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Exhumer des « jours heureux » : le printemps ottoman de 1908
dimanche 29 mars 2026, par
« Si un historien écrivait un jour une histoire de la joie, il devrait consacrer un chapitre à ce moment d’euphorie collective dans l’Empire » écrit François Georgeon dans Un printemps ottoman, ouvrage consacré à la révolution jeune-turque de juillet 1908 dont les répercussions, des Balkans au Moyen-Orient, se sont étendues au-delà de l’Empire [1]. Quels étaient les enjeux et le contexte historique en ces temps de nationalismes exacerbés et d’impérialismes triomphants ? Quels étaient les lieux qui ont conduit au scénario révolutionnaire, en l’occurrence la Turquie d’Europe et Salonique, surnommée la « Kaaba de la liberté » ? Qui étaient ses acteurs, sur place, dans les grandes écoles, mais également en exil, au Caire et plus encore à Paris ?
Le coup de force militaire qui a mis fin au régime autocratique du sultan Abdülhamid a donné lieu à des scènes de liesse populaire sans précédent : musulmans, chrétiens et juifs s’embrassent aux cris de « vive la liberté ! » Au cœur de l’été, les manifestants prennent possession des espaces publics : rues, places, jardins, esplanades et parvis des édifices religieux. On organise des défilés, des processions et des chants parmi lesquels résonne La Marseillaise (ce qui n’a rien de surprenant, les leaders jeunes-turcs, surtout ceux en exil à Paris, étaient imprégnés des idées de 1789). Aux quatre coins de l’Empire, les discours et les défilés s’enchaînent, des devises sont brandies ou placardées dans toutes les langues, des cocardes ou des brassards rouges sont arborés avec les mots « liberté » et « égalité ».
À Jérusalem, où les lieux de culte sont ouverts aux représentants de toutes les religions, des discours sont improvisés en arabe, en turc et en hébreu. À Salonique, Auguste Sarrou, capitaine d’infanterie commandant de la gendarmerie en Macédoine assiste, interloqué, à des scènes de fraternisation jusqu’alors inconnues : « Dans un délire indescriptible, la réconciliation entre les races et les religions venait d’être faite autour d’un immense drapeau rouge sur lequel on lisait en langue turque : “Vive la Constitution” ». Les maquisards ont quitté leurs repaires, les ennemis d’hier se réconcilient : « Chaque chef de bande est porté en triomphe, couvert de fleurs, au milieu d’une escorte d’officiers et de notables. Des discours enflammés sont prononcés », les armes déposées au konak (palais du gouverneur) en signe de soumission. En l’espace de quelques jours, la censure est abolie, le droit d’opinion, d’expression, de réunion et de libre circulation instauré. Les prisonniers politiques sont libérés et les exilés regagnent leur pays, le retour des plus célèbres fêté lors de nouveaux rassemblements. À Istanbul et à Salonique, des femmes se mêlent aux manifestations et organisent des meetings. Du jamais vu !
Les héros de ces folles journées sont deux jeunes militaires, la veille encore inconnus du grand public : l’officier Enver bey, futur Enver pacha, dont l’ascension sera fulgurante, et le commandant Niyazi bey, d’origine albanaise, premier militaire à avoir formé un « groupe armé clandestin » (çete) et à s’être emparé d’un important dépôt d’armes. Sur certaines photographies, il apparaît à côté de sa mascotte, une biche qui l’accompagnait partout depuis l’époque du maquis. Niyazi bey sera tué en 1913 par des « insurgés » (komitadji) albanais, à Vlorë.
