Ici et Ailleurs

POUR UNE PHILOSOPHIE NOMADE

À LA UNE : Sur l’affaire Epstein
17 mai 2026

Sur l’affaire Epstein

Dernièrement, trois millions de pages, 2 000 vidéos, 180 000 photos publiées. Mais ces statistiques ne font qu’occulter davantage l’affaire Epstein, car de nombreux documents ont été caviardés. Le Département de la Justice américain conserve encore une partie des archives, notamment tout ce qui relève de la pornographie, d’abus physiques et de morts, ce qui ne peut qu’entretenir un soupçon généralisé. Avec le temps qui passe, il y a un danger de banalisation ; plus les faits s’accumulent, plus ils deviennent banals. Les victimes d’Epstein demandent toujours la transparence et la justice, en appelant à la publication des documents en possession du Département de la Justice américain. L’affaire d’Epstein, c’est l’histoire de l’homme d’affaires et pédocriminel Jeffrey Epstein, trouvé mort en prison en 2019. Suicidé ou assassiné sur commande ? Le suspense demeure toujours. Le grand financier Epstein me fait penser au Stavroguine de Dostoïevski dans Les Démons, grand libertin aussi, et qui est incapable d’oublier le terrible regard accusateur de l’enfant qu’il a violée. Est- qu’Epstein se préparait à avouer tout ? On ne sait pas. Mais ce qui est certain est qu’il n’était pas seul dans ses activités de pédophilie. Selon les enquêtes, entre 2001 et 2019, Little Saint James était le théâtre secret des crimes sexuels – cette île située dans l’archipel caribéen des Îles Vierges. Les autorités locales la surnommaient « l’île de la pédophilie » ou « l’île de l’orgie ». L’île est acquise par Epstein en 2016, il y fait construire une immense demeure, où il a réduit des dizaines de mineures en esclaves sexuelles avec l’aide de sa maîtresse, l’entremetteuse Ghislaine Maxwell. Le « Lolita Express », avion privé d’Epstein, aurait servi à transporter des jeunes filles prises dans son réseau de trafic sexuel. Des personnalités célèbres, l’ex président Clinton par exemple y ont voyagé également.

Comme de nouveaux éléments ne cessent d’être révélés, il faut faire retour sur l’histoire de l’homme qui, presque sept ans après sa mort, continue à défrayer les chroniques des médias sociaux. Les Epstein Files laissent entrevoir même l’existence d’une entreprise obscure et mondiale. L’affaire ne révèle pas seulement des crimes de pédophilie, elle expose aussi les limites structurelles des démocraties libérales face aux élites transnationales. On les découvre de plus en plus corrompues, ce que montre l’ampleur des ramifications des connexions construites au fil des années par Epstein. Car les plus grosses entreprises, les plus grandes fortunes sont en position d’influencer les règles du jeu économique, dont certains ministres et hauts fonctionnaires, et les dirigeants des principaux gestionnaires d’actifs, groupes d’intérêt, cabinets de conseil, banques d’affaires et cabinets d’avocats d’affaires, services secrets… Une affaire qui alimente les théories conspirationnistes et complotistes ou l’histoire d’une réalité qui les dépasse ? Mais les théories conspirationnistes ont toujours existé. On prétend que le Deep State (l’État profond) tente d’occulter l’affaire pour sauver le Président Trump en difficulté. C’est possible. Je suppose que dans un futur proche il y aura des polars et des films sur cette affaire. Pour mieux cerner, ce qui devient un récit mondialisé, il nous faut une approche sociologique, philosophique et cinématographique. Sociologique, car il y a derrière les révélations liées à l’affaire des solidarités d’intérêt propres à des élites mondiales. Pour la philosophie et le cinéma nous les verrons avec Sade, Pasolini et Barthes.

