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À la une : Le colonialisme nucléaire : Une histoire mondiale des exclusions technologiques
24 avril 2026 — PAR Saad Gunter

Le colonialisme nucléaire : Une histoire mondiale des exclusions technologiques

Il n’y a pas de technologie innocente. Toute technologie est une organisation du monde.
— Jacques Ellul, Le système technicien

Depuis Hiroshima, l’arme nucléaire incarne ce que l’on pourrait appeler le double visage du progrès technologique : d’un côté la promesse d’une paix perpétuelle assurée par la dissuasion, de l’autre la menace d’un anéantissement global sans précédent dans l’histoire humaine. Cette tension a longtemps structuré le débat stratégique international, au point de réduire la question nucléaire à un jeu d’équilibres entre grandes puissances. Mais derrière l’équation classique de la guerre froide se dissimule un autre récit, moins souvent mis en lumière : celui d’un ordre nucléaire mondial profondément inégalitaire, fondé sur une logique coloniale, impériale et racialement différenciée. La bombe atomique n’a pas seulement été inventée, testée et stockée – elle a été imposée, exportée et interdite selon des lignes de fracture héritées de l’histoire coloniale, du partage impérial du monde et de la hiérarchisation morale des peuples. En ce sens, elle constitue un outil d’épistémologie de la domination : elle détermine qui peut penser la guerre, qui peut la mener, et qui doit la subir, selon une hiérarchie politique et morale des civilisations qui n’a jamais été véritablement dissoute [1].

Pour comprendre la genèse de cet ordre, il faut revenir au projet Manhattan (1942-1945), ce programme de recherche d’une ampleur inédite qui mobilisa des centaines de physiciens, d’ingénieurs et de techniciens – des réfugiés européens fuyant le nazisme, des chercheurs états-uniens, des Britanniques, des Canadiens – sur des sites disséminés à travers le continent nord-américain. Robert Oppenheimer, qui dirigeait le laboratoire de Los Alamos, évoqua la détonation du premier essai nucléaire, le 16 juillet 1945 à Trinity (Nouveau-Mexique), en citant la Bhagavad-Gītā : « Je suis devenu la mort, le destructeur des mondes [2]. » Cette phrase, empruntée à une tradition spirituelle non occidentale, a souvent été lue comme un aveu d’effroi mystique. Elle est aussi, involontairement, une métaphore de la contradiction fondatrice du projet nucléaire : une technologie conçue par l’intelligence collective de l’humanité, mais mise au service d’une souveraineté impériale particulière. La décision de bombarder Hiroshima et Nagasaki les 6 et 9 août 1945 fut prise sans consultation des alliés, sans débat public, sans aucune instance de délibération internationale. Elle révèle dès l’origine la logique de monopole qui gouvernera l’ère atomique : le droit de décider de la mort massive appartient à ceux qui détiennent la technologie [3].

C’est dans ce contexte qu’il faut lire le discours d’Eisenhower « Atoms for Peace », prononcé devant l’Assemblée générale des Nations Unies en décembre 1953. Présentée comme une offre généreuse de partage du savoir nucléaire à des fins civiles, cette initiative dissimulait une stratégie de prolifération sélective : certains États, alliés ou alignés sur les intérêts occidentaux, recevraient une assistance technique pour développer des réacteurs ; d’autres, jugés hostiles ou trop indépendants, en seraient exclus. Le Traité sur la Non-Prolifération des armes nucléaires (TNP), signé en 1968, institutionnalisa ce double standard [4] : cinq États – les États-Unis, l’URSS, le Royaume-Uni, la France et la Chine – se voyaient reconnaître le droit légitime de posséder l’arme nucléaire, tandis que tous les autres étaient tenus de renoncer à son développement. Ce traité, souvent présenté comme un pilier de la sécurité internationale, est en réalité l’acte fondateur d’une aristocratie nucléaire : il consacre une inégalité de droit entre les puissances, calquée sur les rapports de force issus de la Seconde Guerre mondiale et de l’ordre colonial qui la précédait.

La conférence de Bandung, en 1955, avait pourtant tenté de formuler une alternative. Rassemblant vingt-neuf pays d’Afrique et d’Asie, elle affirmait le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, y compris sur les questions de sécurité et d’armement. Jawaharlal Nehru, qui avait condamné les essais nucléaires états-uniens dans le Pacifique dès 1954, plaidait pour un désarmement général [5] ; Kwame Nkrumah dénonçait la logique de domination inscrite dans le monopole technologique occidental. Ces voix du mouvement des Non-Alignés, souvent marginalisées dans les grandes narrations de la Guerre Froide, posaient une question que la realpolitik s’est toujours refusée à entendre : au nom de quel droit les puissances nucléaires se réservent-elles le privilège de l’anéantissement planétaire ? Mais poser cette question, c’était déjà s’exposer à la suspicion, au sous-développement forcé, parfois au renversement – car la bombe n’est pas seulement un instrument de guerre potentielle ; elle est l’arrière-plan permanent, le garant ultime, de toutes les guerres qui se mènent en son ombre et en son nom.

