Accueil > Contributions > Actualité > Du Leftwashing au Sens Interdit à Lyon
Du Leftwashing au Sens Interdit à Lyon
vendredi 17 octobre 2025, par
L’édition de cette année du Festival Sens Interdits, qui se tiendra à Lyon, en France, du 14 au 25 octobre, est un exercice dans le leftwashing des guerres par procuration impériales américaines. Elle est ainsi emblématique de la glissade progressive vers le fascisme colonial sous tutelle américaine qui domine aujourd’hui la sphère publique en Europe.
Malgré son nom, le Festival n’explore ni ne problématise les frontières du discours politique jugé inacceptable en Europe. Au contraire, il les renforce. Au centre du Festival de cette année se trouve une juxtaposition curieuse. Une conférence prévue le 18 octobre par Karim Kattan, un auteur franco-palestinien qui a signé récemment une lettre signée par plus de 300 écrivains francophones appelant à reconnaître la guerre d’Israël à Gaza comme un génocide, sera suivie d’une table ronde avec des artistes taïwanais dans la coproduction taïwano-suisse This Is Not an Embassy (Made In Taiwan).
L’une des artistes taïwanaises, Mme Chiayo Kuo, est présidente de la Taiwanese Digital Diplomacy Association (TDDA). Étroitement alliée au camp « indépendantiste » associé au parti au pouvoir à Taïwan (le DPP), la TDDA est également profondément intégrée dans des réseaux transnationaux financés par le gouvernement américain, qui promeuvent des thèmes liés à l’OTAN tels qu’une « whole-of-society approach » du contrôle de l’information et la « résilience civile », c’est-à-dire la militarisation de la société civile.
Le théâtre lyonnais où Mme Kuo et ses collègues se produiront et prendront la parole présente Mme Kuo comme une « activiste digitale », comme si elle représentait la société civile de base. Or, la réalité est que Mme Kuo s’apparente davantage à un relais de ce que des chercheurs et critiques appellent depuis longtemps « l’impérialisme informel ». La TDDA reçoit d’abondants financements provenant de sources étatiques américaines et taïwanaises alliées à des programmes politiques très spécifiques essentiellement alignés sur la stratégie des guerres par procuration des États-Unis et de l’OTAN.
La juxtaposition farcesque de Mme Kuo avec M. Kattan est emblématique de la confusion politique née de l’auto-vassalisation de l’Europe aux États-Unis.
Un peu de contextualisation s’impose : il existe un soutien largement répandu au sein du gouvernement taïwanais et des partisans de « l’indépendance » (autrement dit la dépendance satellitaire) à l’égard du génocide commis par Israël, sous prétexte de lutte contre le terrorisme. Les Taïwanais de ce camp invoquent régulièrement le fait que des organisations palestiniennes reconnaissent la souveraineté chinoise sur l’île comme motif. En violation du droit international, le gouvernement taïwanais a récemment promis des dons pour construire un hôpital dans une colonie illégale en Cisjordanie, approuvée par le gouvernement Netanyahu.
Un rapport publié en septembre 2025 par Mina Chiang et Lala Pikka Lau, intitulé Taiwanese Companies’ Complicity In Israel’s Ongoing Genocide, fournit une documentation supplémentaire sur l’implication discursive et matérielle croissante de Taïwan dans le tournant fasciste et colonial des guerres génocidaires de l’Occident collectif.
En plus, le gouvernement taiwanais vient de signer un MOU avec l’entreprise américaine Anduril, fabricant de drones allié à l’entreprise Palantir dirigé par Peter Thiel, un tech bro proche de Trump qui apporte un soutien important en matière d’IA à la guerre d’anéantissement menée par Israël à Gaza depuis deux ans.
C’est dans ce contexte que les publications publiques de Mme Kuo sur les réseaux sociaux révèlent des doubles standards qui tournent en dérision la position de principe de M. Kattan. Le 15 septembre 2025, Mme Kuo a publié sur Facebook un résumé de la vente forcée de TikTok au PDG d’Oracle Corporation, Larry Ellison, imposée par le gouvernement américain.
Comme de nombreux observateurs, le commentaire de Mme Kuo s’est exclusivement concentré sur le facteur de sécurité nationale lié à la Chine, présenté comme la motivation de la décision américaine. Restait totalement passé sous silence le soutien extrêmement actif du duo père-fils Ellison au génocide israélien à Gaza (apparemment coordonné avec l’armée israélienne, selon des reportages publiés dans The Grayzone) et le rôle crucial joué par TikTok dans la mobilisation de la jeunesse américaine contre les crimes israéliens. Comme de nombreux commentateurs plus avertis l’ont fait remarquer avant et après la vente, l’objectif réel de la vente de TikTok n’était pas d’empêcher une « infiltration chinoise » mais de combler une faille béante dans l’appareil répressif fasciste colonial visant à étouffer les discussions critiques sur le génocide de Gaza dans les campus et les médias américains.
