une rhétorique de l’« Amérique d’abord » peut rapidement faire basculer un État de droit [19].
26- L’ambivalence trumpienne, loin d’être un défaut de vision, est donc le cœur même d’un nouvel art de la guerre. Une guerre totale, menée sur tous les fronts : économique, diplomatique, écologique au sens large du terme, sémiotique et, de manière cruciale, interne. Le pacifisme affiché n’est pas le contraire de la guerre, mais son masque, une arme destinée à l’opinion publique nationale tandis que la confrontation permanente vise à déstabiliser l’ordre mondial et l’ordre constitutionnel américain lui-même.
27- La figure de Trump peut également être analysée à travers le prisme de La société du spectacle de Guy Debord [20]. Dans cet ouvrage de 1967, Debord postule que le spectacle n’est pas un simple ensemble d’images, mais un rapport social entre les personnes, médiatisé par des images. Dans ce modèle, la réalité est remplacée par sa représentation, et la vie authentique s’éloigne au profit d’une contemplation passive. La politique de Trump s’inscrit parfaitement dans cette logique. Ses meetings, ses apparitions télévisées et surtout ses tweets ne sont pas de simples outils de communication, mais le spectacle lui-même. La politique n’est plus un lieu de substance, de débat d’idées ou d’actions concrètes, mais une performance permanente où la vérité est subordonnée à l’efficacité de la mise en scène. Le « deal » n’a pas de valeur intrinsèque ; il est un signe de victoire à exhiber devant un public. L’action politique est réduite à sa version la plus simple et la plus dramatique, créant un monde de pseudo-événements où l’important n’est pas ce qui se passe, mais la façon dont cela est perçu et mis en scène. Le spectacle trumpien ne cherche pas à informer, mais à fasciner et à divertir, rendant les questions de fond insipides face à l’attrait de la controverse et de la personnalité. C’est un théâtre de l’absurde, où les spectateurs sont invités à devenir des fans, et où la seule réalité qui compte est celle qui est mise en scène. Cette approche a pour conséquence de vider l’État de droit de sa substance, transformant le citoyen en simple consommateur d’images et de récits préfabriqués.
28- En brouillant les frontières entre la paix et la guerre, le vrai et le faux, l’allié et l’ennemi, Trump ne mène pas vraiment une politique de rupture : il s’inscrit clairement dans une lignée libertaire fascisante. Il ne s’attaque pas vraiment aux fondements de l’ordre libéral hérité de l’après-Seconde Guerre mondiale, mais réactive sa dimension hégémonique jusque-là présentée dans le velours du soft power.
29- De Thucydide à Clausewitz, de Machiavel à Foucault, les outils conceptuels existent pour comprendre que le pouvoir est toujours affaire de force, de discours et de mise en scène. Mais l’ère Trump marque peut-être un point de bascule, où le spectacle de la puissance est devenu plus important que la puissance elle-même. Ses gesticulations sont la preuve d’un léviathan qui feint d’ignorer sa fragilité. Trump ainsi, à son corps défendant, essaie en vain d’échapper au fatum de ses prédécesseurs en lançant à qui mieux mieux ses tentacules aux quatre points cardinaux, alors qu’il y a bien longtemps que la confiance en la soi-disant et naturelle supériorité occidentale et encore moins américaine est brisée et les alliances fragilisées. La question est alors : sommes-nous entrés durablement dans une ère de confrontation généralisée, une dramaturgie globale oscillant sans cesse entre la farce grotesque et la tragédie potentielle ? Le trumpisme, comme d’autres mouvements fascisants, est-il condamné par ses propres pulsions de mort, les mêmes qui ont conduit Hitler à sa perte, ou assisterons-nous à une nouvelle tragédie sans fin ?
30- Ce qui prime chez Trump – dans le trumpisme en général – et tous les autres idéologues et leaders néofascistes et d’extrême droite, c’est le Thanatos au détriment de l’Éros [21]. Alors que l’éros est la pulsion de vie qui rassemble et construit, le thanatos est celle de mort qui désintègre et détruit. Plutôt que de rechercher l’unité et la coopération (éros), la rhétorique et les actions de Trump semblent être animées par un désir de démanteler les alliances, de fracturer les institutions et de dresser les communautés les unes contre les autres. Le discours de l’« America First » n’est pas seulement isolationniste ; il est aussi une expression de ce thanatos. Il rejette la coopération multilatérale au profit d’une confrontation avec des « ennemis » externes et internes. La politique du « mur » et les attaques contre les migrants ne sont pas de simples mesures de sécurité, mais des manifestations d’une pulsion de séparation et de haine.