Un printemps ottoman, « ouvrage de synthèse » qui s’inscrit dans une histoire globale des révolutions, « fruit d’une longue expérience accumulée au fil des ans », se concentre sur la période allant de juillet 1908 à août 1909, « moment révolutionnaire » par excellence, ponctué d’événements : grèves ouvrières d’une ampleur inédite, surtout dans les grandes villes portuaires (dès août 1908), pertes territoriales, notamment lors de l’annexion de la Bosnie-Herzégovine par l’Autriche-Hongrie (octobre 1908) qui conduit à un boycott très suivi (navires de la Lloyd non déchargés, fez de fabrication autrichienne arrachés aux passants et piétinés). L’année suivante, le 13 avril 1909, une insurrection éclate dans la capitale ottomane, appelée « tentative de contre-révolution », qui rassemble tous les mécontents et met en danger le régime constitutionnel. Sa répression, grâce à l’intervention de l’armée de Macédoine, conduit à la destitution du sultan Abdülhamid, à l’intronisation de son frère cadet, Mehmed V Reşad, puis à l’exil du sultan déchu, à Salonique.
Le lendemain de l’insurrection, le 14 avril, dans la riche province de Cilicie, débutent des massacres d’Arméniens. Pour rétablir l’ordre, des contingents militaires sont déployés sur place, mais en leur présence, les violences ne font que décupler. Adana et sa région sont à feu et à sang, situation d’horreur décrite par l’écrivaine Zabel Essayan dans un ouvrage majeur, traduit en français sous le titre Dans les ruines, mentionné par François Georgeon.
En exergue d’Un printemps ottoman, il cite également une autre grande femme de lettres, Svetlana Alexievitch, qui écrit dans La Fin de l’Homme rouge ou le temps du désenchantement : « Une époque heureuse ! On croyait que la liberté allait commencer le lendemain, littéralement le lendemain. À partir de rien, de nos désirs (…). Ils étaient tous ivres de la liberté, mais ils n’étaient pas préparés à la liberté. » Effectivement, après l’ivresse, les premiers signes de dégrisement apparaissent, des fractures et des désaccords voient le jour. Rapidement, le projet de « nation ottomane » se heurte à un malentendu : les musulmans veulent l’égalité tout en conservant leur statut de « nation dominante ». Quant aux chrétiens et aux juifs, ils réclament aussi l’égalité, mais exigent le maintien des acquis et des spécificités de leurs millet (communautés non musulmanes de Gens du Livre).
Une sorte de « portrait-robot » des principaux hommes forts du Comité union et progrès (CUP), de 1908 et, pour la plupart, jusqu’en 1918, est particulièrement révélateur : la plupart sont musulmans et patriotes, 85 % d’entre eux sont des hommes de l’Ouest, issus des régions les plus développées de l’Empire, n’ayant aucune expérience de l’Anatolie orientale ni des provinces arabes. Autres caractéristiques, ils sont foncièrement élitistes, adeptes du positivisme et partisans de thèses de Gustave Le Bon sur la foule et son irrationnalité. Ils sont déterminés à protéger l’intégrité des territoires ottomans menacés, y compris par les armes, et à moderniser l’Empire pour en faire « le Japon du Moyen-Orient » (la guerre russo-japonaise et la défaite infligée à l’ennemi héréditaire, la Russie, perçue comme la preuve que l’Occident n’est pas invincible et n’a pas le monopole du « progrès »). Partisans du libéralisme économique, ils se méfient du socialisme et se rangent du côté des patrons lors des grandes grèves, accusant les ouvriers de faire passer leurs intérêts personnels avant ceux de la nation. En d’autres termes, la révolution jeune-turque, advenue grâce à une extraordinaire mobilisation populaire, a pris des allures de « révolution bourgeoise », profitant à une classe moyenne éduquée dans les grandes villes. Le fossé ne cessera de se creuser entre cette élite et le peuple, tenu pour fanatique et ignorant.
