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Les soldats de l’An V (après Mai 68 )
mercredi 1er octobre 2025, par
Le document qui suit, retrouvé au fond d’un carton et au hasard d’un rangement longtemps retardé sous forme d’un texte dactylographié a été écrit au début des années 1990... Il s’agit d’un projet de film documentaire qui n’eut pas de suite, comme l’indique sa seconde partie intitulée « traitement ». Toute la saveur du temps perdu...
A.B.
Pour une page blanche, c’en est une belle ! Qui se souvient encore de ces spectaculaires prolongations de Mai 68 qui, de 1973 à 1978, se sont jouées dans l’armée française, la transformant en forteresse assiégée par le spectre de la Révolution, privant de sommeil des généraux affolés ? Qui se souvient de cet Appel des Cent promptement signé par quelques milliers de bidasses et réclamant rien moins que le SMIG pour les appelés, la "liberté totale" d’information et d’expression politique dans les casernes ? Et qui des manifestations de soldats de Draguignan, Karlsruhe, etc. qui stupéfièrent l’opinion, des emprisonnements et procès qui s’ensuivirent, des dizaines de comités de soldats aux noms exotiques et éloquents ("Pompon rouge", "Crosse en l’air", "Bidasses en colère"- tout un programme), des documents "confidentiel défense" "secret", voire "ultra-secret" inexorablement parsemés, semaine après semaine, dans les colonnes du Canard enchaîné, de Rouge, de Politique hebdo grâce au zèle de dizaines d’appelés mal pensants et chapardeurs... Qui ? L’appareil militaire, sans doute, qui n’a pas la mémoire si courte et connut là, assurément, l’une des plus grandes frayeurs de sa longue histoire - ce n’est pas tous les jours, ni même tous les demi-siècles que l’armée devient le théâtre de si spectaculaires désordres ni d’entreprises "subversives" aussi généralisées... Qui encore ? Quelques anciens ministres sans doute, dont Jacques Chirac qui, de guerre lasse, finit par saisir la Cour de Sûreté de l’Etat en vain d’ailleurs, toute l’affaire ne tardant pas à s’achever sur un non-lieu retentissant.
C’est qu’au fil des manifestations, des sanctions disciplinaires, des campagnes antimilitaristes menées tambour battant par l’extrême gauche et des contre-campagnes d’une droite outrée par tant d’outrages infligés à l’ "honneur de l’armée", la joyeuse mutinerie des soldats était devenue un enjeu politique de taille : parrainant les comités de soldats, les syndicats ouvriers donnaient une dimension nouvelle à cette agitation ; jetant son poids dans la balance au nom des "droits démocratiques" des appelés, le PS rénové trouvait dans cette affaire une occasion supplémentaire d’accentuer la pression sur un régime en perte de vitesse et de poursuivre ainsi sa montée en puissance : ce n’est pas sans un certain amusement que l’on relit aujourd’hui les déclarations de Charles Hernu, futur ministre de la Défense à poigne, en faveur des accusés du procès de Draguignan qui défraya en 1975 la chronique des bidasses en folie.
Ainsi, rétrospectivement, la grande insurrection des appelés des années 1970 peut être déchiffrée indifféremment comme le dernier retour de flamme de 1968 (les animateurs des comités de soldats sont, bien souvent, des "soixantuitards" dont le sursis est arrivé à expiration) ou bien comme l’une des étapes du changement de paysage politique qui, graduellement, conduit à l’arrivée aux affaires du Parti socialiste et des nouvelles élites qui lui font cortège.
Comme le temps passe... C’était il y a vingt ans et qu’elles nous paraissent lointaines et démodées (un an après la guerre du Golfe) ces mâles proclamations et lyriques envolées "Soldat, sous l’uniforme, tu restes un travailleur !" "A bas 1’embrigadement, à bas l’encasernement de la jeunesse !" - qui faisaient alors florès dans les casernes ! Comme elle nous semble loin, cette déferlante antimilitariste où le moins politisé des 2ème classe reprenait d’enthousiasme le flambeau des braves pioupious du 17ème, des mutinés de 1917 et de la Mer Noire, des marins du Potemkine et des insoumis de la guerre d’Algérie ! Comme il nous paraît loin ce temps où des centaines de jeunes sous l’uniforme emportés par le courant des "années 68" considéraient comme une évidence absolue que l’actualité de la révolution doit se manifester par un travail de sape généralisé dans l’armée et entonnaient, au premier degré, dans les manifestations du ler Mai auxquelles ils prenaient part masqués le couplet de l’Internationale :
"S’ils s’obstinent, ces cannibales
A faire de nous des héros
Ils sauront vite que nos balles
Sont pour nos propres généraux !"