Vilfredo Pareto (1848-1923), sociologue et économiste italien, un des membres de l’école italienne de sociologie des élites avec Gaetano Mosca et Robert Michels, avançait la thèse suivante sur les élites : l’histoire est un « cimetière des élites » ; c’est l’histoire d’une succession de minorités privilégiées qui se forment, luttent, arrivent au pouvoir et profitent de ce pouvoir, puis déclinent et sont remplacées par d’autres minorités. Une vision cyclique : l’histoire est une série d’alternances répétées et d’une mutuelle dépendance. Pour Pareto, certaines lois régissent la formation, l’évolution, la disparition ou l’émergence d’élites même dans les sociétés censées être plus démocratiques. La richesse, le pouvoir, le statut social et le sexe contribuent à la formation d’une élite. La thèse de Pareto nous renvoie à l’affaire Epstein car chaque nouvel événement renforce le sentiment que les élites corrompues échappent au contrôle de la démocratie libérale, cela agit comme le révélateur d’une crise profonde de légitimité des élites occidentales. Au-delà du système de prédation sexuelle mis au jour, ce scandale a surtout exposé l’existence d’une richesse, de l’influence politique et du prestige social d’une élite mondialisée dotée d’une protection très solide face aux mécanismes de la Justice. Car elle dispose de ressources juridiques, relationnelles et symboliques inaccessibles au commun des citoyens. Si cette affaire continue à nous choquer et intriguer, c’est parce qu’elle révèle surtout l’existence des nouvelles élites en Occident ; Christopher Lasch, historien et sociologue américain écrit : « Les nouvelles élites sociales, où ne figurent pas seulement les dirigeants des entreprises mais toutes les professions qui produisent et manipulent l’information - le sang et la vie de ce marché mondial – sont bien cosmopolites, ou du moins plus vagabondes et migrantes, que leurs prédécesseurs. (...) Ceux qui aspirent à appartenir à la nouvelle aristocratie des cerveaux tendent à se regrouper sur les deux côtés, tournant le dos au pays profond, et cultivant leurs attaches avec le marché international par l’argent hyper-mobile, le luxe, la haute culture et la culture populaire. [...] D’un autre côté, le “multiculturalisme” leur convient parfaitement, car il évoque pour eux l’image l’agréable d’un bazar universel, où l’on peut jouir de façon indiscriminée de l’exotisme des cuisines, des styles vestimentaires, des musiques et de coutumes tribales du monde entier [1]… »

Christopher Lasch, observateur très critique de la société américaine analyse la mutation sociale provoquée par la mondialisation et constate l’existence d’un abîme grandissant entre « ceux qui contrôlent les flux internationaux d’argent et d’informations, qui président aux fondations philanthropiques et aux institutions d’enseignement supérieur, génèrent les instruments de la production culturelle » face aux classes populaires et moyennes appauvries. Cette nouvelle élite ne se définit pas par l’idéologie, mais par un mode de vie très mobile et omniprésent. On les voit par exemple à l’inauguration de galas, ou à l’ouverture d’un festival international de cinéma. Lasch voit dans l’émergence de ces élites, symbole d’une « accumulation illimitée du capital », un danger pour la démocratie.

Grand financier, Epstein symbolise la puissance de l’argent par sa grande activité financière mondialisée. Marx appelait l’argent « l’entremetteur universel [2]… », qui permet de convertir « le besoin en objet » et « la personne en chose ». Et Epstein, peut-il pousser jusqu’à l’extrême cet état de fait en devenant lui-même l’entremetteur universel ? Son entourage comprend des capitaines d’industrie, des politiques, des financiers, des princes, des intellectuels et des artistes… et Epstein, ce grand entremetteur mondialiste, mettait ces personnages en relation autour de son réseau de pédophilie. Jadis, on avait l’expression « complexe militaro-industriel » pour désigner l’ensemble constitué par l’industrie de l’armement, les forces armées, les décideur publics d’un gouvernement et les relations du lobbying, pour influencer les choix publics. Sa popularisation remonte à son emploi en 1961 par le président des Etats-Unis Eisenhower, en plein guerre de Vietnam, qui avertissait ses compatriotes des dangers d’une trop grosse influence des industriels liés au département de la Défense, dans un contexte marqué par la course aux armements liée à la Guerre froide. Et de nos jours, Epstein avec son réseau représente un nouveau phénomène d’une puissance complexe. Cette histoire nommée l’affaire Epstein nous parle de faits de sévices sexuels infligés à des victimes adolescentes enfermées dans l’île par Epstein lui-même, accompagné d’élites pédophiles.