Autre aspect révélé au fil des pages, on voit poindre chez les Jeunes Turcs un « proto nationalisme turc » appelé à s’amplifier et à perdurer, y compris après la proclamation de la République. En 1908, l’objectif est la prépondérance de l’élément turc musulman à la Chambre, au détriment des non-musulmans, mais aussi des Arabes, des Kurdes et des Albanais : « Paradoxalement, en promouvant une forme moderne de parlementarisme, la révolution jeune-turque aboutit à faire des communautés des minorités » (ce mot, « minorité », jusqu’alors peu usité). Concrètement, les communautés grecque, arménienne et juive, les plus dynamiques au niveau économique et social, se retrouvent politiquement au second plan. Paradoxalement encore, ces communautés ont l’habitude des élections, qu’elles tiennent dans le cadre de leurs propres millet, contrairement aux musulmans, électorat difficile à mobiliser, largement analphabète, peu motivé, méfiant, ce que l’un d’entre eux, dans la région de Smyrne (Izmir), confie à un observateur américain : « Les élections, c’est bien pour les chrétiens, pas pour nous. »
Dernière particularité, qui sera lourde de conséquences, les Unionistes décident d’agir dans l’ombre, à huis-clos. Parmi eux, une figure va rapidement se distinguer, Mehmed Talat bey, employé du bureau du télégraphe de Salonique, un des fondateurs de la « Société ottomane de la liberté », membre de la loge maçonnique Macedonia Risorta (Macédoine ressuscitée) : « Par son charme, son intrépidité et son profond attachement pour la cause », Talat a très tôt bénéficié d’une « position particulière », écrit son biographe dans L’autre fondateur de la Turquie moderne [2]. Les membres du Comité entretiennent un goût du secret et une culture de la conspiration, avec une tendance à voir en l’opposant un traître, soit autant d’éléments propices à l’instauration d’un nouveau despotisme, a fortiori en cas d’alliance entre le Comité et l’armée. Or, Enver compte parmi les hommes qui ont un pied dans les deux camps.
La suite est connue : promulgation de la loi martiale, nouvelles élections parlementaires largement truquées et surnommées « les élections du gros bâton », instauration d’une dictature, entrée en guerre aux côtés de la Triple-Alliance, génocide des Arméniens, défaite ottomane, démission et fuite des chefs de file unionistes, dont le trio : Talat pacha, ex-grand vizir, Enver pacha, ex-ministre de la Guerre et généralissime, Cemal pacha, ex-ministre de la Marine et gouverneur de Syrie, hommes qu’un photographe d’origine arménienne a qualifié de « poignée de brigands d’extraction inconnue » ayant commis « des atrocités inouïes [3] ».
Ces hommes qui, en 1908, avaient juré de sauver l’Empire, laissent derrière eux un champ de ruines. L’Empire est rayé de la carte. « À dix ans d’intervalle – “la décennie la plus longue” – la révolution jeune-turque apparaît comme un songe. » En Turquie, pays concerné au premier chef, celle-ci a été longtemps oubliée, la République fondée par Mustafa Kemal, en 1923, l’occultant et la minimisant, pour mieux affirmer son propre caractère révolutionnaire.
En 1908, une nouvelle classe émergeante, rejetant son passé ottoman, avait décidé de faire table rase : « Tout raser, système politique, idées, coutumes et même populations – d’où “l’ingénierie ethnique” et le génocide des Arméniens. » Mais cette volonté de table rase est allée plus loin encore sous la République : pas un des mots scandés à pleins poumons par des foules en liesse (« liberté, égalité, justice, fraternité ») n’a été retenu dans les principes de l’idéologie kémaliste dite des « Six flèches » : républicanisme, laïcisme, nationalisme, populisme, étatisme et révolutionnisme (six vocables, « produits de plumes bureaucratiques »). Mais « cette liberté », comme l’a souligné l’historien turc Zafer Toprak (1946-2023), à qui Un printemps ottoman est dédié, est « le maillon faible » de la République.
