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Albanian kitsch

lundi 29 septembre 2025, par Ardian Vehbiu

Régulièrement, dans les journaux ou magasines de par le vaste monde, il arrive qu’on publie un article ou reportage ayant pour sujet l’Albanie, qui finit, presque infailliblement, par être traduit et publié en retour dans les médias albanais [1]. Les raisons de tels choix éditoriaux, et ce qui pousse leurs auteurs à penser que ce qu’un journaliste, disons britannique, juge intéressant à raconter à ses lecteurs à Édimbourg devrait l’être aussi pour le lecteur albanais à Tirana ou Prizren, ces « rasions » donc, ne sont pas toujours claires, surtout quand il s’agit de textes creux, superficiels, et remplis d’inexactitudes.
Par ce hasard qui gère si bien nos navigations sur la toile, je suis tombé récemment sur un tel article, publié originellement par un certain Ian Thompson dans la revue The Spectator, intitulé “Albania has long lived in Italy’s shadow”, et qui avait été repris en traduction par la Gazeta Liberale à Tirana, sous le titre « Comment j’ai connu l’Albanie d’Enver Hoxha, le pays des Balkans qui vit depuis longtemps dans l’ombre’ de l’Italie [2] » (rangé, pour d’obscures raisons, sous la rubrique « polémiques »). L’ayant lu, je n’y ai vu qu’une illustration, presque un idéal-type de ces sous-produits journalistiques à l’exotisme de troisième main, et dont les médias albanais peuvent désormais se permettre de se libérer – car on ne voit pas ce qu’ils peuvent encore apporter à leurs lecteurs, à part l’humour accidentel.
Comme nombre d’autres écrits de ce genre, morceau sans originalité ni prétentions d’une travelogy devenue universelle, le texte commence par donner quelques informations stéréotypées sur l’Albanie et les Albanais – depuis leur origine “from the most ancient of European peoples, the Illyrians”, jusqu’au premier monarque de l’Albanie moderne, “the glorified Muslim chieftain King Zog”, sans omettre, évidemment, quelques informations dispensables, mais piquantes, sur Enver Hoxha himself (“Muslim-born Ottoman dandy figure”). L’auteur évoque ensuite un de ses anciens voyages dans l’Albanie communiste en 1988, avec un groupe de touristes – où l’on apprend inévitablement qu’un des membres du groupe se serait fait raser la barbe à la frontière, “as beards were synonymous with Greek Orthodoxy”, de sorte qu’on ne pouvait qu’en interdire sévèrement l’entrée du territoire national.
Retournant récemment en Albanie, voilà notre Ian Thompson qui visite la ville de Bajram Curri, “some 30 miles west of the Serbian border”, ayant omis, manifestement, de mettre à jour sa carte politique des Balkans. Lors de ces tribulations dans ladite contrée, ils croise une “refuge tower”, partiellement en ruines, occasion inratable de mentionner Ismaïl Kadaré (l’Avril éternellement brisé) et la loi coutumière du Kanun, “Albania’s ancient tribal constitution known as the Kanun which the Illyrians codified.” En réalité, la codification du Kanun est l’œuvre du savant religieux Shtjefën Gjeçovi, au XXe siècle – mais peut-être, va savoir, pour Ian Thompson ou ses acolytes, les Shtjefën et les Gjeçovi auront sonné comme des beaux noms de tribus illyriennes.
On en revient ainsi à Enver Hoxha, à ses tentatives d’éradiquer le Kanun et son influence, et qui, avec sa femme “are believed to have owned 25 refrigerators, 28 colour television sets and 19 telephone lines” (les 25 frigos d’Enver Hoxha – voilà un vrai sujet de film d’horreur). Autre information fondamentale concernant Enver Hoxha : “[he] was known for his love of Norman Wisdom films” (en fait, c’est à nous autres qu’ils plaisaient surtout, ainsi qu’au public de la télé britannique de l’époque, qui les finançait et les produisait en masse).
Le voyage de termine à Shirokë, au bord du lac de Shkodra, où l’auteur s’est vu offrir un dîner aux carpes du lac, accompagné de “milk curds and maize braid”, le tout servi par un garçon désormais impunément « barbu ». Rideau.