Certes « ceux qui se ressemblent s’assemblent » disait un dicton. Mais cette affaire ne se limite pas à un scandale de pédocriminalité. Car elle met au grand jour un enchevêtrement de relations entre finance, pouvoir politique, universités et industries. Les nouveaux documents récemment rendus publics dessinent les contours d’un réseau international ancré au sommet dans le élites issues notamment des États-Unis, de la Russie, d’Israël, de la France, du Royaume-Uni et des Émirats arabes unis, des figures telles que Donald Trump, Steve Bannon (ancien conseiller de Trump) ou Elon Musk, milliardaires américains, responsables israéliens, oligarques russes et figures politiques européennes, où Epstein apparaît comme grand entremetteur par sa puissance financière ; un réseau global enraciné dans le système américain. Et par l’entremise de ce réseau, il pouvait influencer les centres de décision géopolitique. Le complexe d’Epstein semble composé d’une diversité étonnante. Nous apprenons que jusqu’en 2019, Noam Chomsky, intellectuel de gauche très influent, est resté solidaire de son ami Jeffrey Epstein, « traité de manière horrible » par les médias. Et dans un échange de courriels publiés le 30 janvier, datant de quelques mois avant son suicide supposé en prison, Epstein demande conseil à son ami Chomsky. Jack Lang, surnommé « ministre de la Culture à vie », comme sa fille, est dans la tourmente du fait de ses liens avec le criminel sexuel américain. Le Parquet national financier les soupçonne de « blanchiment de fraude fiscale aggravée », pour ce qui le concerne. Le réseau epstinien paraît très hétéroclite, des figures connues comme appartenant à la gauche y coexistent avec d’autres, de droite. Un Epstein multiculturaliste ? Bin Sulayem, architecte de l’empire portuaire des Émirats arabes unis qui contribue à 30 % du PIB de Dubaï, a été relevé de ses fonctions après la révélation de ses échanges avec Epstein. Les milliers d’e-mails du dossier judiciaire décrivent une longue amitié fondée entre Bin Sulayem et lui sur le « business » et un goût commun pour les « escort girls ». Mohamed ben Salmane, prince héritier, photographié avec Jeffrey Epstein en 2016, alors qu’il était déjà condamné pour crimes sexuels. Le grand financier Epstein lui propose même de devenir son « confident financier » et aussi de la cour saoudienne.

Et maintenant souvenons-nous du film de Pier Paolo Pasolini, Salò ou les 120 Journées de Sodome, interdit en France durant des années, ceci en relation avec l’affaire d’Epstein. L’un est un film, l’autre un fait réel. Pasolini a transposé le roman de Sade dans une république fasciste finissante en Italie. Par les scènes de perversion sexuelle, il montre un exercice du pouvoir sur les corps, où le corps humain est un lieu de pouvoir comme un territoire à administrer et à dominer. Dans le film, les élites de Salò sont des élites qui règnent. Et derrière leur système il y a une violence institutionnalisée. Le film nous raconte l’histoire d’un réseau de relations exercées par le pouvoir. Pasolini en fait une allégorie directement rapportée au régime fasciste mussolinien. Les événements se sont déroulés dans la ville de Salò, près du lac de Garde, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, où Mussolini fonda une république fasciste, fantoche, connue pour ses orgies et ses massacres de villageois. Dans cette « République de Salò » le film se divise en quatre tableaux, comme dans l’œuvre sadienne, correspondant à quatre mois qui s’articulent selon les passions simples, doubles, criminelles, meurtrières) : Antinferno (« le vestibule de l’enfer ») ; Girone delle manie « le cercle des passions », qui célèbre le viol sur des adolescents ; Girone della merda ; « le cercle de la merde », avec ses scènes de coprophagie ; Girone del sangue (« cercle du sang »), l’occasion de diverses tortures, mutilations et meurtres.

Si ce film nous fait penser à l’affaire Epstein c’est par sa fiction cinématographique. Son réalisateur s’est inspiré de Sade. Il y évoque un système fasciste inspiré du modèle mussolinien, où les jeunes corps réduits à des objets de perversité sexuelle forcée. En revanche, le grand financier Epstein, sur son île privée dans un pays démocratique et ultra libéral, les États-Unis, a établi un système de relation sexuelle forcé de caractère pédophile réel. Et l’art courageux et créateur de Paolini, un visionnaire, nous fait penser que ces faits de perversité peuvent bien exister dans la vie réelle. L’affaire d’Epstein suscite autant la curiosité mondiale mais une autre affaire peut le dépasser rien que para la perversité meurtrière. Trente ans après la fin de la guerre des Balkans, la Justice italienne soupçonne plusieurs ressortissants étrangers d’avoir payé des membres de l’armée serbe pour tirer sur des habitants de Sarajevo, dont des enfants. Ces « touristes de guerre » fortunés pouvaient débourser jusqu’à 100 000 euros par jour, selon une plainte adressée au parquet de Milan par le journaliste et écrivain italien Ezio Gavanezzi. Ces sinistres excursions sont survenues lors d’un siège qui a fait 11 500 victimes civiles ; une autre forme de divertissement des élites ? En outre, l’affaire d’Epstein ne doit pas faire oublier une autre affaire de pédophilie en France, où des membres des élites ont été lourdement suspectées : l’affaire de Bétharram. En France de 2025, une commission d’enquête parlementaire faite sur les violences en milieu scolaire, lancée après le scandale. Il s’agit des agressions physiques et sexuelles perpétrées pendant des décennies dans ce prestigieux établissement catholique des Pyrénées-Atlantiques. Les rapporteurs appellent notamment à reconnaître « la responsabilité de l’État pour les carences » ayant permis ces violences ; « Monstruosités, État défaillant » – le premier ministre Bayrou très catholique lui-même, est même auditionné par la commission d’enquête parlementaire née de l’affaire et accusé même d’avoir « menti » par le rapporteur de la commission. Bref, de par le monde, les affaires sordides ne manqueront pas. Elles sont à suivre.

