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En passant par les hétérochronies aussi (1)
vendredi 13 mars 2026, par
« …au gré de l’oscillation, le gigantesque berceau du navire me balançait et m’emportait au-delà du temps » (Stefan Zweig, Amok (1922).
« Il y avait un fort, dans le Sud, où, il y a quelques années, un meurtre fut commis. Les auteurs de ce drame étaient deux officiers, un soldat, deux femmes, un Philippin et un cheval ».
C’est sur ces lignes que s’ouvre le célèbre roman de Carson Mc Cullers, Reflets dans un œil d’or [1].
Deux choses s’établissent d’emblée dans cette ouverture. D’une part, un ordre des choses prenant la forme d’une naturelle hiérarchie entre les êtres vivants qui vont peupler ce récit ; au sommet, les officiers, tout en bas le cheval et le Philippin (racisé), au milieu, le simple soldat et les femmes – impeccable hiérarchie blanche et sudiste. D’autre part, est mise en avant une hétérotopie (« un fort, dans le Sud... ») inséparable d’une hétérochronie (« il y a quelques années...). L’une est emboîtée dans l’autre et c’est leur agencement qui définit et balise l’espace-temps dans lequel va se situer l’intrigue et se dérouler l’action de ce bref roman.
En combinant ainsi hétérotopie et hétérochronie, la narratrice crée les conditions élémentaires du récit – de la présentation d’une histoire susceptible de retenir l’attention du lecteur ou de la lectrice. La combinaison de deux formes d’altérité aux conditions du présent (celui dans lequel est rapportée l’histoire) est un appât, elle suscite l’intérêt, lié ici à un sentiment encore indéfini d’étrangeté, voire une sensation d’exotisme. L’amorce du récit s’entoure d’une aura associée à ce qui s’apparente à un procédé rhétorique – l’usage réglé de l’ailleurs déployé dans le double registre, spatial et temporel. Cette accroche est propre à s’assurer une prise sur le lecteur ou la lectrice, dans l’espoir le ou la retenir jusqu’au bout.
On identifie ici un cas classique où la possibilité même de raconter une histoire (« Il était une fois... ») est placée sous condition de la présentation d’une hétérotopie qui, elle-même, ne se sépare pas d’une hétérochronie – ce que fait le conte des Grimm, non moins que le roman de Balzac. « Il était une fois... » déplace, par la simple forme de l’énoncé, le lecteur, la lectrice vers un temps étranger au sien propre, et, en créant cette distance, attise l’intérêt. Mais le jeu avec l’hétérochronie doit nécessairement trouver alors son complément dans la mobilisation de l’hétérotopie – il faut que le récit qui s’amorce soit situé pour qu’il puisse prendre consistance ; et situé dans un espace également étranger au monde propre du lecteur ou de la lectrice, un espace qui l’éloigne de celui qu’il habite ; voire qui l’en arrache.
L’histoire (le récit) ne peut prendre son envol qu’à la condition de ce double descellement familier, de cette invention d’un espace-temps placé sous le signe d’une altérité plus ou moins radicale, et affichant une singularité marquée.
L’accent qui est ici placé sur la combinaison de l’hétérotopie et de l’hétérochronie comme condition première de la mise sur orbite d’un certain type de récit (dont la forme s’identifie aussi bien dans le roman que dans le conte ou la nouvelle) n’est pas dépourvu d’une certaine fonction polémique ; ceci, en relation avec l’approche générale que propose Foucault du motif de l’hétérotopie. La très brillante carrière de ce dernier motif est bien évidemment inséparable du renversement qu’opère Foucault en opposant ce topos au privilège accordé à la temporalité historique, voire au « tout-histoire » qu’il pense discerner dans le champ des sciences sociales et humaines qui lui sont alors contemporaines (des années 1960 aux années 1980). Foucault, d’ailleurs, n’envisage pas la notion d’hétérochronie, c’est aux utopies qu’il oppose ou contre-appose les hétérotopies.
Il s’agit, pour lui, d’embarquer la philosophie dans ce déplacement en se réorientant vers la topologie, les emplacements, les objets inscrits dans l’espace ; en prenant à contrepied l’affinité naturelle que le marxisme entretiendrait avec la temporalité entendue comme milieu naturel de l’histoire – de prendre du champ d’avec le culte de l’idole Histoire.
