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POUR UNE PHILOSOPHIE NOMADE

À LA UNE : Au rendez-vous des tarentules
1er mai 2026

Au rendez-vous des tarentules

C’était une de ces journées mornes par lesquelles on se demande ce qu’on est venu faire sur la terre et pourquoi on se donne tant de mal pour y rester.
— Georges Simenon, Maigret au Picratt’s (1951).

1- Contrairement à ce qu’imagine un certain nombre d’idolâtres, l’histoire de l’humanité ne se partage pas en avant et après J.C. Si elle se divise effectivement en deux, c’est entre le temps d’avant l’invention des valises à roulettes et celui d’après ; l’avant étant voué à la pesanteur et aux tours de rein et l’après à la mobilité souple et à la glisse heureuse. Plus de porteurs à casquette, et à la place, de ces attrayants Airbnb que l’on quitte à l’aube en faisant bruyamment naviguer son bagage sur le pavé.

2- Même au temps des apartheids les plus rigoureux, les Blancs ont toujours cultivé une politesse exquise. L’existence de bancs publics réservés à l’espèce supérieure n’était pas signalée par des interdictions brutales (« interdit aux Noirs et autres métèques ») mais formulée dans de sobres formules destinées à désigner un état de fait dont seuls des pinailleurs invétérés auraient pu s’offenser (« Whites only »). Après tout, dans les trains et jadis dans le métro, la différence entre les wagons de première, seconde (voire troisième) classe s’affichait bien distinctement. Quand elle se formule en positif plutôt qu’en négatif (sous la forme d’interdictions), la discrimination a tout de même meilleure mine.

3- Trump vitupérant contre le Pape américain et qui ose le critiquer, prêt par conséquent à envahir le Vatican dès qu’il en aura fini avec l’Iran , Trump, donc, disciple de Staline : « Le Pape, combien de divisions ? ».

4- Voyons un peu : peut-on appeler démocratie un pays où (un régime sous lequel) de simples énoncés tels que : « Il faut démanteler les structures ethnocratiques de l’État sioniste », ou bien : « Israël, puissance massacrante et génocidaire, État criminel », sont susceptibles de vous expédier droit en prison – ceci dans le temps même où la pertinence de ces formules se vérifie jour après jour aux yeux du monde entier ? Si la réponse est oui, alors cette question en appelle immédiatement une autre : peut-on appeler sérieusement démocratie ce genre de démocratie et, en pratique : à quelles obligations sommes-nous astreints à l’endroit de cette espèce de démocratie ?

5- Lorsqu’il arrive, rarement, que le hasard fasse bien les choses, alors les mauvais bergers n’auront l’âme en paix qu’après les avoir défaites.

6- Je suis une ordure : trouvé trois billets de 50 euros soigneusement pliés à l’intérieur d’un exemplaire (en édition courante) du Bel-Ami de Maupassant. Empoché sans vergogne le pognon, laissé dans la boîte le roman, mille fois lu et relu.

7- Après celui de la télé, faire son deuil de la radio – trop de rires de connivence, de voix gommeuses. On s’abîme dans le silence ? Mais non : le chant des oiseaux revient.

8- Pour Bolloré : un magnat de l’édition que désertent BHL et Enthoven et Beigbeder et Fourest (j’en passe) ne saurait être tout à fait mauvais. Commentant d’un ton tranquille cette hémorragie, il dit : voilà qui va faire de la place pour de nouveaux auteurs. Prenons-le au mot. Dès demain, nous lui proposons nos nouveaux Évangiles.

9- Et le bon Darmanin, alors, vous l’aimez comment ? – Menotté serré !

10- Il est bien rare que l’autobiographie ne succombe pas à la tentation du name dropping (en français : lâcher de noms célèbres). Même les hommes infâmes qui écrivent leur vie n’y échappent pas. L’idée serait donc d’accéder à la notoriété en racontant une longue existence exclusivement peuplée de rencontres avec des inconnus, des anonymes.

11- Au cours d’une scène de ménage particulièrement orageuse, on peut toujours tenter de brandir la menace d’un 49.3 familial. Mais ce n’est pas sans risque et, comme en politique parlementaire, ça passe ou ça casse. C’est qu’en vérité, la vie de famille est placée sous le régime subreptice d’une variante de la Constitution de 1958.

12- Sur le néo-barréssisme ambiant : ce n’est pas vraiment une surprise – c’est que les blessures narcissiques infligées aujourd’hui aux gardiens du roman national par le charivari décolonial ne sont pas moins douloureuses qu’ont pu l’être en leur temps celles que subissaient les lecteurs de La Colline inspirée, après la perte de l’Alsace-Lorraine. Les déroutes à forte charge symbolique nourrissent le gâtisme identitaire.

