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Un traité de désertion à l’usage de toutes les générations

À propos de : Luca Salza, La désertion – une cartographie littéraire et artistique. Italie, Grande Guerre, Mimésis, coll. « Samsa », 2025.

vendredi 9 janvier 2026, par Alain Brossat

La première chose qui frappe à la lecture de ce livre est la qualité de son érudition. À chaque page, on s’y instruit, à propos de la littérature du désastre dans l’Italie de la première moitié du XXe siècle (en premier lieu, pas exclusivement), des figures et parcours de la défection, du paysage de la désertion dans cette topographie. On n’est pas instruit, au sens d’édifié ou mis en condition – mais bien éclairé – heureusement et joyeusement, car conduit sur des chemins que, pour beaucoup, l’on avait jusqu’alors négligé d’explorer jusqu’au bout. Ainsi, au hasard du souvenir : à propos de la rencontre entre Joyce et Svevo à Trieste, du désastre militaire de Caporetto (à la fois lieu et milieu de mémoire), de la technophobie de Pirandello, de la stature de penseur d’Emilio Lussu dont on ne connaissait que le manuel d’insurrection, de l’admirable parcours de Francesco Misiano, déserteur, témoin et acteur des grandes grèves de Turin et de la révolution spartakiste à Berlin, militant socialiste allergique au social-patriotisme, producteur de films en Union soviétique...

La formidable et scrupuleuse érudition qui se déploie tout au long de ce livre de plus de 400 pages rend le lecteur sensible à l’endurance du chercheur qui y a consacré son temps et son énergie – ceci à l’heure où les têtes de gondole s’encombrent de simili-essais et autres manifestes rédigés par des auteurs pressés, en quête d’une place au soleil. À l’évidence, cette cartographie littéraire et artistique de la Grande guerre envisagée sous le prisme italien résulte d’une recherche de longue haleine, d’une méditation soutenue sur le motif qui en constitue le pivot – la désertion et tous les gestes qui s’y associent.

S’en tenir à cela, cependant, ne rendrait pas justice à la portée réelle de ce livre. C’est qu’il s’agit bien de tout sauf d’une monographie en forme de compilation ou d’inventaire des motifs et conduites défectifs se relevant dans l’espace italien, « autour » de la Grande Guerre. Son inspiration et sa méthode ne sont pas cumulatifs mais analytiques et critiques, dans la perspective non pas d’une visite guidée d’une séquence passée, aussi dramatique et incandescente soit-elle, mais bien d’une ontologie du présent historique et politique.

Luca Salza voit émerger dans le creuset (ou plutôt le cratère) de la Première guerre mondiale un leitmotiv discursif – celui de la désertion, dans toutes ses dimensions, et dont le propre est d’être signe d’histoire (Lyotard), de se présenter et circuler non pas sur un mode compact ou molaire, mais de prendre consistance dans un infini champ de dispersion. C’est donc dans une perspective généalogique et non pas antiquaire que l’auteur revient sur les lieux de la catastrophe inaugurale : il y identifie, y topographie tous les éléments, les signes, les traces qui nous conduisent à statuer, aujourd’hui, sur l’actualité de la désertion, sur la persévérance et le renouvellement des gestes défectifs ; et surtout, sur la question entêtante de savoir ce que pourrait être pour nous, comme elle fut pour ceux qui ne plièrent pas devant l’Union sacrée, dans tous les pays engagés dans la guerre, entre 1914 et 1918, une politique de la défection conduite à son terme, assumant toutes ses conséquences. En ce sens, ce livre est bien une sorte de manuel, mais nullement dans le sens scolaire du terme, plutôt entendu comme vademecum : un livre qui, même s’il est trop épais pour tenir dans une poche, a pour vocation de nous accompagner dans nos efforts constants pour ne pas nous rallier aux évidences du jour, pour inventer nos propres lignes de fuite et (pour ceux qui sont engagés dans les travaux d’écriture, quelle qu’en soit la forme) ne pas devenir des « coolies de la plume » (Lénine).