31- Cette pulsion de mort se manifeste par un démantèlement institutionnel, un langage de guerre et une pulsion d’autodestruction. L’objectif n’est pas de réformer les institutions démocratiques, les traités internationaux ou les normes juridiques, mais de les détruire ou de les rendre impuissantes, instaurant un état de chaos permanent. Le « parler vrai » de Trump, avec ses insultes et ses provocations, ne sert pas à construire, mais à démolir. Chaque tweet est une attaque, une déflagration verbale qui vise à humilier et à réduire l’autre au silence. Cette logomachie permanente est le signe d’une volonté de fragmentation. Il oublie que le thanatos peut aussi se retourner contre le sujet lui-même. Les politiques incohérentes et la fuite en avant de Trump, qui le mènent à prendre des décisions contre-productives (comme imposer des tarifs douaniers à des alliés ou s’opposer à des nations qui pourraient l’aider), sont des expressions d’un processus autodestructeur, une marche vers l’abîme qui rappelle la folie du IIIe Reich et de la Blitzkrieg hitlérienne.
32- Le trumpisme, en somme, loin d’être un projet politique de construction, apparaît comme une manifestation d’une pulsion de mort généralisée, qui détruit ce qui a été bâti, bafoue les règles et pousse la société vers la désintégration. C’est le triomphe de la haine sur l’amour, du chaos sur l’ordre, du Thanatos sur l’Éros. Cette idéologie de la destruction, en s’appuyant sur les peurs et les ressentiments, menace non seulement la stabilité géopolitique, mais aussi le tissu social des nations.
33- Cette logique de guerre permanente, au cœur des idéologies néofascistes, s’appuie inévitablement sur la figure de l’ennemi. Or, pour la pensée d’empire, la distinction entre l’« ennemi » et l’« ami » doit être sans cesse réaffirmée, quitte à inventer l’adversaire de toutes pièces, même maladroitement. Ce besoin viscéral d’un « autre » à combattre est ce qui donne un sens à la « guerre des races » et justifie l’état d’exception. L’ennemi désigné – qu’il soit le migrant, la Chine, la presse libre ou l’élite mondialisée – n’est pas toujours un adversaire rationnel ou géopolitique. Il est avant tout une projection du ressentiment, un bouc émissaire nécessaire pour canaliser la colère populaire et renforcer l’unité du « peuple » derrière son leader. La maladresse de ses choix ne fait qu’alimenter la fuite en avant, renforçant la conviction que le monde entier conspire contre la « nation élue ».
JC Noël
[1] George Washington, Farewell Address (1796).
[2] Doctrine Monroe, message au Congrès du 2 décembre 1823.
[3] Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit (1932).
[4] Denis-Robert Dufour, Baise ton prochain : Une histoire souterraine du capitalisme, 2021.
[5] Ce n’est donc ni une parrhêsia ni une aléthurgie. Foucault, Le Courage de la vérité : le gouvernement de soi et des autres II. Cours au Collège de France, 1984.
[6] François de La Rochefoucauld, Maximes (1665).
[7] Lao Tseu, Tao Tö King (VIe siècle av. J.-C.).
[8] Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Phénoménologie de l’esprit (1807).
[9] Nicolas Machiavel, Le Prince (1513).
[10] Giorgio Agamben, État d’exception (2003).
[11] Frantz Kafka, Le château (1926) ; Le procès (1925).
[12] Michel Foucault, Surveiller et punir (1975).
[13] Michel Foucault, Il faut défendre la société, Cours au Collège de France (1976).
[14] Jean Baudrillard, Simulacres et simulation (1981).
[15] George Orwell, 1984 (1949).
[16] Stanley Kubrick, Docteur Folamour ou : comment j’ai appris à ne plus m’en faire et à aimer la bombe (1964).
[17] Ernesto Laclau, La raison populiste (2005).
[18] Aldous Huxley, Le meilleur des mondes (1932).
[19] Philip Roth, Le complot contre l’Amérique (2004).
[20] Guy Debord, La société du spectacle (1967).
[21] Sigmund Freud, Au-delà du principe de plaisir (1920) et Malaise dans la civilisation (1930).
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