C’est là un paradoxe fondamental que les théoriciens de la dissuasion ont rarement formulé avec franchise : la possession de l’arme nucléaire n’a pas empêché la guerre – elle l’a permise. Les puissances nucléaires n’ont jamais cessé de faire la guerre. Elles l’ont même menée de façon systématique, sous la protection de leur parapluie atomique, sachant que leurs adversaires du « tiers-monde » – qui sont des tiers-exclus – ne pourraient jamais répliquer à la hauteur de la menace. La Corée (1950-1953), le Vietnam (1955-1975), l’Algérie (1954-1962), l’Afghanistan soviétique (1979-1989), l’Irak (1991, puis 2003), la Libye (2011), Gaza depuis des décennies et l’Iran actuellement – toutes ces guerres ont été menées par des puissances nucléaires ou sous leur protection directe, contre des peuples qui n’avaient ni bombe ni perspective d’en avoir une [6]. Le nucléaire fonctionne ici non comme un bouclier défensif, mais comme un plancher d’impunité : il garantit que les conflits conventionnels que la puissance impériale choisit d’engager ne pourront jamais lui être retournés avec une force équivalente. Ce que les manuels de science politique appellent « stabilité » est, vu depuis le Sud global, le nom policé d’une domination asymptotique. La dissuasion n’est pas symétrique ; elle est profondément hiérarchique. Elle dissuade les faibles d’attaquer les forts, pendant que les forts conservent l’entière latitude de frapper les faibles. Elle établit et institue une loi, une logique et une stabilité léonines.

La France, notamment, illustre avec une netteté particulière ce mécanisme. Sa doctrine de dissuasion nucléaire, formulée sous de Gaulle et jamais véritablement remise en cause depuis lors, est indissociable de son rôle de puissance intervenante en Afrique subsaharienne. Depuis les indépendances des années 1960, Paris a mené plus de cinquante opérations militaires sur le continent africain : Opération Tacaud au Tchad, Barracuda en Centrafrique, Épervier encore au Tchad, Licorne en Côte d’Ivoire, Serval et Barkhane au Sahel. Aucun de ces pays n’aurait jamais pu menacer le territoire national français. Mais l’arsenal nucléaire fonctionne comme un signe de souveraineté absolue, une garantie symbolique que la France n’a de comptes à rendre à personne pour ses aventures militaires – ni aux populations concernées, ni aux institutions internationales, ni à ses propres citoyens [7]. L’arme nucléaire joue ainsi un rôle d’inhibiteur critique : elle écrase dans l’œuf toute tentative de réciprocité, toute possibilité de représailles à la hauteur des dégâts infligés. Le parapluie atomique est, en dernière instance, ce qui rend possibles toutes ces guerres coloniales menées au nom de la stabilité régionale, de la lutte contre le terrorisme, ou de la protection des ressortissants – autant de formules qui reconduisent, sous des langages renouvelés, la vieille logique du droit d’ingérence impériale.

Cette dimension militaire et impériale s’articule à une autre, plus silencieuse mais tout aussi brutale : la géographie des essais nucléaires eux-mêmes. Entre 1945 et 1996, plus de deux mille essais furent réalisés dans le monde – et la grande majorité d’entre eux le furent sur des terres appartenant à des peuples colonisés ou marginalisés. La France testa ses premières bombes atomiques dans le désert algérien, à Reggane, en février 1960 – en pleine guerre d’indépendance, alors même que l’armée française engageait des soldats des deux côtés dans un conflit d’une violence extrême. Des milliers de soldats algériens et français furent exposés aux retombées radioactives ; les populations civiles du Sahara n’en furent jamais informées [8]. La France continua de disposer du Sahara algérien comme champ d’essais jusqu’en 1966, en vertu de clauses des Accords d’Évian de 1962 – accordé comme si le sous-sol d’un peuple en guerre pour sa liberté était une ressource naturelle cessible par traité diplomatique. À partir de 1966, les essais français se déplacèrent vers la Polynésie française, à Mururoa et Fangataufa, transformant deux atolls en laboratoires nucléaires pendant trente ans. Les États-Unis, de leur côté, menèrent la majorité de leurs essais sur les terres traditionnelles des Shoshones de l’Ouest et dans les Îles Marshall, dont les habitants furent déplacés de force. L’Australie permit à la Grande-Bretagne de tester ses armes à Maralinga, sur un territoire sacré des Pitjantjatjara [9]. Ce que ces exemples révèlent avec une clarté brutale, c’est que les corps qui absorbent la radioactivité sont, systématiquement, ceux des peuples colonisés, des minorités raciales, des communautés les plus éloignées des centres de décision politique. La géographie des essais nucléaires est une carte de la domination raciale.