En ce sens, revenir sur cet épisode aussi radicalement oblitéré qu’il fut mouvementé, le revisiter en compagnie de ses acteurs et témoins de tous bords, c’est tenter avant tout de reconstituer un imaginaire, un paysage mental qui se sont radicalement dissous et n’en furent pas moins partagés par des milliers de jeunes (et de moins jeunes...) en ces années-là. Tous les personnages qui jouèrent dans cette pièce post-soixantuitarde en qualité de "subversifs" étaient unanimes sur un point : avec ce bruyant "théâtre aux armées", les choses ne faisaient que commencer et la guerre en dentelles dans les casernes annonçait des affrontements plus fatidiques. Vingt ans après, dans le contexte de l’effondrement du bloc socialiste, voire du "communisme" tout court, nous nous demandons à l’inverse ce qui, avec ce "bouquet final", s’est irrémédiablement achevé de certaines visions de l’apocalypse révolutionnaire, de certaines mythologies du "grand chambardement", d’une certaine utopie (la fameuse "fraternité" de tous les travailleurs, quelle que soit la couleur de leur uniforme). En ce sens, donc, revenir sur cette "page blanche" si proche et si lointaine en même temps, c’est tenter, davantage que de "reconstituer", d’évaluer une distance qui s’est creusée entre ce paysage et nous, de réfléchir sur la cassure qui nous éloigne de ce proche-lointain.
Combien ces jeux et retours de mémoire collective en des lieux maudits ou désertés sont à l’ordre du jour, nous le voyons avec l’intensification spectaculaire du travail du deuil et la multiplication des "récits" concernant la guerre d’Algérie - au cinéma, à la télévision, dans les études savantes et les autobiographies. Moins vaste, bien sûr, moins douloureuse et condensant d de moindres enjeux, la tache blanche de l’insurrection antimilitariste des années 1970 n’en est pas moins du même ordre, instituant l’oubli comme forme "pratique" de la mémoire.
A cette amnésie, bien sûr, contribue un certain cours naturel des choses. Les acteurs de ces scènes mouvementées ont vieilli et fait leur chemin dans la vie ; ils ne sont pas devenus, bien sûr, des "notaires" à la Jacques Brel, mais enfin, voici l’un dont la signature figure fréquemment à la "une" du Monde, voici tel autre qui brille haut au firmament de la littérature "noire" française, et en voilà un troisième dont le cabinet de "consultant" ne marche pas si mal... On a beau n’être ni bégueule ni apostat, ces soixante jours que l’on passa au "trou" pour "insubordination" ou "outrage au drapeau" ne sont pas nécessairement de ces titres de gloire que l’on expose au fronton de son curriculum vitae... D’où, par conséquent, une seconde direction de l’investigation : que sont nos rouges bidasses devenus, quel regard jettent-ils sur leurs faits d’armes de l’époque, dans quelle étoffe est taillée leur mémoire de ces événements solide ou fragile ? Eux qui, il y a vingt ans, se masquaient pour rencontrer les journalistes ou défiler, peuvent-ils évoquer sereinement ce bref chapitre de leur vie, à visage découvert ?
L’un des aspects les plus fascinants de cette page arrachée au livre de l’histoire française contemporaine est le formidable malentendu qui s’y noue entre l’un et l’autre "côté" - l’armée, ses professionnels et son appareil, l’Etat d’une part et, de l’autre, les soldats en rébellion et ceux qui les soutiennent. Chez ces derniers, en effet, ceux d’ "en bas" prédomine une dimension ludique : quel plaisir, quelle jouissance à secouer ainsi le cocotier militaire, à faire tourner en bourrique le colonel, à imprimer au nez et à la barbe des "crevures" le bulletin du comité de soldats, d’en consteller la caserne, de partir en "fausse perm" pour défiler le premier mai, ridiculiser de mille manières l’ordre militaire. A chaque instant, le malicieux soldat Chveîk y retrouvait ses héritiers, au centuple. Vue de la chambrée où Bidasse compte les jours, ce mouvement de "subversion" est avant tout un "grand jeu", une diversion inespérée, aux mille rebondissements, dans l’ordre et l’ennui mortel de la caserne. Mais, vue d’ "en-haut" où l’on s’est habitué à bannir le hasard, où s’entretient la vigilance contre les menées de l’étranger, de 1’ ennemi et de ses récurrentes "cinquièmes colonnes", toute l’affaire sent le complot, l’entreprise concertée, le plan de déstabilisation à plein nez et commande une riposte "stratégique" adaptée. Là où le bidasse instruit assigné au "chiffre" voit dans les fuites qu’il organise un bon tour joué à l’ordre militaire et une juste revanche prise sur son austérité ou sa brutalité, l’état-major, lui, détecte le spectre de l’espionnage et de l’infiltration par des agents de l’ennemi. Deux visions du monde, une partie d’échecs dont les joueurs ne pratiquent pas les mêmes règles. Enivrés par le développement foudroyant du mouvement dans les casernes, volant de succès en succès dans leur campagne triomphale contre le "militarisme bourgeois", les "stratèges" de l’ extrême gauche qui attisent la rébellion ne sont guère conscients qu’ils jouent avec de la dynamite en défiant ainsi l’Etat en son sanctuaire, en exposant chaque semaine l’institution militaire à la risée publique. Il se trouva que la France n’était ni le Chili, ni l’Argentine et que le mouvement s’évapora bien avant que l’on en vint aux mains ou au sang. Mais qui le savait d’avance ?