L’idée force qui soutient l’ensemble de l’ouvrage, agencé autour de « cartes », au sens topographique du terme (mais qui sont tout aussi bien des messages ou de brèves missives illustrées, à nous adressées par les témoins de cette fin du monde que constitue la Première guerre mondiale) est clairement exposée dès les premières pages de La désertion. La Grande Guerre, comme événement cataclysmique, ne représente une coupure dans le cours des choses que pour autant qu’elle est l’expression, c’est-à-dire le moment où il devient pleinement visible, du régime d’Histoire qu’instaure la modernité européenne. Sous ce régime, la destruction est l’ombre portée de la production et la catastrophe celle du progrès. En ce sens, la Grande Guerre est davantage un révélateur qu’une coupure ou une béance à proprement parler – « La Grande Guerre est la démonstration sur le sol européen des forces destructrices de la puissance industrielle créée par l’homme » - on serait tenté ici de mettre en garde contre les généralités de convenance (quel homme, Krupp ou le poilu lambda ?).

Dans ses prémisses, le livre insiste sur une approche de la modernité-comme-catastrophe résolument continuiste – la catastrophe ou le désastre est, fondamentalement un procès, ce qui ne va pas sans susciter un peu d’inconfort conceptuel, pour autant que la catastrophe est toujours supposée survenir et donc avoir partie liée avec la discontinuité entendue dans un sens plus ou moins radical. D’ailleurs, dans la suite du livre, en de nombreuses occurrences, la perspective discontinuiste retrouve ses droits dès lors que les scansions et les effets tangibles de la guerre, ses péripéties et ses paysages, ses interactions avec l’événement révolutionnaire sont mis en examen - via des œuvres, des textes, des protagonistes.

La réserve que m’inspire l’approche surplombante et processuelle de la modernité comme catastrophe globale telle que promue par l’auteur dans la première partie du livre est la suivante : elle ne fait au fond que retourner comme un gant le discours et l’idéologie progressiste et le mirage productiviste promus, notamment par la social-démocratie européenne au début du XXe siècle, puis le communisme étatisé sous sa forme soviétique. Mais ce geste est exposé au danger du mimétisme : il tombe dans le même travers que ce à quoi il s’oppose – la linéarité, la compacité. Or, ce que l’Histoire du XXe siècle nous met au défi de penser, ce sont les discontinuités, les ruptures, les singularités placées sous le signe du progrès-catastrophe. L’événement ne peut pas être pensé simplement comme la pure et simple accumulation des ruines, jour après jour, pour faire référence à une formule benjaminienne un peu trop ressassée ; ce processus n’est pas calqué sur le modèle de la pluie qui tombe sans répit sur un village breton, il y a toujours un ici et un maintenant de la formation des ruines, ce qui permet de donner un nom, singulier, à chaque catastrophe, à chaque événement associé au désastre – ceci de Verdun à Gaza.

Il ne fait aucun doute que la catastrophe est « en marche » dès lors (pour revenir à notre sujet) que des États commencent à produire à la chaîne des canons, des obus, des mines, des mitrailleuses, etc. Mais il n’en demeure pas moins que c’est au moment où ces moyens de mort entrent en action, sur les champs de bataille, inaugurant le temps de la mise à mort industrielle, que se produit vraiment (en acte) l’explosion qui fait événement – chacun de ses emplacements portant un nom propre portant la marque du sans précédent, de l’irreprésentable, de la césure, placé sous le signe de la suffocation des acteurs et témoins – Chemin-des-Dames, Caporetto, Verdun, etc.

C’est d’ailleurs très précisément ce que restitue la cartographie établie par Salza, alliant avec bonheur qualité de l’information et pertinence analytique, dans les différentes cartes qui constituent le corps et le cœur de son livre – Trieste, entre Svevo et Joyce, Asagio (les massacres entre Italiens et Autrichiens sur l’Altipiano), Turin, entre guerre et révolution, Caporetto (ou le désastre ineffaçable)...