La nomination de Bari Weiss au poste de rédactrice en chef de CBS après la vente du réseau à Larry Ellison confirme encore davantage le rôle de premier plan des Ellison dans l’élimination des critiques politiques de ce qui reste de la sphère publique.
Compte tenu de sa présentation comme « activiste numérique » et de sa présidence d’une association consacrée à la « diplomatie numérique », le refus de Mme Kuo d’aborder des motifs politiques plus profonds associés à l’empire colonial de peuplement derrière la vente de TikTok ne peut guère être attribué au hasard. La présence de Mme Kuo dans un panel de discussion à Lyon sous l’étiquette « Sens Interdits » est une farce et une insulte aux Palestiniens, y compris M. Kattan.
Au-delà de Mme Kuo, la juxtaposition entre Taïwan et la Palestine efface le fait que ces deux sociétés se situent de part et d’autre de l’hégémonie coloniale américaine. La Palestine est une victime ; Taïwan est un bénéficiaire. La différence ne saurait être plus nette.
Une touche cruelle s’ajoute à cette ironie flagrante si l’on considère que la principale force à l’origine à la fois de l’identification de l’UE avec l’OTAN et de l’effondrement des économies européennes en général n’est autre que les États-Unis. On ne peut manquer l’ironie d’un festival culturel censé être consacré aux « sens interdits » où l’une des intervenantes dirige une organisation quasi-étatique promouvant les idées de contrôle de l’information de l’OTAN, résumées par l’expression « whole-of-society approach ».
En effet, cette « whole-of-society approach » est précisément à la base du European Democracy Shield, un programme de contrôle de l’information dans tout l’espace européen promu par Ursula von der Leyen. Le programme de VdL est emblématique d’un dispositif de « sens interdits » qui domine de plus en plus la sphère publique depuis la série de crises amorcée avec la pandémie de COVID-19 et rendue permanente avec la guerre européenne contre la Russie.
Oui, l’invasion de l’Ukraine par la Russie était illégale, mais les causes de la guerre remontent à de nombreuses années. Plus important encore, cette guerre aurait pu être entièrement évitée si les Européens avaient été capables d’élaborer un cadre pour ce que l’ancien Premier ministre suédois assassiné Olof Palme défendait courageusement : la « sécurité commune ». C’est ce cadre et ces causes de fond qui auraient dû être au cœur du débat public en Europe — un débat qui, malheureusement, n’a jamais eu lieu.
À la place, les Européens ont choisi de dissimuler leur nouvel enthousiasme pour la réinscription de la ligne raciale derrière une rhétorique de valeurs universelles sans cesse contredite par des propos racistes sur le fait que les autres ne « comprennent » pas les prétendues « valeurs européennes » ou par des arrangements grotesques comme la juxtaposition d’une apologiste d’un génocide colonial américain (Mme Kuo) avec un auteur palestinien diasporique appelant à la reconnaissance du génocide occidental-israélien à Gaza (M. Kattan).
La juxtaposition Taïwan-Palestine dans « Forbidden Meanings » est en fin de compte un geste politique qui transforme le Palestinien en outil involontaire de blanchiment de gauche d’une tentative à peine voilée de générer un soutien public pour une nouvelle guerre par procuration impériale américaine dans le Pacifique occidental.
Du leftwashing honteux et clownesque — il est difficile de croire que des intellectuels et des figures artistiques européens puissent s’impliquer dans de tels programmes.
Jon SOLOMON , professeur des universités, département de chinois, Université Jean Moulin Lyon 3
Ici et ailleurs
Messages
18 octobre 2025, 07:14, par Jon Solomon
Merci pour la publication de cette tribune.
Errata : la vente de la chaîne de télévision américaine s’est conclue avec David Ellison, le fils de Larry, et pas avec Larry lui-même.
Pour un regard au plus près des thématiques otanesques comme le "whole-of-society approach" et la mobilistion civile totale à l’instar d’un concept de "résilience" militarisé repris par le TDDA, il suffirait de se référencer à l’édition du mois de septembre 2025 de leur lettre d’information mensuelle : https://www.linkedin.com/pulse/taiwans-resilience-balance-one-year-iud1c/
18 octobre 2025, 09:17, par Jon Solomon
Voici le lien au commentaire publique (en chinois) sur Facebook de Mme Kuo mentionné dans la tribune :
https://facebook.com/chiayoukuo/posts/pfbid032ySeZJK891zpCpVqiLPNhN8oAEyYJMgqgcEPenKN7EeKfMHz9pu76D4s3vLAxbVLl