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Vide des valeurs et dérive politique : la controverse autour de l’aide du ministère taïwanais des Affaires étrangères aux territoires occupés de Cisjordanie
mercredi 24 septembre 2025, par
La révélation, en juillet 2025, du projet du ministère taïwanais des Affaires étrangères de financer un programme hospitalier en Cisjordanie a d’abord été rapportée par des médias hongkongais, puis a provoqué une onde de choc dans les cercles internationaux pro-palestiniens. En effet, au moment même où des gouvernements occidentaux tels que le Royaume-Uni ou la France commençaient à reconnaître les crimes de guerre commis par Israël à Gaza, un gouvernement étranger osait violer le droit international en soutenant financièrement les territoires occupés illégalement en Cisjordanie. Après cette révélation, la photo de la représentante taïwanaise en Israël, Lee Ya-ping, aux côtés de l’élu local israélien Yisrael Ganz, lors de la cérémonie de lancement du chantier, s’est immédiatement répandue sur les réseaux sociaux. Dans la foulée, des organisations citoyennes taïwanaises telles que l’Alliance Dangwai de l’opposition (黨外在野大聯盟) et la Taiwan Palestine Solidarity Network (台灣巴勒斯坦自由連線) ont organisé conférences de presse et manifestations devant le ministère des Affaires étrangères. Jusqu’en septembre, la réponse officielle du ministère s’est limitée à des formules creuses : le 22 juillet, il rappelait que « le droit international interdit en principe le commerce et les investissements dans les colonies, mais que le projet de coopération ne concernait que l’aide humanitaire et médicale » ; et qu’« à ce jour, le projet de coopération avec Israël en est encore à l’étude, aucune promesse de don n’a été faite ». De son côté, Lee Ya-ping réaffirmait, face aux critiques relayées par le South China Morning Post de Hong Kong, que l’initiative mettait en œuvre le principe de l’OMS « Health for All, Health without Borders », ignorant complètement la réalité juridique et politique de l’occupation israélienne en Cisjordanie, ainsi que le caractère systématiquement illégal et ségrégationniste des colonies.
Du point de vue du réalisme politique, Chang Liang-jen, ancien représentant de Taïwan en Israël, analysait lors d’un entretien que l’aide taïwanaise à la Cisjordanie violait non seulement le droit international mais aussi les Accords d’Oslo de 1993. Même en laissant de côté l’aspect juridique, Israël est un pays dont le revenu par habitant est presque deux fois supérieur à celui de Taïwan, si bien que quelques millions de dollars d’aide n’ont aucune signification concrète : il ne s’agit que d’un signal politique symbolique. Or, Israël, affaibli sur le plan diplomatique, ne peut plus offrir à Taïwan un véritable soutien. Ce soutien, explique Chang, devrait consister à permettre à Taïwan de rejoindre une société internationale multipolaire, d’obtenir le maximum d’appuis et de bénéficier de la protection des traités internationaux. De ce point de vue, mener une politique étrangère qui froisse d’un coup les 1,8 milliard de musulmans de la planète constitue une erreur fondamentale.
Le 31 juillet, l’Alliance Dangwai de l’opposition a tenu une conférence de presse au Parlement intitulée « Rejeter la diplomatie faustienne de Lai Ching-te », remettant en cause la légitimité politique et la transparence décisionnelle du gouvernement et du ministère. L’Alliance a souligné que la politique du ministère contredisait les valeurs pacifiques du peuple taïwanais et a pris l’exemple de l’ONG bouddhiste Tzu Chi (慈濟), qui apporte une aide humanitaire aux habitants de Gaza via les institutions turques, pour critiquer une diplomatie taïwanaise non seulement déconnectée des dynamiques internationales mais aussi indifférente à l’opinion publique intérieure. Lors de la conférence, le professeur Fu Dai-wei, membre du groupe de travail anti-guerre de 2023, a rappelé que ce « premier cas mondial honteux de Taïwan » n’était qu’un épisode de plus dans l’histoire trouble de la diplomatie de la République de Chine. Selon lui, cette obsession fétichiste de « promouvoir les valeurs taïwanaises » au prix de tout principe est le produit de la géopolitique déformée de l’après-guerre. Cela éclaire une question que beaucoup de progressistes indépendantistes taïwanais se posent : pourquoi un gouvernement du Parti démocrate-progressiste (PDP), qui a toujours mis en avant des valeurs progressistes telles que démocratie, multiculturalisme ou mariage homosexuel, adopte-t-il soudain une posture de droite conservatrice sur la question palestinienne ? La réponse est que ces valeurs progressistes ne servent pas toujours de référence morale : dans le contexte d’une « géopolitique déformée », elles deviennent parfois de simples jetons distinctifs sur la scène internationale, et tout le monde sait contre qui cette démarcation est implicitement dressée.