J’ai préféré garder les extraits en anglais, parce qu’il m’a semblé que le traducteur albanais avait lâché un peu trop la bride à sa créativité dans le rendu final du texte. “The glorified Muslim chieftain King Zog” est traduit par “prijësi i lavdëruar mysliman, Mbreti Zog” (« le Roi Zog, chef musulman digne d’éloges »), tandis que l’appellation d’Enver Hoxha comme “Muslim-born Ottoman dandy figure” devient “një figurë osmane me origjinë myslimane” (« une figure ottomane d’origine musulmane » — quelle mystérieuse créature est-ce là ?) ; “Serbian border”, sans doute au nom de la correction herméneutique, est simplement réduit en “kufiri” (« la frontière ») ; “refuge tower”, qui en albanais aurait dû être “kullë ngujimi”, est aussi simplifié en “kullë” (« tour »), ce qui rend d’autant plus incompréhensible l’affirmation suivante, selon laquelle « il semble hautement improbable que de telles tours aient survécues dans l’Albanie actuelle ». Cependant, dans la version albanaise aussi le Kanun est dit avoir été codifié par les Illyriens.
Mais les traductions médiocres d’articles de presse (et pas seulement) en albanais, sont monnaie courante, et bon nombre sont pires que celui-ci. En l’espèce, ma préoccupation principale n’est pas la qualité de la traduction.
Ce qui m’intrigue, en revanche, ce qui pour moi reste encore et toujours une insondable énigme, c’est la raison pour laquelle tant de journalistes qui visitent l’Albanie, dont certains même pour la deuxième ou troisième fois, continuent de remâcher ce genre de thèmes et de motifs usés jusqu’à la corde. En ce qui concerne la codification du Kanun par les Illyriens, ou les musulmans qui surgissent aux moments les plus improbables, de même qu’Enver Hoxha dépeint en “Ottoman dandy” pourvu de 25 frigos et 19 lignes téléphoniques, je me suis exprimé ailleurs, et je ne veux pas ici me répéter ; ni insister plus que nécessaire sur les bêtises du genre de la barbe des hommes comme « synonyme de l’orthodoxie grecque », de la frontière serbe dans le voisinage de Bajram Curri, ni même sur le snobisme cheap qui dégouline des commentaires condescendants sur le prétendu amour qu’aurait porté Enver Hoxha au personnage de Mr. Pitkin qu’incarnait Norman Wisdom.
Je voudrais plutôt poser la question de la façon suivante : où diable le journaliste est-il allé chercher de telles âneries ? Et avancer en guise de réponse : on les lui as servies ! Parce que j’ai immédiatement reconnu dans le texte le menu fade et réchauffé, le kit entier presque sous cellophane de l’ensemble de ces « choses » que nombre de nos compatriotes pensent qu’il est de leur devoir de raconter aux voyageurs qui viennent visiter l’Albanie, certains même insistant pour les leur communiquer toutes affaires cessantes.
Si mon hypothèse tient quelque peu la route, il s’ensuit que la communication la plus élémentaire entre le journaliste baladeur et ses hôtes autochtones aura été, en fin de compte, un échec total. Ceux-ci, auront voulu convaincre le journaliste de leur « incontestable ancienneté », au point que même leur code coutumier, « le Kanun [ait] été codifié depuis les Illyriens », et que cette mise en contexte de longue durée aiderait ses lecteurs à mieux les comprendre, et à appréhender dans leur juste nature – en dernière analyse – les atrocités des « bandes albanaises qui ont pris le contrôle du trafic de cocaïne en Grande-Bretagne ». Mais ce que le baladin, de son côté, raconte à ses compatriotes lecteurs de The Spectator, c’est que si les codes et coutumes des Albanais sont bien anciens, leur goûts sont bien dépassés – comme le laisse entendre leur entichement pour Norman Wisdom ; bien que maintenant, ils peuvent au moins laisser librement pousser leurs barbes, quitte à y voir – pourquoi pas ! — un clin d’œil au Patriarcat de Constantinople.
Le titre : « L’Albanie a longtemps vécu sous l’ombre de l’Italie », est à lui-même une autre énigme, l’Italie n’étant mentionnée que très rapidement et brièvement dans le texte ; une fois à propos de Mussolini, qui « a chassé » le roi Zog, et une autre fois en rapportant la réaction à chaud de la Première-ministre Meloni à une décision prise par une cour européenne concernant les centres de rétention italiens installés à Gjadër (en Albanie) et destinés aux demandeurs d’asile interceptés en mer. A tel point que, si l’on se basait uniquement sur les informations que se plaît à véhiculer l’article, on ne serait pas loin de devoir croire que ce n’est point l’Italie, mais bien les Britanniques qui, grâce probablement à Miss Edith Durham et à Mr. Pitkin, ont exercé la plus profonde influence sur les Albanais.