Oubliée la révolution jeune-turque et, bien évidemment, l’épisode qui s’est déroulé à Salonique, ville natale de Mustafa Kemal, au cours duquel il avait juré sur le Coran et le révolver « d’obéir à la Constitution, de défendre la liberté de la patrie et de soutenir le Comité ». D’autant que dix-huit ans plus tard, les anciens cadres de ce même Comité ont été liquidés au terme d’un procès expéditif les accusant d’être impliqués dans un prétendu complot d’assassinat visant Mustafa Kemal. Parmi les condamnés à mort, deux figures majeures, elles aussi originaires de Salonique : Cavid bey, brillant économique, nommé ministre des Finances en 1909 qui s’était opposé à l’alliance germano-ottomane, démissionnant de son poste, et le docteur Nâzım, un des planificateurs du génocide, membre du bureau politique de l’Organisation spéciale (groupe paramilitaire qui recrutait ses exécutants parmi des criminels de droit commun ainsi qu’au sein de tribus tcherkesses et kurdes). Leur exécution par pendaison, le même jour (26 août 1926), à Ankara, démontre qu’il fallait, une fois de plus, faire table rase du passé, sans faire de quartier ni s’embarrasser d’un quelconque distinguo.
Dans les pays successeurs de l’Empire ottoman, l’importance de juillet 1908 n’a pas été mieux traitée. En France, il faut dire qu’aux yeux de l’opinion publique, l’image très négative des Jeunes Turcs tient au fait qu’ils s’étaient alliés à l’Allemagne et que leur nom est associé au génocide, jetant ainsi un discrédit sur toute la décennie, y compris la révolution de 1908.
Dans la presse française, certains événements avaient pourtant fait la une des journaux, notamment lors des massacres d’Arméniens perpétrés sous le règne d’Abdülhamid, celui-ci devenu « une sorte d’ennemi public numéro un » (surnommé « le sultan rouge », « le grand saigneur »), ce qui, en un sens, « était bien utile quand il s’agissait de faire oublier les guerres coloniales » (conquête du Soudan et annexion de Madagascar à la même période). Il est aussi rappelé que parmi les puissances européennes à avoir réalisé d’importants bénéfices dans l’Empire ottoman, la France arrivait en tête (de 85 millions de francs d’investissements en 1881, on passe à 511 millions peu avant la révolution jeune-turque). Ses secteurs étaient la Banque impériale ottomane, la Régie des tabacs (une des principales richesses agricoles de l’Empire), les mines de charbon et les travaux publics (aménagements portuaires, lignes de chemin de fer, transports). Autres preuves d’une emprise accrue de l’Occident, la multiplication des postes consulaires et la prolifération des écoles, pour la plupart ouvertes par des ordres religieux. Et là encore, les établissements scolaires français étaient les plus nombreux.
Puis, en 1920, la Société des Nations a octroyé à la France un mandat en Syrie et au Liban, anciennes provinces ottomanes de longue date convoitées. Celles-ci comprenaient les riches terres de Cilicie où s’étaient déroulés, comme déjà mentionnés, les massacres d’Arméniens en avril 1909. Dix ans plus tard, des rescapés du génocide y sont retournés croyant bénéficier de la protection des autorités françaises, mais le répit a été de courte durée. En 1921, dans le cadre d’un accord signé avec les forces nationalistes turques, dirigées par Mustafa Kemal, fin stratège, la France a accepté le retrait de ses troupes en Cilicie, obtenant en retour la consolidation de ses intérêts au Liban et en Syrie. En l’espace de deux mois, la région s’est vidée de ses habitants chrétiens [4].
Cet épisode a préfiguré ce que les Grecs appellent « la Grande Catastrophe » : en 1923, une convention signée entre Athènes et Ankara, entérinée par le traité de Lausanne, a conduit à un gigantesque échange obligatoire de populations au cours duquel près d’un million et demi de chrétiens résidant dans les limites de la nouvelle Turquie, à l’exception des Grecs installés à Istanbul avant 1918, sont contraints de partir. De l’autre côté de la mer Égée, environ un demi-million de musulmans, exceptés ceux de Thrace occidentale, connaissent le même sort. L’objectif des négociateurs du traité était d’assurer à la Grèce et à la Turquie républicaine une homogénéité ethnique à l’intérieur de leurs frontières nationales, et cette volonté de « désenchevêtrer les populations », qui n’avaient pas voix au chapitre, a été mise à exécution, de part et d’autre, en un temps record.