On serait parfois, rarement, tenté d’émettre quelques réserves à propos de la façon dont l’auteur (inévitable dans ce genre d’essai) est porté à épouser le point de vue ou se couler dans le discours des auteurs qu’il mobilise. Un exemple saillant en est l’allant avec lequel il semble épouser le parti technophobe résolument simplificateur de Pirandello, porté à mettre sur le dos de « la technique » (dont le propre serait, en général, d’« humilier l’homme »...) le funeste changement de destin dont la Grande Guerre serait la manifestation, en grandeur nature. Mais l’imprécision dans l’emploi du mot « technique » conduit ici à des approximations. Ce n’est pas « la technique » en général qui produit la bifurcation fatale qui se produit avec l’apocalypse de 1914-18, mais bien cette forme toute particulière de technicisation – notamment de motorisation et, comme dirait Marinetti, de « métallisation » des sujets humains dont l’effet est de décupler leurs puissances dans une mesure sans proportion avec tout ce que peuvent concevoir les plus audacieux de leurs calculs rationnels d’intérêt et les plus visionnaires des anticipations sur les effets de leur actions. Pour le reste, dans toutes les sociétés et cultures humaines, les gestes accomplis par les vivants sont indissociables de techniques, toutes sortes de techniques, des plus simples aux plus complexes. Si « l’homme est écrasé par les machines », formule au demeurant un peu trop convenue, ce ne sont pas les machines qui sont coupables mais bien les principes qui les animent, les dispositifs et agencements dans lesquels elles entrent – lesquels sont intégralement humains.

La technophobie en général n’est pas un remède aux maux dont souffrent les sociétés dont le productivisme est le dernier mot et l’horizon, donc, la production-comme-destruction – la guerre, entre autres. Ce ne sont pas les machines qui sont folles, ce sont les addicts au productivisme et à l’innovation tête baissée qui le sont et la civilisation (le culte et le fétichisme) de l’automobile est dans les têtes et les rapports sociaux bien davantage que dans la bagnole elle-même comme machine ou objet hypertechnologique. La technophobie à la Pirandello (ou à la Heidegger) a généralement pour corolaire la nostalgie des mondes anciens qui n’ajoute pas beaucoup à la clairvoyance de ceux qui y succombent – comme Heidegger eut son idylle avec le Führer, Pirandello eut sa lune de miel avec le Duce...

A ce propos, d’ailleurs (soit dit en passant, car ce n’est pas d’une importance vitale), j’ai parfois trouvé à la lecture que Salza ne respectait pas suffisamment les « gestes barrière(s) » lorsqu’il mobilise (à bon escient pour son sujet) des auteurs dont des nécessités impérieuses nous portent, au reste, à nous séparer. Cela me paraît relever d’une prophylaxie élémentaire, lorsqu’on fait recours à Céline ou analyse un texte de Malaparte, de trouver ne fût-ce qu’un instant pour rappeler que ces auteurs sont, pour le reste, infréquentables, pour des raisons que l’on peut prendre le temps de rappeler ou pas, mais qui, en tout cas, ne se discutent pas, l’immunité littéraire n’existant pas en la matière. Dans le même sens, ne pas mentionner l’allégeance fait par Pirandello au régime fasciste, même en peu de mots, me paraît regrettable ou, tout aussi bien, celle de Peter Handke à Milosevic. Ce n’est pas, ici, de la police de la pensée, mais de l’hygiène mentale, le simple rappel du fait que les taches de sang intellectuel indélébiles, ça existe, quel que soit le renom des auteurs concernés ou la pertinence pour un sujet donné, de tel ou tel de leurs textes.

Un motif central de l’essai de Salza est : qu’est-ce que la Grande Guerre fait à la langue et, plus précisément, à la littérature ? La réponse est qu’à l’égal de bien d’autres éléments de la tradition, ce désastre est le tombeau d’un certain régime ou d’une certaine forme de littérature (celle qui émet des prétentions à une représentation réaliste du réel ou du sensible), et, pour ce qui est de la langue, une mise à l’épreuve totale où l’on voit voler en éclat son approche « purement véhiculaire » – la langue comme moyen de communication. En bref, ce qui à la fois survit au désastre et prend corps dans le creuset de celui-ci, c’est une écriture du désastre. Ici, la membrane qui sépare la littérature de l’écriture n’a jamais été aussi épaisse – tout en demeurant, bien sûr, comme toute membrane, poreuse. La Grande Guerre est le cratère dans lequel s’abîme la représentation, ce que montre minutieusement Salza en se mettant à l’écoute de ses auteurs – Joyce, Svevo, Gramsci (et bien d’autres, moins connus), en soulignant le caractère transversal de cette crise, du domaine des arts à celui de la politique, en passant par les formes de vie, dans toute leur diversité et leur extension.