Le service national vient d’être réduit à dix mois, dans la plus parfaite indifférence, et les troupes françaises quittent 1’Allemagne réunifiée. Il y a un an, les quelques voix (Gilles Perrault...) qui ont tenté d’attiser, lorsque le corps expéditionnaire français campait dans le désert d’Arabie en attendant d’y faire souffler la tempête, les braises refroidies de l’antimilitarisme se sont heurtées à un silence hostile... Ceux qui, aujourd’hui, partent, sans état d’âme apparent, au service militaire sont nés aux alentours de ces jours d’alarme et d’exaltation où ceux de la génération d’avant s’exhibaient en première page des journaux, brandissant le poing et scandant "Crosse en l’air et rompons les rangs !" ...Oui, vingt ans à peine sur le calendrier, mais combien sur notre horloge intime et combien sur celle des attitudes politiques, voire des passions françaises ?
Traitement ( sous forme, cette fois, d’une déclaration d’intention destinée au réalisateur, pas au CNC )
Cette histoire est "la mienne" des années durant, j’ai été au cœur de cette toile d’araignée où se tissaient les noirs complots contre l’ordre militaire, en ces années-là, précisément je ne puis donc la raconter comme une aventure (ou une mésaventure) arrivée à d’autres. Bien des acteurs dont j’aimerais recueillir le témoignage étaient alors des amis, des camarades, un certain nombre d’entre eux sont demeurés des proches. Dans l’abord de ces témoins, je ne vois pas l’utilité d’instaurer une distance de convention, "réglementaire", de gommer les "nous" et les "tu" qui constituent, au fond, le soubassement, le "secret" de cet travail. Il faudrait, bien sûr, éviter les écueils du film de génération (Nous nous sommes tant aimés, Mourir à trente ans...), mais simplement d’assumer dans le ton et l’écriture du film ces proximités et complicités qui ont la peau plus dure que le souvenir net de la scène à laquelle elles se réfèrent. Aussi bien, ce côté "retrouvailles" serait nécessairement compensé par la confrontation avec ceux d’ "en face" (Chirac, les ministres de la Défense, des généraux, des journalistes, des juges militaires...). L’intérêt de revisiter cette scène ne tient-il pas, pour une part, à la possibilité de la réinvestir du point de vue de l’Autre, celui que nos "jeux" d’alors plongeaient dans l’alarme et l’exaspération ? Exposer le "malentendu" dans le croisement des regards et des souvenirs des acteurs et témoins des deux bords.
Il ne s’agit pas de collecter des souvenirs et de les coudre ensemble, mais de mettre en scène un travail de mémoire collectif sur un "lieu" oublié, incommodant, d’accès difficile. La présentation des personnages, leur questionnement doivent exprimer la difficulté de ce travail, toutes les résistances auxquelles il se heurte, le caractère aléatoire et pénible des aller-retours qu’ il met en œuvre entre passé et présent. Pas d’interviews conventionnels, donc, mais des "scènes" : tel ancien animateur d’une organisation antimilitariste révolutionnaire clandestine nous conduirait à sa "planque" d’alors, tenterait de retrouver les gestes qu’il faisait sur la ronéo, lirait un texte incendiaire qu’ il écrivit alors... En même temps, il serait clairement "signalé" comme l’homme qu’il est aujourd’hui un écrivain de bon renom et qui boit un peu trop, il y aurait une nécessaire rencontre entre la ronéo et le châblis dont il abuse aujourd’hui et qu’il ne pouvait se payer alors.... Autre scène possible : un jeune talent reconnu du Monde raconte ses jours au trou, dans son bureau, à la rédaction du journal ; un journaliste plus âgé l’écoute, puis prend la parole : celui qui "couvrit" tous ces événements en ces années-là, un partisan sans états d’âme de l’ordre militaire... Ou encore : retour, avec les trois "héros" de la manifestation de Draguignan, sur les lieux : ils miment les gestes, ils commentent, ils ont vieilli, ils ont suivi des trajectoires différentes... Tenter d’investir les lieux : des casernes dont on nous interdira l’accès, (filmer), d’autres, désaffectées (RFA), filmer aussi les inévitables refus de témoignage, mettre en scène comme il convient les généraux, les ministres à la retraite. Chaque personnage doit être saisi dans ce qui le distingue pour le meilleur et le pire, "dessiné" par la mise en scène. C’est la grande leçon d’Ophüls (fils) me semble-t-il. Le travers du frimeur doit être grossi, et s’il se trouve que l’un de nos témoins joue de la trompette dans un orchestre de salsa, il est exclu de l’interroger assis sur un canapé. Ceci d’autant plus qu’il s’agit d’une histoire bourrée d’anecdotes piquantes, de rebondissements, de "gags" qui peuvent venir percuter avec force le discours glacé de l’Etat que tiendront ceux d’"en haut".
Des lieux, des situations, des personnages, pas seulement des "intervievés"...
(le texte s’interrompt un peu abruptement sur ces bonnes paroles...)
Alain Brossat
Ici et ailleurs