Redéployer les savoirs du côté de l’espace comme milieu, cela conduit à une approche du présent où sont prises en compte la variété et les différences de statut des objets qui peuplent celui-ci. Foucault va moins s’intéresser aux questions de territoires, de frontières, de géographie et de paysages qu’à celles qui ont pour fond des jeux d’opposition ou de variation affectant les objets qui peuplent l’espace ou les emplacements spatiaux. Il nomme hétérotopie tout objet ou emplacement susceptible de se constituer comme l’autre du familier, de ce qui peuple ou meuble notre monde de vie sans avoir le statut du vivant. Il n’existe pas d’objets ou de sites ou de topoï quelconques qui seraient, par définition ou essence, des hétérotopies. Celles-ci apparaissent ou sont produites par différenciation, opposition, affectées par une dynamique – celle du devenir-autre – la preuve étant que même des objets très familiers comme le grand lit des parents, le navire, le jardin (pour s’en tenir à des exemples mentionnés par Foucault) peuvent, en situation, devenir des hétérotopies.
Ce qui importe en premier lieu, c’est la façon dont, dans l’espace, vont se produire ces jeux de différenciation entre ce qui est placé sous le signe du même ou du familier, (du majeur, du banal ou du normal) et ce qui va se trouver déplacé et réinscrit sous des signes contrastant avec ceux-ci ou s’opposant à eux – l’étrange, l’exotique, l’inquiétant mais, aussi bien, le secours ou le refuge contre le dominant - le mineur qui sauve...
La démarche consistant à mettre en exergue le motif des hétérotopies a pour toile de fond la notion d’un espace non-homogène, traversé par des tensions, voire des oppositions suffisamment fortes pour qu’y émergent ces espaces placés sous le signe de l’altérité et de la différence (on pourrait être tenté ici de dire différance en tentant d’acclimater un concept derridien à un contexte foucaldien). On serait tenté d’écrire espace-autre, avec tiret, accordant ainsi une valeur superlative au motif général de l’altérité – les hétérotopies ne sont pas seulement différentes des espaces habituels dans lesquels se déplacent nos routines, elles présentent avec ceux-ci un caractère distinct d’opposition. Nous les investissons (comme elles nous investissent) sur un mode entièrement différent de celui qui régit nos relations aux homotopies. Les hétérotopies nous déplacent et nous conduisent aussi à différer d’avec nous-mêmes, pas seulement à passer d’un lieu, d’un emplacement à un autre. En somme, les brèves mais incisives interventions de Foucault autour de ce motif nous rappellent que sa philosophie est bien, elle aussi, placée sous le signe de la différence ou de la différenciation, par opposition à une philosophie de l’identité.
En faisant intervenir la notion d’hétérochronies, comme je l’ai fait plus haut, j’aimerais, tout en m’inscrivant dans la perspective foucaldienne, effectuer un pas de côté. Foucault met en avant le concept d’hétérotopie en situation, comme on l’a brièvement rappelé, ce qui le conduit à en faire une notion polémique tournée contre une approche du présent ou de l’actuel accordant un privilège au fond impensé au registre temporel conçu comme milieu d’élection de l’Histoire. S’il contre-appose l’hétérotopie à l’utopie, c’est que cette dernière a l’Histoire comme milieu naturel. Les hétérotopies excluraient donc, par principe, les hétérochronies.
Or, ce qui s’établit facilement, c’est que le motif de l’hétérotopie, lorsqu’il surgit dans un récit (son milieu naturel), le fait en situation, et donc, en s’associant à une donnée temporelle aussi : le terrain de camping où l’on va passer ses vacances – parfaite hétérotopie, bien sûr – mais il se trouve que les vacances, c’est aussi une séquence temporelle – une hétérochronie, donc ; et que sur les deux axes, spatial et temporel, les deux hétérologies se forment par opposition avec un point d’altérité forte : le milieu urbain où l’on vit habituellement, sur un plan, le temps du travail salarié, sur l’autre. J’ai dit ici le terrain de camping, j’aurais aussi bien pu dire la maison de campagne ou la résidence secondaire, le chalet de montagne... – la corrélation entre les deux hétérologies fonctionne de la même façon exactement, sur un fond d’opposition, aussi bien, entre le majeur et le mineur.