On pourrait regretter toutefois le fait que l’auteur, exposant brillamment la façon dont le processus de destitution de la représentation se produit de façon irréversible dans le domaine de l’art et de la culture, ne survit pas, dans la dimension politique, à la vague révolutionnaire des années 1920, dans l’espace européen. C’est à très bon escient que Salza, suivant en cela autant Gramsci que Lénine, insiste sur le fait que la démocratie libérale, à l’égal du roman bourgeois (« réaliste ») est morte dans les tranchées de la Première guerre mondiale ; ce n’est pas seulement la IIème Internationale qui a fait faillite en août 1914, c’est la légitimité même de la démocratie de représentation qui se volatilise dès les que les supposés représentants (les gouvernants) des pays dans lesquels est établi le suffrage universel ont pris sans état d’âme la décision d’envoyer les supposés représentés (les gouvernés) à la boucherie, en troupeau. Or, ce qui caractérise l’entre-deux-guerres européen (ceci en dépit de l’apparition de l’État ouvrier en Russie, de la montée des fascismes en Italie et en Allemagne, de l’existence un peu partout de puissants courants antidémocratiques), c’est cela même : que la fiction représentative, en politique, dans sa version républicaine ou monarchiste constitutionnelle, résiste au chaos engendré par la guerre et restaure suffisamment son autorité pour constituer, face à la montée notamment des mouvements totalitaires, quelque chose comme la référence civilisée, humaniste, héritière des Lumières européennes.

Cette restauration est la condition de l’émergence du discours pseudo-émancipateur de la lutte à mort de la civilisation démocratique contre la barbarie fasciste, au temps de la Seconde guerre mondiale, ceci au prix, notamment, de l’oubli de l’arrière-plan colonial de la fiction démocratique – là où, de « représentation », il n’est guère question. Cette restauration balise encore le champ dans lequel nous continuons à peiner à nous émanciper des faux-semblants d’une institution symbolique de la politique dont la matrice demeure, envers et contre tout, la fiction toujours plus décharnée et inconsistante de la représentation. Nous défaire (faire défection) jusqu’au bout d’avec cette illusion (au sens que Freud donne à ce mot dans un de ses titres célèbres), c’est là une des tâches vitales que nous n’en avons jamais fini de conduire. Bien sûr, dans l’espace italien, la perception de la relation qui s’établit entre cette restauration de la démocratie libérale et la perpétuation de la catastrophe a été retardée par l’interminable séquence du fascisme. Cette restauration a même pu y emprunter, comme dans la plupart des pays de l’Europe occidentale, les traits du rétablissement des droits de la Raison dans l’Histoire. On sait aujourd’hui, à voir l’état de la démocratie italienne, ce qu’il en est.

Un très stimulant chapitre du livre soutient avec force une thèse (politique) dont la portée s’étend à notre actualité, toujours plus massivement surplombée par les menaces de guerre : « la guerre n’est plus révolutionnaire », en d’autres termes, l’opération stratégique prônée par Lénine, Liebknecht et autres, consistant à « transformer la guerre impérialiste en guerre civile » est à ranger au rayon des antiquités – ceci en raison, notamment de l’extrême technologisation des guerres contemporaines qui rend(rait) vaine toute intervention des masses susceptible d’en infléchir le cours en s’emparant des armes de l’ennemi (de classe) et en les retournant contre lui. Ainsi, « Aucun armement inventé au XXe siècle ne semble pouvoir être utilisé dans un horizon de libération politique, sociale, culturelle, existentielle (…) La mitrailleuse, en vérité, guette, pour l’arrêter, tout élan vers l’espérance. C’est une découverte déconcertante pour un révolté » (p. 335-37). Ou bien encore, comme le dit l’écrivain et poète italien, Franco Fortini, dont Salza épouse la conviction : « L’expérience du siècle prouve que la transformation léniniste de la guerre impérialiste en guerre civile n’est concevable qu’en dessous d’un certain niveau de technologie de l’armement ».