Pour comprendre l’émergence d’une politique aussi inconsistante sur les plans pragmatique, symbolique et moral, il faut examiner la manière dont la question israélo-palestinienne s’est localisée à Taïwan. Le IORG (Information Operations Research Group), centre de recherche fondé en 2019 avec l’appui du gouvernement taïwanais pour contrer la supposée « guerre cognitive » de la Chine, en est une illustration. Le 22 novembre 2023, IORG publiait un rapport sur le conflit israélo-palestinien identifiant douze récits « suspects » dans les médias sinophones un mois après l’attaque du 7 octobre du Hamas.
Le rapport affirmait que la Chine, au début du conflit, avait diffusé via ses médias et réseaux sociaux des récits visant à discréditer les États-Unis : « Les États-Unis sont la cause du conflit », « Les États-Unis sont la source du chaos mondial », ou encore « Les États-Unis ne peuvent plus protéger Israël et s’essoufflent au Moyen-Orient ». Par exemple, une dépêche rapportant que « les États-Unis ont mis leur veto à la résolution de cessez-le-feu du 18 octobre au Conseil de sécurité, attisant ainsi le conflit », fut classée comme « causalité abusive, appel à l’émotion, récit de défiance envers les États-Unis ». La « causalité abusive » est fondée sur l’explication américaine qui insiste que la résolution ne mentionnait pas le droit d’Israël à se défendre. Parallèlement, le 19 octobre, la porte-parole chinoise Mao Ning appelait le Conseil de sécurité à « écouter la voix des pays arabes et du peuple palestinien » et à « assumer ses responsabilités pour arrêter la guerre et prévenir une catastrophe humanitaire ». Mais ce propos fut qualifié, dans le même rapport, de tentative de renforcer la méfiance envers les États-Unis et de construire l’image de la Chine « faiseuse de paix ». En d’autres termes, IORG applique un double standard : il ne juge pas la véracité d’un discours à l’aune de la cohérence entre paroles et faits, mais selon la nature démocratique ou autoritaire de l’émetteur. Cette contradiction logique flagrante montre que l’institution n’essaie même pas de neutraliser ou rationaliser son biais idéologique.
Le rapport a ensuite superposé les récits et analyses des médias chinois sur la question israélo-palestinienne aux clivages politiques internes de Taïwan (indépendance vs réunification), afin d’en dégager plusieurs thèses principales : « le conflit israélo-palestinien fait peser sur Taïwan une menace de guerre », « l’aide militaire de la Maison Blanche pousse Taïwan vers le conflit », et « l’élection présidentielle de 2024 se réduit à un choix entre guerre et paix ». Le rapport a en outre évalué la crédibilité de ces thèses en fonction de leurs effets supposés sur la relation entre Taïwan et les États-Unis.
Selon cette grille d’analyse, entre le 7 octobre et le 6 novembre, qu’il s’agisse d’explorer le contexte historique du conflit ou de plaider pour la paix régionale, les discours en langue chinoise tendaient à « présenter les pays occidentaux comme sources de chaos, et la Chine comme porteuse de paix, ce qui risquait de susciter une perception négative des démocraties et de renforcer la sympathie envers les régimes autoritaires ».
En conclusion, l’IORG estimait que ce type d’opération d’information, même si elle ne convainquait pas tout le monde, pouvait semer la confusion dans le débat public, accentuer la polarisation et, en fin de compte, affaiblir la participation démocratique et la confiance sociale.
Or, nous savons bien qu’il faut d’abord la vérité pour qu’il y ait démocratie : là où la vérité n’a pas de voix, la démocratie ne peut exister – c’est pourquoi la démocratie ne serait pas le garant unique de la vérité.
Avec le développement des technologies de l’information et la recomposition multipolaire de l’ordre international, la vérification des faits est devenue un impératif inédit dans l’histoire. La fameuse notion de « fake news » a transposé la question philosophique de la frontière entre vrai et faux dans la vie quotidienne. Les centres de fact-checking, censés incarner le dernier rempart de la vérité, fondent leur méthodologie sur l’examen des sources, une démarche qui relève en réalité d’une historiographie au sens large.
Dans son analyse de l’assertion « Les États-Unis sont responsables du conflit israélo-palestinien, la Chine se place du côté de la paix », l’IORG conclut que ce récit repose sur une causalité abusive : « il imputerait la guerre aux puissances occidentales tout en occultant le déclencheur immédiat – l’attaque du Hamas – et la longue histoire des relations israélo-palestiniennes. » Sur le plan rationnel, la vérification d’un fait passe pourtant nécessairement par l’examen des causes et des effets, c’est-à-dire par l’histoire elle-même. Néanmoins, au lieu de développer cette exigence, le rapport s’appuie sur un article de la journaliste taïwanaise Huang Chih-hsien retraçant l’histoire du conflit : après-guerre, les puissances occidentales avaient attribué la terre palestinienne aux Juifs et soutenu la création d’Israël sans l’accord des populations locales ; Israël, au fil des décennies, avait infligé aux Palestiniens massacres et brutalités « plus inhumains encore que ceux subis par les Juifs sous le nazisme » ; et l’article concluait que ces événements découlaient de « l’hypocrisie, du deux-poids-deux-mesures, de la discrimination et de la cupidité des Occidentaux ».