Il s’agirait donc de mettre à l’épreuve la notion d’hétérochronie et d’en sonder les promesses ou les puissances, à l’instar exactement des hétérotopies mais nécessairement un peu au rebours de la perspective foucaldienne – en redonnant droit de cité à l’approche temporelle. On prendrait donc les hétérochronies comme des séquences temporelles, des éclats de temps, des fragments, des sphères, des niches placé.e.s sous le signe d’une forte altérité dans leur rapport à des formes de durée dominantes ou majeures. Exactement comme l’espace dans lequel les hétérotopies surgissent est irrégulier, discontinu, traversé par des lignes de rupture et de partage, la temporalité dans laquelle peuvent s’identifier les hétérochronies est toute différente d’une forme hétérogène et continue.
Là où elles surviennent, la durée est parcourue de tensions et d’oppositions, le temps se fracture sur un mode qui n’est pas celui de la différenciation considérée comme acquise entre passé, présent et futur. Des hétérochronies peuvent se repérer dans le présent (des groupes humains y vivent sous des régimes temporels que tout éloigne du nôtre et vers lesquels nous pouvons éventuellement nous déplacer), comme elles se repèrent dans le passé ou dans le futur, aussi indéfini soit-il, par définition. Là où se produit une brèche dans le temps homogène et étale, une hétérochronie est susceptible de surgir. Là où des régimes de temporalité (ou d’historicité) affichent leur hétérogénéité, des hétérochronies sont promises – avec La guerre du feu (le roman puis le film), les enfants sont invités à entrer dans l’hétérochronie dite préhistorique « comme dans un moulin », pour citer (à contretemps) Foucault, à propos des hétérotopies [2].
Les hétérochronies, comme les hétérotopies, nous déplacent du côté de l’insolite, leur fréquentation est donc un exercice de défamiliarisation. C’est qu’il peut bien, à l’occasion de leur rencontre, apparaître que ce qui nous est familier, les formes qui nous font ce que nous sommes et incarnent le naturel à ce titre, perdent de leur évidence lorsqu’elles sont placées en regard d’autres, non pas seulement différentes, mais portant la marque de l’abruptement autre.
Ici, les hétérochronies rejoindraient les hétérotopies foucaldiennes en assumant une fonction d’éveil, une fonction critique – le tout autre désoriente et questionne lorsqu’il met sur la sellette nos régimes d’évidence concernant l’espace et le temps. Nous, Occidentaux modernes, éprouvons les plus grandes difficultés à nous accommoder de formes du temps vécu fondées sur les cycles et la répétition plutôt que sur les intuitions et sensations qui fondent le temps linéaire, les dynamiques de l’Histoire et du progrès. Mais en même temps, nous entretenons avec ces formes majeures et molaires de la durée des rapports conflictuels constamment réenvenimés. Le temps homogène et vide du progrès ne cesse de nous décevoir, de nous trahir ; d’où nos efforts constants pour nous en échapper, pour trouver des lignes de fuite – et c’est ici que les hétérochronies nous sont un irremplaçable recours contre un présent ou des formes de l’actuel entièrement placés sous l’emprise du temps linéaire et des intensités qui le soutiennent. Nos efforts pour nous émanciper de cette domination tendant vers la tyrannie peuvent être passéistes, comme ils peuvent être futuristes ou tout simplement soutenus par des pulsions dissidentes dans le présent – nous allons déserter le temps du métro-boulot-dodo, comme on disait dans les années 68 pour jouir du temps apaisé agreste et renaturé d’une bergerie campée sur les hauteurs des monts du Vivarais [3]...
Les hétérochronies, donc, ne sont pas par principe et définition, condamnées à éclore dans le passé seulement. L’Äge d’or en est une dont l’évocation s’impose dans ce contexte et l’on sait qu’il peut indifféremment être convoqué comme ce que nous avons perdu (et ainsi renvoyé aux temps immémoriaux) qu’inscrit dans un horizon d’attente de l’à-venir, un futur indéfini. Nous nous déplaçons vers les hétérochronies comme les ethnologues le font vers d’autres espaces de civilisation (cultures et sociétés), souvent loin de leurs bases, sur d’autres continents – mais ce faisant, ils migrent vers d’autres temporalités aussi – le « froid « et le « chaud » évoqués par Lévi-Strauss dans La pensée sauvage [4] concerne les formes du temps aussi.
Alain Brossat
[1] Stock, 2017.
[2] La guerre du feu, roman de J.-H. Rosny aîné (1911) ; film de Jean-Jacques Annaud (1981).
[3] Kenneth White, Lettres de Gourgounel (1979), Grasset, 1986.
[4] Claude Lévi-Strauss : La pensée sauvage, Plon, 1962.
Ici et ailleurs