Sade comme source d’inspiration

Pasolini a fait un film doté d’une forte puissance évocatrice, en s’inspirant de Sade. Ici il faut sans doute se rappeler le fameux débat qu’il eut lieu entre Barthes et le réalisateur autour de Salò : Barthes reproche à Pasolini sa transposition du roman de Sade d’une façon quasi clinique : « Tout ce qui irréalise le fascisme est mauvais ; et tout ce que réalise Sade est mauvais [3]… » Pour lui, Sade ne doit pas être adapté au cinéma. Car l’aspect extatique de son roman n’excède jamais la langue. Comme nous verrons dans les commentaires de Barthes, Sade est « logothète » ou « fondateur de langue ». Et les lubricités qui nous décrit sont des « débauches irréelles », elles ne sont pas vouées à être réalisées.

L’écrivain, le marquis de Sade comme source d’inspiration, rien que par la puissance évocatrice de son roman Les 120 Journées, pourrait nous aider à réfléchir sur l’affaire Epstein. Sade, persécuté de son vivant sous l’Ancien Régime, a été emprisonné successivement (1763, 1768, 1777). De 1777 à 1784 il reste emprisonné au donjon de de Vincennes. De là il est transféré à la Bastille, où Il écrit Les Cent Vingt Journées de Sodome, Aline et Valcour, Les Infortunes de la vertu, et la première version des Justine. Pour comprendre l’écriture sadienne il faut jamais oublier que son univers était fondamentalement un lieu d’enfermement, où il a passé une grande partie de sa vie, malade et quasi aveugle dans ses derniers jours. Son désespoir nourrit son imagination ironique et subversive à la fois. Avant son transfert du château de Vincennes à la prison de la Bastille en 1785, il prend soin de recopier ce roman inachevé sur des feuillets collés bout à bout, d’une écriture microscopique. Son manuscrit avait la forme d’un rouleau de plus de douze mètres de long et de 11, 3 cm de large, de manière à pouvoir être dissimulé dans un étui ou un vêtement. Il devait maintenir son texte secret et le rendre illisible pour pouvoir les sauvegarder face à ses geôliers. L’époque de Sade, le XVIIIe siècle, a connu le Grand Renfermement. Michel Foucault, dans son Histoire de la folie à l’âge classique (1965) développait la thèse de l’enfermement des fous et voit dans la fondation en 1656 de l’Hôpital Général de Paris l’acte premier de ce Grand Renfermement. Les fous, les criminels, les déviants sexuels, les mendiants, les vagabonds, les malades incurables, tout le ban de la société était enfermé à l’Hôpital général. Et dans les misères du temps, le chômage, l’urbanisation créent une population errante sans cesse grandissante ; ce phénomène s’étend à toute l’Europe. La fameuse « charité chrétienne » ce n’est que l’enfermement des pauvres. Selon Barthes, la vie enfermée de Sade forme l’univers romanesque des « 120 Journées : « Le modèle du lieu sadien est Silling, le château que Durcet possède au plus profond de la Forêt Noire et dans lequel les quatre libertins des 120 Journées s’enferment pendant quatre mois avec leur sérail. Ce château est hermétiquement isolé du monde par une série d’obstacles qui rappellent assez ceux que l’on trouve dans certains contes de fées [...] La clôture sadienne est donc acharnée ; elle a une double fonction ; d’abord, bien entendu, isoler, abriter la luxure des entreprises punitives du monde ; pourtant, la solitude libertine n’est pas seulement une précaution d’ordre pratique [...] il existe toujours dans l’espace sadien, un « secret » , où le libertin emmène certaines de ses victimes, loin de tout regard, même complice, où il est irréversiblement seul avec son objet [...] La clôture du lieu sadien a une autre fonction : elle fonde une autarcie sociale [4]… »

