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Schadenfreude
mardi 24 février 2026, par
1- Dans un ouvrage qui a fait date, Max Scheler affirmait que le ressentiment est toujours lié à une forme ou une autre d’impuissance. Il apparaît aujourd’hui que cette affirmation demande à être sérieusement relativisée.
2- Existe-t-il, sur cette pauvre Terre, quelque chose de plus laid, de plus dégoûtant, qu’un ego fragile empruntant le masque de l’impersonnalité théorique pour réparer une blessure d’orgueil ? Lorsqu’un tel cas se produit, aucune pitié n’est permise.
3- S’en aller : un littérateur réactionnaire mais talentueux y voyait la forme suprême de la condamnation. Ceux que vous quittez la supportent d’ailleurs rarement sans broncher. Vous faites tout pour partir sans faire de vague, pacifiquement ; vous consacrez du temps à faire en sorte que votre départ occasionne le moins d’embarras possible, et quand tout est à peu près en ordre, que chacun va pouvoir aller son chemin – on vous pisse dessus. C’est là que les ennuis commencent.
4- L’intellectuel demi-bourgeois de gauche est parfois confronté à un dangereux malentendu : il a besoin, pour son standing, de s’entourer de vilaines gouapes, de mauvais garçons, de plébéiens mal embouchés, mais il oublie trop vite que dans les bas-fonds d’où cette engeance est extraite, les affronts ne se lavent pas à coups de petites phrases sarcastiques bien senties. Si la mémoire lui revient, c’est qu’il a subi ce que l’on pourrait appeler un retour de réel.
5- Celui qui a joui durant l’âge mûr d’un peu de reconnaissance sociale ne peut généralement s’empêcher, sur le tard, de s’offrir à lui-même les fleurs que plus personne ne lui envoie. Avec le prestige mondain s’évapore la modestie qui jusque-là était feinte. S’amorce alors la dernière phase de l’existence, la phase pathétique – et il peut se mettre à écrire sérieusement des choses comme : « Aider les gens à mettre des mots sur ce qu’ils pensent. Ou plutôt : les aider à oser penser ce qu’ils conservent à l’état nébuleux et flottant, au fond de leur tête. Propager le courage de la pensée », etc., etc.
6- Que le mensonge ne doit pas rester impuni. Si vous êtes suffisamment patient, vous pourrez constater que, même chez le plus foucaldien des philosophes, la pulsion disciplinaire finit toujours par poindre le bout de son nez.
7- Je ne conçois aucune honte à me proclamer fan – par exemple de David Bowie, de Léon Bloy ou de Matthias Grünewald. Mais quand un pisse-copie à moitié sénile, fabricant compulsif de calembours foireux, m’assigne à ce statut à son profit sans me demander mon consentement, je m’en trouve un tant soit peu agacé. Pas vous ?
8- Conseil d’ami : quand le sens de ta vie tient à une chose fragile, évite absolument de te faire des ennemis. A moins d’être le dernier des crétins.
Paul-Laurent Cageot
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