Cette thèse me laisse, pour le moins, indécis. Sur le plan rigoureusement historique, d’abord, on ne peut pas dire que c’est la Première guerre mondiale (entendue comme première guerre massivement industrielle) qui a rendu impossible cette opération, puisque la Révolution russe démontre le contraire. La Seconde guerre mondiale et les luttes de décolonisation (par exemple en Asie du Sud-Est, au Vietnam ou en Indonésie) ne corroborent pas non plus cette supposée règle d’airain. En Yougoslavie, en Albanie, la guerre impérialiste (l’occupation italienne et allemande) a bien débouché sur une guerre civile enchaînant elle-même sur l’établissement d’une sorte de dictature du prolétariat accompagnée d’une forte mobilisation des masses populaires. Les armes, dans ces configurations, ont bien été, pour une part, retournée contre les oppresseurs.

Il est vrai qu’aujourd’hui, comme tendent à le montrer toutes les guerres de reconquête conduites comme des opérations de police dans un contexte de guerre civile mondiale (« démocratie » vs « terrorisme »), les dispositifs technologiques guerriers les plus efficaces semblent se situer hors de portée de toute espèce de mobilisation des masses, de quelque « mouvement d’en-bas » que ce soit. Ce sont des guerres, dit-on, dont les opérateurs se tiennent bien au chaud dans des bureaux, à des milliers de kilomètres du théâtre des opérations, expédiant des armadas de drones ou tirant des salves de missiles depuis un ordinateur, les pieds sur le bureau, le gobelet de Coca à portée de main...

Mais les choses sont-elles aussi évidentes que tend à l’accréditer cette image d’Epinal ? Comme le montrent toutes les guerres du présent dans lesquelles les drones jouent un rôle décisif, on a là l’exemple d’une technologie de guerre qui, à défaut d’être à la portée de tous, peut être le recours de la partie la plus défavorisée aussi, y compris dans le cas de guerres très ouvertement asymétriques (au Yemen, les Houtis ne s’en tirent pas trop mal). Ce ne sont pas les caractéristiques techniques des armes ni la technologie des armements qui déterminent leur praticabilité (ou non) dans un horizon d’émancipation mais bien plutôt, encore et toujours, la politique. Plus les armes sont sophistiquées, bourrées de technologie, plus ce sont des saloperies, la cause est entendue. Mais s’il se trouvait que la résistance palestinienne, à Gaza ou en Cisjordanie, voire ailleurs, dispose d’un niveau d’armement un peu plus efficient que ce qu’elle est en état aujourd’hui de mettre en œuvre, les peuples du monde, la plèbe mondiale ne s’en désoleraient guère...

Or, la résistance palestinienne, quoi qu’on puisse en dire, n’est pas cantonnée dans l’horizon d’une lutte de libération nationale, elle est bien, encore et toujours, dotée de virtualités révolutionnaires, même si celles-ci, dans les conditions actuelles, sont enfouies sous l’épais manteau de cendres de l’occupation israélienne. La persévérance avec laquelle la Sainte-Alliance occidentale soutient le statu quo fondé sur cette conquête indique suffisamment que les vicaires de l’hégémonie n’ignorent rien de cette virtualité – non pas seulement pour la Palestine – pour tout le Proche-Orient et, au-delà, le Sud global.

D’autre part, le complexe militaro-industriel, dans les métropoles impérialistes du Nord global, implique toujours davantage de civils qui, certes, pour beaucoup, ne sont plus des « travailleurs » dans le sens classique du terme, mais dont les dispositions, en cas de guerre, n’en sont pas moins susceptibles de varier et de se dissocier de la supposée Raison d’État et des rigueurs de la mobilisation totale. On en a eu la préfiguration lorsque des dockers se sont, dans le contexte du génocide perpétré à Gaza, opposés à l’embarquement d’équipements militaires destinées à Israël. En bref, donc, il ne faut jamais insulter l’avenir en considérant que l’accumulation des dispositifs techniques, la sophistication sans cesse accrue des armements et moyens de destruction constitueraient désormais un obstacle insurmontable à la formation d’un peuple-du-soulèvement ou d’un peuple-de-la-révolution. Qui sait ? Pourquoi les drones ne changeraient-ils pas de camp, en partie du moins ?