Les grandes puissances européennes, dont la Grande-Bretagne et la France, ont largement applaudi les réformes décrétées par Mustafa Kemal, né en 1881, comme Enver, tous deux avaient 27 ans lors de la révolution jeune-turque. Aujourd’hui encore, on salue l’émancipation de la femme (à qui le droit de vote est octroyé en 1934), voire la « laïcité » – ce qui est bien mal connaître la « laïcité turque », le traitement réservé aux non musulmans, mais aussi aux musulmans non turcs comme aux musulmans non sunnites (les alévis notamment). Concernant l’européanisation à marche forcée du pays, elle a aussi été saluée, sans se soucier ou avoir la moindre idée des bouleversements engendrés.
Lors de l’adoption de l’alphabet latin et d’une vaste « purification » de la langue, en l’espace de dix-huit mois, les caractères arabes disparaissent de l’espace public : journaux, revues, livres (les éditeurs sommés de liquider leurs stocks), mais aussi enseignes, affiches, pancartes, etc. Parmi ceux attentifs à un tel bouleversement, Erich Auerbach, recruté par l’université d’Istanbul, en 1936, pour diriger sa faculté de lettres. Destitué par l’administration nazie de son poste à l’université de Marburg, farouchement opposé au nationalisme, y compris à celui « fanatiquement anti-traditionnel » de son pays d’accueil, il écrit à Walter Benjamin : « On a jeté par-dessus bord toutes les traditions et l’on veut édifier à l’européenne un État absolument turc national rationalisé. Cela va très vite, comme en un songe ou un conte, presque plus personne ne sait l’arabe ou le persan, et même les textes turcs du siècle dernier deviennent rapidement incompréhensibles. » Et dans une seconde lettre, début 1937 : « La réforme linguistique a réussi à faire en sorte qu’aucun habitant de moins de 25 ans ne puisse comprendre aucun texte religieux, littéraire et philosophique datant de plus de dix ans [5]. » Quatre décennies après Auerbach, Jean Genet qui, sensible au support de l’écriture, remarquera combien la substitution, décrétée par Mustafa Kemal, dans « sa fureur d’européaniser la Turquie », de remplacer le mouvement de la main et des yeux, de la droite vers la gauche, par le mouvement inverse, avait dû entraîner « une sorte d’ankylose de la pensée [6] ».
Ironie de l’histoire, un siècle après la proclamation de la République turque, on assiste à une vaste politique de réhabilitation de l’Empire ottoman, recourant volontiers à des raccourcis et à des réécritures de l’histoire, engouement auquel certains ont donné un nom : « ottomania ». Il fait florès dans des discours du président Recep Tayyip Erdoğan et de membres de son parti, il donne également lieu à quantité de publications, d’émissions et de séries télévisées. Parmi celles-ci, Abdülhamid, le dernier empereur, gros succès commercial en Turquie comme à l’international, avec pour objectif : la réhabilitation du dernier grand sultan calife. Exit le règne autocratique d’Abdülhamid, sa police secrète et son réseau d’espions qui comptaient parmi les aspects les plus haïs de son régime. Dans la série, financée par le service public, le sultan apparaît sous les traits d’un souverain assailli de complots ourdis à l’étranger, mais aussi fomentés par certains de ses sujets, des non musulmans surtout, juifs en particulier [7] …
Parmi les domaines qui ont connu leur âge d’or à la fin de l’Empire ottoman, précisément quand le sultan Abdülhamid a été contraint de rétablir la Constitution, la presse écrite, en ligne de mire des autorités AKP (Parti de la justice et du développement), surtout depuis la grande purge de 2016. L’explosion journalistique de l’après-juillet 1908 avait été impressionnante, dans la capitale ottomane et les grandes villes, telle Jérusalem (avec 16 journaux en arabe, 5 en hébreu, 3 en ladino et un en grec), mais aussi dans les provinces reculées. Au total, en moins d’un an, pas moins de 377 feuilles périodiques, dans toutes les langues de l’Empire, avaient vu le jour.