13- Il y a urgence à actionner le frein d’urgence lorsque la frontière supposée séparer les progressistes des nouveaux réacs est devenue indiscernable – c’est le cas aujourd’hui.

14- Le Garde des Sceaux, ministre de la Justice, étant un délinquant sexuel notoire, un chaud lapin reconverti en Rastignac, il n’était que trop prévisible que la République contractât une maladie sexuellement transmissible (et dont l’appellation courante est désormais : chaudepisse macronique).

15- La philosophie kantienne est une doctrine et une machine à concepts si complexe et difficile à assimiler que la plupart de ceux qui s’y essaient et parviennent à un résultat passable y demeurent immergés et englués. Ils ont ainsi formé ces dizaines de générations successives de kantiens académiques, depuis le début du XIXe siècle, voués à ressasser la pensée du maître, à défaut d’avoir su s’extraire de ce labyrinthe. On pourrait appeler cela l’attrition kantienne.

16- La nouvelle vertu philosémite, incarné par les vigilantes (milices idéologiques et politiques) de la « lutte contre l’antisémitisme » n’est aujourd’hui, à 99 % , que le sauf-conduit dont sont équipés les promoteurs de ce qui a désormais envahi les écrans et saturé les espaces publics : la détestation de l’Islam, la haine des Arabes et autres racisés décrétés étrangers et hostiles à ce dont seraient faits nos fondamentaux identitaires. Le Diable s’est fait coquet : il arbore aujourd’hui les joues roses de la moralité.

17- La grande illusion : la philosophie n’est au meilleur d’elle-même que quand elle conduit à penser contre-intuitivement, en faisant violence au sens commun. Ainsi, quand elle dénonce l’unité insécable et primordiale du moi comme pure illusion et définit au contraire celui-ci comme l’entité dont la première des propriétés est de se diviser contre lui-même. S’il est une chose qui le définit en propre, c’est bien cette inclination perpétuelle à la fragmentation, à la dispute. Le moi n’est jamais autant lui-même que quand il se fracture et devient ce champ dans lequel la lutte fait rage. Dans ses bons moments, il devient dialogique, mais le plus souvent, il est sous l’emprise de la schizé – là où le submergent la honte, la mauvaise conscience, le sentiment de la faute, là où le terrassent les dilemmes. Là où les forces ennemies s’opposent sur les barricades. La société des individus repose toute entière sur ce mensonge vital : la compacité du moi, unité (subjective) de compte de la société. On se rapprochera de la vérité en concevant le moi comme un champ de dispersion avant tout.

18- Le décaféiné comme paradigme de la condition postmoderne : nos existences, nos amours, nos affects, nos simulacres d’actions placés sous ce signe, celui du comme si – comme si c’était du café, mais c’est du café sans café. Notre politique aussi, le plus souvent : elle n’est plus qu’un succédané présentant cette immense qualité : il ne nous empêche pas de dormir.

19- Comme le dit bien Rancière, l’universel ne conserve son sens et ne se maintient comme horizon de pensée qu’à la condition de se présenter comme singularité. Ainsi, en créole haïtien, pour désigner un humain, quelles qu’en soient les caractéristiques, on dira : « nèg la », ce qui ne manquera pas d’offusquer ceux.celles qui ne se voient pas du tout dans ce genre de peau-là. Dans tel film italien du début des années 1960, j’entends Belmondo interprétant le rôle d’un jeune villageois monté à la ville se récrier : je suis un homme, pas une bête – et pour dire cela, qu’il est un être humain, le mot qu’il emploie tout naturellement est : christiano, et lorsqu’il le prononce, il ne pense pas du tout à la religion. Quand le maire de mon village emploie le cliché « nos chères têtes blondes » pour désigner les enfants de l’école communale, c’est le même singulier un peu suspect (combien de vrais blonds parmi ces « chers »-là ?) qui vise à désigner cette généralité : l’écolier. Hors ces opérations de singularisation, l’universel, volontiers affublé d’une majuscule, est pire qu’une coquille vide : l’oriflamme d’une croisade hégémoniste.

20- Le fascisme liquide d’aujourd’hui s’oppose au fascisme solide d’antan comme la mer (étendue anomique) s’oppose à la terre ferme (élément du nomos) dans la théorie politique de Carl Schmitt. Hitler portait des bottes qui le rivaient au Boden allemand. Bolloré nous mène en bateau sur CNews.

Cinthia Flappy

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