Il faut à ce stade s’arrêter sur l’argument dominant qui justifie l’ordre nucléaire mondial tel qu’il existe : celui de la lutte contre la prolifération. Cet argument mérite d’être qualifié de ce qu’il est réellement : un paralogisme, c’est-à-dire un raisonnement qui adopte la forme du principe tout en en détruisant le contenu. Car les champions déclarés de la non-prolifération sont, simultanément, les puissances les plus proliférantes de la planète. Le TNP imposait aux cinq puissances reconnues non seulement le droit de conserver leurs arsenaux, mais l’obligation, inscrite dans son article VI, de négocier « de bonne foi » le désarmement nucléaire. Or, depuis 1968, aucune de ces puissances n’a réduit substantiellement son arsenal au titre de cet engagement : les États-Unis ont lancé un programme de modernisation de leur trilogie nucléaire chiffré en milliers de milliards de dollars [10] ; la France a maintenu, rénové et diversifié ses vecteurs sous tous les gouvernements successifs ; le Royaume-Uni a décidé, sous Boris Johnson, d’augmenter son plafond d’ogives pour la première fois depuis la fin de la Guerre froide. La Russie et la Chine, chacune à leur rythme, font de même. Prêcher la non-prolifération tout en proliférant – voilà l’équation qui structure l’ordre nucléaire mondial depuis sa fondation.

Mais le paralogisme va plus loin encore. Non seulement les puissances nucléaires ne désarmèrent pas ; elles promurent activement la prolifération dans certains cas, selon une logique de sélection géopolitique dépourvue de toute cohérence morale. Israël s’est doté d’un arsenal nucléaire estimé à plusieurs dizaines d’ogives, avec la complicité active et documentée des États-Unis et la tolérance tacite de l’ensemble des pays occidentaux – sans avoir jamais signé le TNP, sans avoir jamais été soumise à la moindre inspection de l’AIEA, sans avoir jamais fait l’objet d’une résolution contraignante du Conseil de sécurité [11]. Le Pakistan, État ayant acquis la bombe dans les années quatre-vingt avec un soutien états-unien bien documenté, fit même proliférer la technologie nucléaire vers la Libye, la Corée du Nord et l’Iran via le réseau du scientifique Abdul Qadeer Khan – réseau dont Washington était informé depuis les années quatre-vingt-dix, sans juger utile d’intervenir tant qu’Islamabad demeurait un allié commode dans la région [12]. La sélectivité de l’indignation nucléaire occidentale trace une cartographie qui n’a rien de fortuit : elle couvre systématiquement ceux qui servent les intérêts hégémoniques, et expose ceux qui y résistent, sous prétexte qu’ils « sont dangereux pour l’ordre international ».

C’est ici qu’intervient ce que l’on pourrait appeler la leçon libyenne – peut-être la démonstration la plus implacable des règles réelles de l’ordre nucléaire mondial. En 2003, après des années de négociations sous pression, Mouammar Kadhafi accepta de démanteler son programme d’armement non conventionnel – chimique, biologique et nucléaire – en échange d’une normalisation diplomatique avec l’Occident. Il livra ses équipements, accueillit les inspecteurs, répondit aux exigences de Washington et Londres. La récompense arriva en 2011 : une coalition menée par la France, le Royaume-Uni et les États-Unis bombarda la Libye au titre de la protection des civils, renversa le régime de Kadhafi, laissa l’État s’effondrer dans une guerre civile dévastatrice pour les populations civiles – et qui n’a pas pris fin depuis lors [13]. La leçon fut immédiatement lue, et correctement interprétée, par Pyongyang. La Corée du Nord, qui avait observé le sort de l’Irak en 2003 puis celui de la Libye en 2011, tira la conclusion que la seule garantie de survie était l’arme nucléaire elle-même : non pas de l’abandonner, mais de l’aérer, de la multiplier, d’en faire la preuve publique et revendiquée. Un État qui désarme, sous la pression des puissances nucléaires, s’expose à être détruit. Un État qui conserve la bombe leur résiste. Il n’existe pas de démonstration plus transparente du fait que la lutte contre la prolifération nucléaire n’a jamais été un principe universel : elle est une doctrine géopolitique au service de la domination, qui récompense les serviles et punit les récalcitrants.