La presse satirique avait également connu un essor spectaculaire, humoristes et caricaturistes s’en donnant à cœur joie dans les colonnes de nouveaux journaux : Karagöz (« œil Noir », le célèbre théâtre d’ombres), Davul (Le Tambour), Kalem (La Plume) comme ici avec ce dessin d’un vieux « jeune-turc » (le 18 septembre 1908). Dans la Turquie d’Erdoğan, en revanche, les caricaturistes ont intérêt à réfléchir à deux fois. Dernier épisode en date, été 2025, le journal Leman, dont quatre dessinateurs ont été violemment arrêtés, les locaux assaillis par des nationalistes et islamistes hurlant au « blasphème » et appelant à « la vengeance » pour une supposée représentation du Prophète.
Cela dit, comme l’écrit François Georgeon dans des articles pionniers sur « le rire dans l’Empire ottoman », rien de bien nouveau : la révolution de Mustafa Kemal, « sérieuse », se méfiait de la force subversive du comique et du rire. Hors de question de se moquer des réformes, dont la loi sur le couvre-chef, pourtant beau sujet pour les humoristes, la casquette et les chapeaux à l’européenne ayant remplacé le fez et le turban, coiffes jugées rétrogrades, « ennemies du progrès et de la civilisation [8] ». Cette loi, qui peut paraître anecdotique, prêtait d’autant moins à rire qu’elle fut appliquée avec une telle sévérité qu’elle a conduit à des arrestations et à des condamnations à mort par les tribunaux de l’indépendance. D’ailleurs, disparu le rire ottoman dont l’un des principaux ressorts comiques reposait sur la diversité ethnique, religieuse et linguistique de l’Empire, ses stéréotypes, ses accoutrements, la manie chez certains de singer les Européens qui, elle, en revanche, a perduré sous la République (un exemple parmi tant d’autres, la priorité donnée à la musique classique occidentale, la proscription de l’ottomane beaucoup trop métissée – que faire de tous ses musiciens arméniens, grecs, juifs, moldaves ?!
La société plurielle d’avant l’État national n’est plus. L’espoir de cette société, conjuguant réforme et fraternité, n’a été qu’un bref épisode. Néanmoins rappelle François Georgeon, en juillet 1908, la communion entre les peuples, les communautés et les classes sociales a bien existé. Les témoignages sont nombreux, les photographies aussi. Et d’interroger, à la fin d’Un printemps ottoman, titre qui fait bien entendu écho aux printemps arabes : « Dans l’histoire mouvementée de l’Europe du Sud-Est, du Proche et de Moyen-Orient, que ce soit à Salonique, à Istanbul, à Beyrouth ou à Jérusalem, y a-t-il jamais eu depuis un siècle des moments plus heureux que ces jours et ces nuits de l’été 1908 ? »
Jeanne Ronceray
[1] François Georgeon, Un printemps ottoman. La révolution jeune-turque de 1908, Les Belles Lettres, Paris, janvier 2026. En couverture, Arméniens qui à Merzifon (Marzevan, ville d’Anatolie orientale), manifestent leur joie lors du rétablissement de la Constitution. Les deux précédents livres de François Georgeon ont été publiés par CNRS Éditions, Au pays du rakı. Le vin et l’alcool de l’Empire ottoman à la Turquie d’Erdogan (2021) et Le mois le plus long. Ramadan à Istanbul (2017). On doit également à CNRS Éditions la réédition d’Abdülhamid. Le crépuscule de l’Empire ottoman (2017), des deux volumes du Dictionnaire de l’Empire ottoman (dir. François Georgeon, Nicolas Vatin et Gilles Veinstein, 2022) et la publication de Constantinople occupée, 1918-1923. Une histoire culturelle (dir. Frédéric Hitzel et Timour Muhidine, 2025).