Albanais et « étrangers » : la vieille scène de cette rencontre, ce genre de contact vicié, encore aujourd’hui, plus de trente ans après l’ouverture de l’Albanie et sa sortie de l’isolement reste aussi irréel que toxique, et il n’est jamais aisé de faire la part des choses, entre ce que remarquent vraiment les étrangers qui visitent le pays, et ce que les nôtres veulent (à tout prix ?) qu’ils remarquent ou leur faire remarquer, ni de comprendre ce qui préside au choix de l’information que ceux-ci décident de leur communiquer, en fonction d’idées – parfois hallucinantes – qu’ils se font des attentes des visiteurs. L’image de l’Albanie véhiculée par ce genre d’articles ne me semble pas avoir grand-chose en commun avec la réalité ; il se signale plutôt comme un symptôme, comme le résultat du mélange de deux attentes mutuellement fantasmées, relevé avec la dose habituelle de bullshit pathétique dont regorgent les guides touristiques. C’est toujours le même bruit de fond, fait des mêmes informations, moitié inventées et moitiés périmées, remâchées et recyclées indéfiniment entre les journalistes, les locaux qui viennent croiser leur route, les articles de journaux et jusqu’à leur retour sous forme de traduction – qui finit par former un très rigoureux ordre du discours exotique.
Car les motivations de la traduction et de la republication, dans un journal albanais, de cet article clairement conçu pour et destiné à un lectorat britannique – et encore, bien spécifique : celui de The Spectator – n’en sont pas moins mystérieuses. Elle est tout de même révolue, l’époque où nous paradions comme des caniches à la moindre mention de l’Albanie dans la presse étrangère, même s’il s’agit de louer notre potentiel touristique, ou l’authenticité et l’ancienneté des mœurs. En réalité, cette soupe paresseuse ne dit et n’apprend rien au lecteur albanais, si ce n’est qu’elle le confirme dans l’idée qu’il se fait de l’image que sont censés avoir de nous « ceux de l’autre côté », y compris les curiosités sur l’amour pour Mr. Pitkin ou l’interdiction des barbes orthodoxes. Coupé de tout rapport avec le réel, ce discours ne sert qu’à maintenir béant l’abîme de l’incompréhension mutuelle.
Je peux comprendre qu’il y ait, et il y en aura toujours, des journalistes que le goût pour la cuisine locale (« la carpe à la crème de lait ») pousse à écrire des reportages sur l’Albanie ; comme je suis conscient que la responsabilité principale de cette catastrophe communicative nous incombe d’abord à nous-mêmes, à nos convictions rassies concernant les fables narcissiques que nous croyons devoir raconter à l’Autre. Toutes ces convictions qui, en fusionnant, ont fini par donner consistance à un récit visqueux, parasitaire, prescriptif, qui s’est autonomisé au point que « nous » et « eux » ne sommes plus que les instances de son recyclage spontané, alors que chacune des parties croit qu’il ne s’agit là que du rituel bienveillant de l’hospitalité. Quoi qu’il en soit, une chose au moins ne fait point de doute : ce discours, émancipé du réel, a désormais totalement triomphé du bon sens et de l’intelligence.
Il y a pourtant tant de choses à découvrir en Albanie, et à son propos – non certes sur l’ancienneté des Illyriens, l’anecdotique roi Zog ou le dictateur « Hoxha, ottoman d’origine musulmane », mais sur le nouveau qui s’invente tous les jours dans les interstices du développement urbain, de l’économie informelle et de la transformation sociale galopante, en lutte, souvent désespérée, avec la fuite des jeunes, la désertification des périphéries, ou l’influence, si ce n’est le contrôle, de l’économie et de la vie politique par les structures du crime organisé. Mais, pour raconter tout ceci, il faudrait des journalistes enquêteurs, mus par la passion de découvrir l’envers de la réalité, ce qui est resté jusque-là caché aux yeux du monde, loin du décompte des postes de télé supposément possédés par le couple Hoxha ou des séances de dégustation de « la crème de lait » sur les rivages de Shirokë. Il serait temps qu’une passion semblable puisse animer aussi ceux qui choisissent de tels écrits, pour les servir au public albanais en retour, et rompre une fois pour toutes ce cercle vicié, qui, s’il n’est ni ne saurait valoir comme un miroir, fonctionne bien jusqu’ici comme un boomerang.

Ardian VEHBIU

Traduit de l’albanais par Orgest Azizaj


[1Texte initialement paru en albanais, dans une publication en ligne : https://peizazhe.com/2025/03/27/albanian-kitsch/

[2“Si e njoha Shqipërinë në regjimin e Enver Hoxhës, vendi ballkanas që jeton prej kohësh nën ‘hijen’ e Italisë” : https://liberale.al/op-ed/polemike/nga-ian-tomson-si-e-njoha-shqiperine-ne-regjimin-e-enver-hoxhes-v-i112223