Cette réalité permet de démonter l’autre pilier de la rhétorique non-proliférante : la thèse selon laquelle il serait légitime d’interdire l’accès à la technologie nucléaire aux « États dangereux », aux « régimes voyous », aux « États faillis ». Cette catégorisation, popularisée par les administrations américaines successives à partir des années quatre-vingt-dix, est une construction idéologique dont Noam Chomsky a démontré la circularité avec précision : est « dangereux » l’État qui résiste à l’hégémonie américaine, et l’est d’autant plus qu’il cherche à s’en protéger [14]. L’Irak fut déclaré porteur d’armes de destruction massive – une allégation fabriquée, comme l’a établi le rapport Chilcot avec une méticulosité accablante [15] –, et cette fiction justifia une guerre qui fit plusieurs centaines de milliers de morts civils et déstabilisa tout le Moyen-Orient pour des décennies. L’Iran, menacé de frappes préventives à intervalles réguliers pour son programme nucléaire [16] – et qui l’a été durant la guerre des douze jours (13 au 24 juin 2025), et depuis le 28 février 2026 –, n’a jamais construit de bombe ; les accords de Vienne de 2015 semblaient ouvrir une voie diplomatique, avant que l’administration Trump les dénonce unilatéralement en 2018 et en retira son pays, comme pour l’Accord de Paris (un autre sujet sur lequel il faudra revenir sans doute et qui n’est pas complètement étranger à notre sujet). Ce qui se désigne comme politique de non-prolifération est, en réalité, une politique de maintien du monopole par tous les moyens disponibles – y compris la menace de guerre, les sanctions économiques destructrices pour les populations civiles, et le sabotage des programmes scientifiques de pays souverains.

Il y a là un vertige logique que les grandes puissances ont toujours refusé de regarder en face : ce sont elles, précisément, qui constituent les États les plus « dangereux » au sens que ce terme devrait avoir si on l’appliquait avec rigueur. Ce sont elles qui ont effectivement utilisé l’arme nucléaire contre des populations civiles – une seule fois, à Hiroshima et Nagasaki, mais c’est une fois de plus que quiconque. Ce sont elles qui ont maintenu des doctrines autorisant le premier emploi de l’arme. Ce sont elles qui ont pratiqué la dissuasion étendue [17] – placer des alliés sous leur parapluie atomique – comme instrument de contrôle politique, liant des décisions de guerre et de paix à des injonctions venues de Washington, de Paris ou de Londres. Et c’est paradoxalement en s’appuyant sur leur puissance nucléaire que ces États entendent imposer leur loi, maintenir leur monopole, et parfois leur monopole sur la terreur et le chaos. Car la bombe n’est pas seulement dans les arsenaux : elle est dans les négociations diplomatiques où sa présence implicite plie les volontés ; elle est dans les sanctions économiques qui asphyxient des populations entières au nom du droit international ; elle est dans les déclarations de dirigeants qui, à intervalles réguliers, rappellent qu’« aucune option n’est exclue ». La terreur nucléaire est une grammaire politique quotidienne, bien plus qu’un instrument militaire d’exception.

Achille Mbembe, dans sa Nécropolitique (2003), a fourni les catégories conceptuelles les plus adéquates pour penser cette logique [18]. La nécropolitique – le pouvoir de décider qui doit mourir, qui peut être exposé à la mort, quels territoires peuvent être transformés en zones de dévastation – n’est pas une anomalie du politique moderne : elle en est la forme cachée et constante. Le colonialisme avait déjà établi cette grammaire dans les colonies : certains corps comptent, d’autres non ; certains territoires sont protégés, d’autres sont expendables. L’ordre nucléaire mondial reproduit exactement cette structure à l’échelle planétaire. Qui peut avoir la bombe ? Ceux dont les vies et les institutions sont jugées dignes d’être protégées. Qui doit s’en passer ? Ceux dont le statut d’humanité complète reste en suspens dans les géopolitiques occidentales. Vu sous cet angle, le droit nucléaire international n’est pas une tentative de régulation de la violence – il est une tentative de la monopoliser au profit de quelques-uns, en présentant ce monopole comme une garantie de sécurité pour tous.