[2] Hans-Lukas Kieser, Talaat pacha. L’autre fondateur de la Turquie moderne, architecte du génocide des Arméniens, CNRS Éditions, Paris, 2023. L’historien Arnold Toynbee a lui aussi considéré que parmi les hommes forts du Comité union et progrès (le triumvirat Talat-Enver-Cemal), le planificateur du génocide, « le plus intelligents des trois », était Talat. Dans ce livre de souvenirs, Toynbee relate aussi un dîner à la table de Mustafa Kemal, au printemps 1923 : « J’étais en présence d’un esprit puissant, “monadique” au sens leibnizien (…), d’une intelligence élevée, dotée d’une énergique volonté », mais devant un homme à qui l’empathie, l’amour authentique d’autrui, avaient été refusés. » Il lui reproche, entre autres, « à un moment où le pays avait besoin de personnes dotées de sens civique, loyales et compétentes », de s’être privé de celles-ci, se suffisant à lui-même. Autrement dit, d’avoir « succombé à la maladie professionnelle des dictateurs, l’incapacité de coopérer avec ses égaux » (Acquaintances, « Some Turkish friends », Oxford University Press, 1967).
[3] Grégoire (Kevork) Abdullah, Le Kaiser rouge, 1919, brochure publiée au profit de l’hôpital arménien de Yedikule, à Istanbul.
[4] Le général Duffieux, à la tête de la division de Cilicie, écrit au sujet de ce sauve-qui-peut : « les termes de l’accord franco-turc ne laissent aucun espoir à des garanties sérieuses concernant le sort des minorités non-turques. » Parmi les Arméniens originaires de Cilicie à s’être refugiés et installés à Alexandrette (sandjak autonome sous mandat français), bon nombre d’entre eux fuiront à nouveau quand la France cèdera cette région à majorité arabophone à la Turquie, en 1939.
[5] « Figure de l’exil. Cinq lettres d’Erich Auerbach à Walter Benjamin », Po&sie, n°133, Belin, 2010, p. 73-82. Dans le prolongement de la « purification » de la langue (les mots d’emprunts à l’arabe et au persan remplacés par des néologismes inspirés du turc archaïque) s’est mise en place une historiographie nationale exaltant les hauts faits du peuple turc et l’élaboration de diverses théories raciales.
[6] Jean Genet, texte intitulé « La lumière et l’ombre », feuillets écrits vers 1978 et publiés dans Les Valises de Jean Genet, IMEC, 2020, p. 198.
[7] « À la télévision turque, un sultan de propagande », Courrier international, mis à jour le 1er juin 2022.
[8] François Georgeon, « Rire dans l’Empire ottoman ? », L’Humour en Orient, Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 77/78, 1995, p. 89-109 et « Rires en mer de Marmara. Une scène de la vie quotidienne dans l’Empire ottoman, en 1909 », De Samarcande à Istanbul : étapes orientales, Hommage à Pierre Chuvin II, CNRS Éditions, 2015, p. 277-284 (en ligne). Dans le second article est mentionnée une adaptation en ottoman de l’essai, Le Rire, d’Henri Bergson (philosophe qui a influencé de nombreux intellectuels ottomans qui voyaient en lui un penseur « spiritualiste »). Cette première adaptation, publiée en 1921, était illustrée de « manifestations du comique dans la vie quotidienne nationale » (plaisanteries de Karagöz, facéties de Nasreddin Hoca, etc.), expurgées, un quart de siècle plus tard, dans sa publication turque.
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