Mais on comprend bien où l’auteur veut en venir, en occupant sur cette question peuplée d’incertitudes une position aussi tranchée : c’est qu’il considère qu’il n’est pas d’alternative à la désertion, ni politiquement, ni existentiellement (ou éthiquement). Même si la désertion ne constitue pas à proprement parler une conduite politique (le déserteur « ne se situe pas dans l’arène de la politique »), elle constitue aujourd’hui le paradigme surplombant toute détermination à rompre avec ce qui ne se désigne comme « ordre existant », n’étant en vérité qu’un chaos des/organisé. La ligne de force que dessine la désertion est, bien sûr, une ligne de fuite et celle-ci a pour horizon la destitution de la politique dans toutes ses formes recevables dans l’état présent des choses.

L’aporie qui surgit ici est double : d’une part, comme le souligne Salza, la désertion est, dans son principe même, individuelle, d’autre part, corrélativement, elle s’oppose à toute notion d’une composition de force. Elle est constamment centrifuge, elle tend vers la dispersion et la disparition, l’effacement des traces, jamais vers la naissance d’une force se destinant à affronter les puissances tournées vers la production du chaos et de la mort. Ne lui reste donc que le recours à la production de gestes plus ou moins emblématiques, que la disposition de traces éparses – et c’est alors l’art, un art émancipé de la représentation, non figuratif, non réaliste, tourné vers la consignation du désastre, qui est alors appelé à prendre le relais de la politique. Cet art mineur, nécessairement mineur, souvent voué au chuchotement et à la suffocation, se tenant au bord du silence (Kafka, Bruno Schulz, Paul Celan...) devient le refuge hétérotopique où survit la tradition des vaincus. Salza extrait du Voyage au bout de la nuit du pas-encore-nazi Céline, cette phrase à laquelle il n’est pas loin d’accorder une valeur de manifeste : « Dans une histoire pareille, il n’y a rien à faire, il n’y a qu’à foutre le camp ». Ici, la messe semble dite et la tentation du repli, voire du silence apparaît l’avoir emporté sans appel.

Mais non : un peu plus loin, l’auteur se reprend, évoquant la possibilité maintenue de « produire des brèches dans les cartes officielles, d’où pourront naître certaines formes d’existence » – ceci dans le plus pur style « appelliste » à la Julien Coupat... Et de faire l’éloge de Guernica, blason du néo-pompiérisme pacifiste et antifasciste interclassiste comme « petite lueur surgie des ténèbres »...

C’est sur ce pas-de-deux que s’achève le livre. D’un côté : « il est déjà trop tard, il ne reste plus que la poésie ». Et de l’autre : fuir, nomadiser pour ne pas se laisser rattraper par la guerre, redonner ses droits au principe de plaisir, à la puissance de la vie – Nietzsche, Freud, boostés par Picasso, Hemingway et tous les autres qui peuvent se lire à la lueur de la « petite flamme »...

C’est précisément l’hésitation perpétuelle entre une position et l’autre, le point de bascule sur lequel s’écrit ce livre qui en fait le prix. Le déserteur qui l’écrit n’a pas encore tout à fait renoncé au monde, au combat et aux plaisirs de l’existence. Il ne nous dit pas si, appelé sous les drapeaux à l’âge où il aurait été convié à faire son service militaire en temps de paix, il aurait déserté, se serait fait porter pâle ou aurait rejoint son unité en attendant que ça se passe... Il se tient en retrait, il épie le présent, diagnostique, s’indigne et se désole. Mais pas au point, quand même, d’aller rejoindre prématurément les morts, dans les catacombes de San Gennaro...

Alain Brossat