C’est dans ce contexte qu’il faut relire Jean-Paul Sartre, pour qui l’humanité vit désormais sous la menace permanente de sa propre autodestruction – une menace non seulement matérielle mais métaphysique, qui introduit la possibilité de la fin de l’histoire humaine par décision technique et politique. Dans le monde nucléaire, chaque homme est tenu en otage par tous les autres[Jean-Paul Sartre, Critique de la raison dialectique, Gallimard, 1960, t. I.]. Cette formule sartrienne signifie que l’existence même de l’arme nucléaire a transformé la condition humaine, en créant une solidarité négative et involontaire – une communauté du risque que personne n’a choisie, et dont la gestion est confisquée par les plus armés. Günther Anders, dans L’Obsolescence de l’homme (1956), y ajoute la notion de disproportion prométhéenne : nos capacités de production dépassent notre capacité d’imaginer les conséquences de nos actes [19]. Le nucléaire est l’apothéose de cette disjonction entre agir et comprendre. Mais Anders ne s’arrête pas à la philosophie : il fut parmi les premiers à dénoncer que la dissuasion nucléaire ne visait pas à protéger l’humanité de la guerre – elle visait à protéger certains de l’obligation de se justifier pour les guerres qu’ils continuaient de mener.

Jacques Derrida, dans « No Apocalypse, Not Now » (1984), aborde la question nucléaire à travers le prisme de l’archive et de la souveraineté. Il avance que la logique nucléaire incarne une « structure d’archive absolue » – la capacité non seulement de détruire des corps, mais d’effacer les traces, les textes, les mémoires [20]. La souveraineté nucléaire n’est pas seulement le droit de tuer : c’est le droit d’effacer jusqu’à la possibilité du souvenir. Simone Weil alertait dès les années quarante contre la substitution de la force à la justice comme principe d’organisation du monde [21] : la bombe atomique incarne cette substitution à son paroxysme. Hannah Arendt, de son côté, dénonce dans Condition de l’homme moderne la capacité de l’humanité à créer des instruments qu’elle ne peut plus gouverner [22] : la bombe a acquis une existence institutionnelle propre, indépendante des intentions de ceux qui la produisirent, transmise d’une administration à l’autre, devenant une bureaucratie de la mort potentielle qui se perpétue indépendamment de toute volonté politique consciente.

Les voix féministes et écoféministes ont insisté sur une dimension que les grandes théories critiques ont souvent négligée : le lien entre militarisme nucléaire, domination masculine et exploitation de la nature. Vandana Shiva a montré comment le développement nucléaire s’inscrit dans une logique plus large d’extraction et de violence contre les milieux naturels, frappant en priorité les communautés féminines et rurales des pays du Sud [23]. Françoise d’Eaubonne y ajoutait une critique de la domination masculine comme structure fondamentale – le nucléaire comme symptôme ultime d’un monde bâti sur l’appropriation de la nature et l’invisibilisation des corps vulnérables [24]. L’expérience des peuples autochtones donne à ces analyses leur ancrage concret. Winona LaDuke a documenté l’impact de l’industrie nucléaire sur les territoires amérindiens – cancers en masse parmi les mineurs navajo de l’uranium, contamination des eaux, absence de toute compensation pendant des décennies [25]. Pour ces communautés, la mine n’est pas seulement un site d’exploitation économique : c’est une profanation. Taiaiake Alfred a montré comment les traditions autochtones conçoivent la relation à la terre comme une responsabilité cosmologique que le nucléaire brise irréversiblement [26]. Le colonialisme nucléaire est aussi, en ce sens, une guerre contre les cosmologies.

Alain Resnais, dans Hiroshima mon amour(1959), a tenté de mettre en images l’impossibilité de cette mémoire [27]. « Tu n’as rien vu à Hiroshima », répète le personnage masculin à la femme française qui croit avoir tout compris. Cette phrase est une déclaration épistémologique : certaines destructions ne se laissent pas voir de l’extérieur, certaines mémoires ne se partagent pas par la simple volonté de le faire. La littérature japonaise de l’après-bombe constitue peut-être le corpus le plus saisissant de contre-archive à cette logique. Masuji Ibuse, dans Pluie noire (1965), retrace le destin de Yasuko, dont la vie entière sera déterminée par la question de savoir si elle fut exposée aux retombées ce matin d’août – question cruciale car elle conditionne ses chances de mariage dans une société qui ne sait pas comment accueillir les irradiés. [28] Kenzaburō Ōe, prix Nobel de littérature, voit dans Hiroshima non une fin mais un commencement : celui d’un devoir de mémoire planétaire face à une technologie dont la logique nie le vivant [29]. Ce qui frappe, chez ces écrivains japonais, c’est l’insistance sur la durée de la destruction nucléaire : la bombe ne tue pas une fois ; elle continue de tuer, de génération en génération, dans les corps contaminés et dans les stigmates sociaux que la contamination engendre.