Pourquoi ce récit historique a-t-il alors été classé comme « fausse information » dans le rapport ? Non pas en raison d’archives manquantes ou de faits contestés, mais uniquement parce que l’article avait été relayé le lendemain par des médias chinois et hongkongais. Cette faute méthodologique grave, même si elle ne détruit pas une nouvelle fois la fragile frontière entre réel et fiction, ruine la crédibilité fondamentale d’un organisme de vérification et révèle la véritable nature de l’IORG : une machine de propagande idéologique maladroite.
Ce cas extrême éclaire le prisme à travers lequel Taïwan élabore sa diplomatie : appliquer à toutes les réalités mondiales un cadre interprétatif centré sur Taïwan. Ainsi, le soutien de la Chine à la Palestine serait perçu non pas comme un fait politique autonome, mais comme une simple stratégie pour semer la méfiance envers les États-Unis à Taïwan, se draper d’un vernis anticolonial et prétendre se tenir aux côtés des peuples opprimés. Or, la Chine ne peut pas « soutenir la Palestine pour unifier Taïwan » : ce lien n’existe que pour les 23 millions de Taïwanais ; pour le reste du monde, le soutien chinois à la Palestine est un fait indépendant, et correspond à l’objectif poursuivi par l’ensemble des militants de la cause palestinienne.
Pris dans les courants de modernisation, de localisation et de dé-sinisation, Taïwan doit rompre avec la philosophie han centrale héritée de plusieurs millénaires, mais n’a pas encore pleinement assimilé les méthodes scientifiques et démocratiques du modernisme occidental. C’est pourquoi le fait simple et brut – le génocide, la famine artificielle, causant la mort de dizaines de milliers de personnes sans distinction d’âge ou de sexe – n’a éveillé aucune empathie élémentaire parmi les acteurs de cette politique. De même, ni les jugements de la Cour internationale de justice, ni les résolutions onusiennes, ni le tournant de certains États d’Europe occidentale n’ont amené le gouvernement du PDP à reconsidérer sa position internationale ni à redonner un contenu concret à ses valeurs démocratiques. Celles-ci se réduisent à une coquille vide, à un géopolitisme creux érigé en philosophie.
Le plus embarrassant est que leur manuel de géopolitique en reste à la version de la Guerre froide léguée par le Kuomintang : croyant encore que la République de Chine est une grande puissance pesant sur l’ordre mondial, et que l’ascension de la RPC ne viserait qu’à « unifier Taïwan ». Cette lecture erronée transforme la mort de dizaines de milliers de Palestiniens et l’effacement progressif de millions d’autres en un simple « complot du PCC contre Taïwan », exigeant une contre-offensive. Un aveuglement tragique qui substitue la paranoïa géopolitique à la reconnaissance de la souffrance humaine.
C’est précisément ce vide de valeurs qui empêche aujourd’hui l’individu comme le collectif d’agir à partir des sentiments les plus élémentaires. L’ignorance nourrit un culte aveugle de l’expertise, l’urgence engendre très vite un sentiment d’impuissance : autant de facteurs sensibles qui conduisent finalement à l’apathie, à l’indifférence face au réel, et à la perte du jugement.
En août, le collectif Taiwan Palestine Solidarity Network, qui avait organisé une manifestation contre les financements du ministère des Affaires étrangères taïwanais destinés aux colonies de Cisjordanie, est revenu sur cette mobilisation – la plus énergique en faveur de la Palestine à Taïwan jusqu’ici – dans un entretien sur From the River to the Sea. Ses membres n’ont cessé d’insister sur l’importance de réveiller, par divers moyens, le courage d’exprimer des émotions brutes, imparfaites, mais authentiques. Après la manifestation, un grand atelier fut organisé, divisé en trois groupes : découvrir la Palestine, élargir la diffusion du message, et intensifier les actions. Ces groupes avaient un point commun : créer un espace de dialogue affranchi de toute hiérarchie fondée sur le savoir ou sur d’autres formes de pouvoir. La condition préalable était d’accepter, sans honte, son ignorance ou son désarroi – qu’il soit personnel ou partagé —, car ce n’est qu’à partir de là qu’il devient possible de ressentir, de comprendre, puis de s’exprimer et d’agir. C’est aussi la seule manière de retrouver une boussole du vrai une fois que la frontière entre réel et fiction a été brouillée.
Si la bannière de la « démocratie » à Taïwan – déjà largement vidée de sa substance – conserve encore quelque chose de digne d’être défendu, ce serait précisément cet espace fragile où chacun peut réapprendre à exercer sa sensibilité.
Weisyun Chen
Ici et ailleurs