Stanley Kubrick, dans Dr. Strangelove (1964), proposait une satire acide de la folie stratégique nucléaire [30]. Son général Ripper déclenche unilatéralement une attaque contre l’URSS – et le film se conclut par l’image d’un pilote chevauchant joyeusement une bombe en chute libre. Ce que Kubrick ciblait, c’est la rationalité stratégique elle-même : cette construction intellectuelle qui avait produit la doctrine de la destruction mutuelle assurée (MAD – dont l’acronyme en anglais signifie « folie »). La bombe avait rendu le monde rationnel en le rendant fou. Plus tard, Akira Kurosawa dans Rhapsodie en août (1991) proposait une méditation sur la mémoire de Hiroshima transmise d’une grand-mère à ses petits-enfants [31] – une mémoire menacée par le temps et par les impératifs économiques de la réconciliation nippo-américaine, qui exigeait qu’on oubliât qui avait utilisé la bombe, et contre qui. Les penseurs théologiques ont fourni une tout autre grille. Thomas Merton, moine trappiste dont les supérieurs religieux censurèrent ses écrits sur le nucléaire [32], voyait dans le monde post-Hiroshima une économie sacrale du meurtre : la mort planifiée, budgétée, intégrée aux doctrines militaires des nations chrétiennes. Dorothy Day participa aux premières manifestations anti-nucléaires à New York dans les années cinquante [33], refusant les exercices d’alerte atomique. Parce que, pour elle, participer à la simulation de la survie nucléaire, c’était accepter l’idée que la bombe était viable comme instrument de politique. Ces voix rejoignent, par un autre chemin, ce que Frantz Fanon formule avec plus de virulence dans Les damnés de la terre : la violence du colonialisme n’est pas un excès contingent, elle est consubstantielle à sa structure, et « elle ne pourra jamais déposer les armes [34] ».

La poésie, enfin, a tenté ce que la philosophie et la politique peinent à accomplir : nommer l’indicible. Paul Celan, dans Fugue de mort (1945), anticipe une condition commune à toutes les destructions industrielles de l’humain – des corps réduits à de la cendre par la puissance technique, privés de sépulture, de nom, de mémoire [35]. Wisława Szymborska oppose à la logique militaire la petite résistance des objets quotidiens, de ce qui persiste malgré tout [36]. Mahmoud Darwich, dont l’œuvre entière est une méditation sur ce que signifie être désigné comme le corps qui doit mourir pour que l’ordre se maintienne [37], rejoint par un autre chemin la problématique du colonialisme nucléaire : Gaza est rasée par une puissance dont les protecteurs nucléaires garantissent l’impunité, pendant que les débats sur la prolifération nucléaire dans la région portent exclusivement sur l’Iran, jamais sur Dimona [38] ni du Liban. La bombe israélienne, invisible dans toutes les négociations, dans tous les rapports de l’AIEA, est peut-être la plus parfaite illustration de ce que le colonialisme nucléaire signifie concrètement : la capacité de posséder, d’utiliser implicitement, et de ne jamais rendre de comptes.

Cette réalité éclaire le sens du Traité sur l’Interdiction des Armes Nucléaires (TIAN), adopté en 2017 par cent vingt-deux États à l’ONU, et de la campagne ICAN qui reçut le prix Nobel de la paix la même année [39]. Ce traité, que les cinq puissances nucléaires officielles ont refusé de signer, représente un basculement symbolique majeur : pour la première fois, une majorité d’États membres de l’ONU ont déclaré que les armes nucléaires sont illégales au regard du droit international humanitaire. Mais ce que révèle surtout ce moment, c’est l’écart abyssal entre le droit international tel qu’il est formulé par la majorité des peuples du monde et la réalité du pouvoir tel qu’il s’exerce. Les États dotés de l’arme nucléaire continuent de moderniser leurs arsenaux, de menacer, de réaffirmer leur doctrine, parfois de faire peser la menace nucléaire jusque dans des conflits régionaux. Les communautés contaminées par les essais du siècle passé – à Bikini, en Polynésie, en Algérie, dans les réserves navajo – attendent toujours des décontaminations qui ne viennent pas, des indemnisations qui arrivent trop tard ou pas du tout [40].

Ce que l’histoire du colonialisme nucléaire révèle, en définitive, c’est que la bombe n’est pas simplement une arme parmi d’autres dans l’arsenal des nations – elle est le cristal dans lequel se concentrent toutes les contradictions de la modernité occidentale : la promesse émancipatrice de la science et la réalité de son instrumentalisation impériale ; le discours universel des droits humains et la pratique différenciée de leur protection ; le principe de non-prolifération claironné et la prolifération sélective organisée ; l’ambition rationaliste de maîtriser le monde et la production de risques que personne ne peut plus contrôler. Ce qui se présente comme un régime de sécurité internationale est, vu depuis les territoires contaminés, les pays sous embargo, les capitales bombardées sans défense possible, un régime de domination stabilisée par la terreur. La bombe garantit non la paix, mais l’ordre – c’est-à-dire la permanence des hiérarchies existantes, l’impossibilité de les renverser sans risquer l’écrasement. C’est paradoxalement en s’appuyant sur leur puissance nucléaire que les États impériaux entendent imposer leur loi, maintenir leur monopole sur la légitimité de la violence, et perpétuer un ordre dans lequel la terreur atomique sert de fondement ultime à leur autorité planétaire. Comme l’écrivait Jacques Ellul, il n’y a pas de technologie innocente – toute technologie est une organisation du monde [41]. L’arme nucléaire est la forme la plus achevée de cette organisation : elle décide, dans les termes mêmes de sa logique, qui compte et qui ne compte pas, qui mérite d’être protégé et qui peut être sacrifié. Refuser de voir dans le nucléaire une question coloniale, c’est accepter de ne voir dans Hiroshima qu’un événement historique clos – et non le commencement, comme le voulait Ōe, d’une responsabilité que nous n’avons pas encore commencé d’assumer.

Saad Gunter

NOTES

[1Sur la notion d’épistémologie de la domination appliquée au nucléaire, voir Gabrielle Hecht, Being Nuclear : Africans and the Global Uranium Trade, MIT Press, 2012.

[2J. Robert Oppenheimer, cité par Richard Rhodes, The Making of the Atomic Bomb, Simon & Schuster, 1986. La phrase est tirée de Bhagavad-Gītā, XI, 32.

[3Sur la décision de bombarder Hiroshima et l’absence de délibération internationale, voir Gar Alperovitz, The Decision to Use the Atomic Bomb, Knopf, 1995.

[4Sur le Traité de Non-Prolifération et ses inégalités structurelles, voir Joseph Rotblat, Nuclear Weapons : The Road to Zero, Westview Press, 1998. L’Article VI du TNP stipule que les puissances nucléaires s’engagent à « négocier de bonne foi » le désarmement nucléaire – engagement systématiquement violé depuis 1968.

[5Jawaharlal Nehru, discours devant le Parlement indien, 2 avril 1954.

[6Sur la guerre de Corée et l’usage de la menace nucléaire, voir Bruce Cumings, The Korean War : A History, Modern Library, 2010. Sur la guerre du Vietnam et les options nucléaires envisagées, voir Daniel Ellsberg, The Doomsday Machine : Confessions of a Nuclear War Planner, Bloomsbury, 2017.

[7Sur la Françafrique et l’usage implicite de la puissance nucléaire française comme arrière-plan des interventions africaines, voir Thomas Borrel et al. (dir.), L’Empire qui ne veut pas mourir. Une histoire de la Françafrique, Seuil, 2021.

[8Sur les essais nucléaires français en Algérie, voir Bruno Barrillot, Les irradiés de la République, Complexe, 2003. Le premier essai, « Gerboise Bleue », fut réalisé le 13 février 1960. La France continua d’utiliser le Sahara algérien comme champ d’essais jusqu’en 1966, en vertu des Accords d’Évian (1962).

[9Sur les essais à Maralinga, voir Roger Cross, Fallout : Hedley Marston and the British Bomb Tests in Australia, Wakefield Press, 2001. Sur les Îles Marshall, voir Holly M. Barker, Bravo for the Marshallese, Thomson/Wadsworth, 2004.

[10Congressional Budget Office, Projected Costs of U.S. Nuclear Forces, 2021 to 2030, Washington D.C., 2021. Le programme de modernisation américain est estimé à 1 700 milliards de dollars sur trente ans selon certaines projections indépendantes.

[11Sur l’arsenal nucléaire israélien, estimé à 80-400 têtes selon les sources, voir Avner Cohen, Israel and the Bomb, Columbia University Press, 1998, et Seymour Hersh, The Samson Option, Random House, 1991.

[12Sur l’aide américaine au programme nucléaire pakistanais et la tolérance envers le réseau A. Q. Khan, voir Adrian Levy et Catherine Scott-Clark, Deception : Pakistan, the United States, and the Secret Trade in Nuclear Weapons, Walker & Company, 2007.

[13Sur la leçon libyenne et ses conséquences sur la prolifération nucléaire mondiale, voir Bruno Tertrais, « The Demise of Ares », Washington Quarterly, vol. 35, n° 3, 2012. Sur la décision nord-coréenne de ne pas désarmer après Tripoli, voir Victor Cha, The Impossible State : North Korea, Past and Future, Ecco, 2012.

[14Noam Chomsky, Hegemony or Survival : America’s Quest for Global Dominance, Metropolitan Books, 2003. Sur la notion d’États « voyous » comme construction idéologique, voir William Blum, Rogue State : A Guide to the World’s Only Superpower, Common Courage Press, 2000.

[15Commission Chilcot (Sir John Chilcot), The Iraq Inquiry, HMSO, juillet 2016, vol. 4.

[16Seymour Hersh, « The Iran Plans », The New Yorker, 17 avril 2006. Sur les sanctions contre l’Iran comme instrument de pression géopolitique, voir Trita Parsi, Treacherous Alliance : The Secret Dealings of Israel, Iran, and the United States, Yale University Press, 2007.

[17Sur la doctrine de la « dissuasion étendue » comme instrument de contrôle politique des alliés, voir Vipin Narang, Nuclear Strategy in the Modern Era : Regional Powers and International Conflict, Princeton University Press, 2014.

[18Achille Mbembe, « Nécropolitique » (2003), dans Politiques de l’inimitié, La Découverte, 2016.

[19Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, vol. I (1956), Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2002.

[20Jacques Derrida, « No Apocalypse, Not Now (Full Speed Ahead, Seven Missiles, Seven Missives) », Diacritics, vol. 14, n° 2, 1984, pp. 20-31.

[21Simone Weil, « Note sur la suppression générale des partis politiques » (1940-1943), in Écrits de Londres et dernières lettres, Gallimard, 1957.

[22Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne (1958), trad. Georges Fradier, Calmann-Lévy, 1961.

[23Vandana Shiva, Staying Alive : Women, Ecology and Development, Zed Books, 1988.

[24Françoise d’Eaubonne, Le féminisme ou la mort, P. Horay, 1974.

[25Winona LaDuke, All Our Relations : Native Struggles for Land and Life, South End Press, 1999. Sur les cancers dans les communautés navajo, voir Doug Brugge & Rob Goble, « The History of Uranium Mining and the Navajo People », American Journal of Public Health, vol. 92, n° 9, 2002.

[26Taiaiake Alfred, Peace, Power, Righteousness : An Indigenous Manifesto, Oxford University Press, 1999.

[27Alain Resnais, Hiroshima mon amour, scénario de Marguerite Duras, Argos Films, 1959.

[28Masuji Ibuse, Pluie noire (Kuroi ame, 1965), trad. Rose-Marie Makino-Fayolle, Éditions Philippe Picquier, 1990.

[29Kenzaburō Ōe, Notes de Hiroshima (Hiroshima nōto, 1965), trad. René de Ceccatty et Ryōji Nakamura, Stock, 2004.

[30Stanley Kubrick, Dr. Strangelove or : How I Learned to Stop Worrying and Love the Bomb, Columbia Pictures, 1964.

[31Akira Kurosawa, Rhapsodie en août (Hachigatsu no kyōshikyoku, 1991), Shochiku Films.

[32Thomas Merton, Peace in the Post-Christian Era (rédigé en 1962, censuré, publié posthume), Orbis Books, 2004.

[33Dorothy Day, « We Are to Blame for Bikini », The Catholic Worker, mai 1954.

[34Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Maspero, 1961.

[35Paul Celan, « Todesfuge » (1945), in Mohn und Gedächtnis, Deutsche Verlags-Anstalt, 1952. Trad. Jean-Pierre Lefebvre, Pavot et mémoire, Poésie/Gallimard, 1987.

[36Wisława Szymborska, Appel au Yéti et autres poèmes(1957), trad. Piotr Kamiński, Gallimard, 2011.

[37Mahmoud Darwich, La terre nous est étroite et autres poèmes (1966-1999), trad. Elias Sanbar, Gallimard, 2000.

[38Sur la destruction de la Libye post-Kadhafi, voir Ali Abdullatif Ahmida, Genocide in Libya : Shar, a Hidden Colonial History, Routledge, 2020. Sur Gaza comme « laboratoire » de technologies de guerre, voir Antony Loewenstein, The Palestine Laboratory : How Israel Exports the Technology of Occupation around the World, Verso, 2023.

[39Traité sur l’Interdiction des Armes Nucléaires (TIAN), adopté le 7 juillet 2017 par 122 États membres de l’ONU. ICAN, prix Nobel de la Paix 2017.

[40Sur l’état des compensations aux populations irradiées par les essais nucléaires français, voir l’association 193, Polynésie : les oubliés du nucléaire, 2021.

[41Jacques Ellul, Le système technicien, Calmann-Lévy, 1977, p. 23.

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