Après la Révolution de 1789, Sade est libéré en 1790. Il intègre en 1792 la section des Piques dont il prend la présidence en 1793. Robespierre le détestait cordialement. Comme sous l’Ancien Régime, sous le Nouveau Régime, Sade est perçu comme trop subversif, trop radical. Il échappe de peu à la guillotine après avoir été accusé de trahison. Et pour survivre matériellement il était obligé de se lancer dans la production d’ouvrages clandestins pornographiques. Comme l’aristocratie de l’Ancien Régime, celle du Nouveau Régime était avide de ces lectures, elle facilite la circulation clandestine de ses livres. En 1801, la police perquisitionne chez son imprimeur et il est arbitrairement condamné. Sade passa près de trente années de sa vie en prison, notamment au donjon de Vincennes, à la Bastille. C’est à l’asile de Charenton qu’il meurt après treize ans d’internement. Déjà honni au XVIIIe siècle, Sade a subi les foudres de la bourgeoisie du XIXe siècle, pendant qu’elle le lisait en cachette. Pour occulter sa subversivité philosophique, elle inventa le terme de « sadisme ». Lui-même était-il « sadique » ? : « Oui, je suis libertin, je l’avoue ; j’ai conçu tout ce qu’on peut concevoir dans ce genre-là, mais je n’ai sûrement pas fait tout ce que j’ai conçu et ne le ferai sûrement jamais. Je suis un libertin, mais je ne suis pas un criminel ni un meurtrier », écrit-il à sa femme le 20 février 1781. Sade, occulté et resté en clandestinité pendant le XIXe siècle. Son œuvre littéraire est réhabilitée au début du XXe siècle par Apollinaire et les surréalistes.

Sade peut être considéré comme l’initiateur d’une philosophie de la subversion dans la pensée moderne occidentale. Paul Ricoeur pensait que Karl Marx, Friedrich, Nietzsche et Sigmund Freud sont des « maîtres du Soupçon » car ils ont marqué la pensée moderne et contemporaine, jusqu’à la culture populaire. Désormais nous ne pouvons plus penser comme avant à propos de la philosophie et la théologie sans ces trois penseurs : « Trois maîtres en apparence exclusifs l’un de l’autre dominent, Marx, Nietzsche et Freud. Il est plus aisé de faire apparaître leur commune opposition à une phénoménologie du sacré, comprise comme propédeutique à la « révélation » du sens, que leur articulation à l’intérieur d’une unique méthode de la démystification. [...] Mais nous sommes encore loin d’avoir assimilé le sens positif de ces trois entreprises ; nous sommes encore trop attentifs à leurs différences et aux limitations que les préjugés de leur époque infligent à leurs épigones plus encore qu’aux mêmes. [...] Marx est alors relégué dans l’économisme et l’absurde théorie de la conscience – reflet ; et Freud est cantonné dans la psychiatrie et affublé d’un pansexualisme simpliste [5]… »

En suivant P. Ricœur, ne faut-il pas donner une place à Sade, l’homme à cheval entre le XVIIIe et le XIXe siècles (1740-1814), avec ces maîtres du soupçon ? Au-delà de son image « sulfureuse » dans l’histoire de la littérature, n’était-il pas le premier penseur radical ? Il remettait en cause l’idée des lois, de la responsabilité collective, des institutions, radicalement opposé à la peine de mort, athée, prônant la déchristianisation de la France. Un Sade destructeur des jugements de valeur, grand provocateur, argumentant toujours philosophiquement. C’est bien dans ses argumentations qu’il y a une profondeur à méditer : chez lui, la raison critique est poussée jusqu’à son extrême limite comme ce n’est pas le cas chez les autres philosophes des Lumières. Si par exemple, dans ses romans, la sexualité est caractérisée par des tendances destructrices c’est pour faire réfléchir. Il n’écrivait pas des romans érotiques ni pornographiques. Un penseur à contre-courant et intempestif. Voir par exemple Français, encore un effort…, d’abord publié dans La philosophie dans le boudoir en 19975. Sous la Convention thermidorienne, Français, encore un effort… est publié comme brochure à part. Sade y expose ses idées sur la peine de mort, sur la religion et sur la condition sexuelle. Il proposait une orientation encore plus radicale à la Révolution.

Dans Les 120 Journées, tout le système sadien est exposé. Les grand libertins, au fil de leur libertinage se livraient même à des discours de style de confession : « Comme vous n’avez point exigé, messieurs, que je vous rendisse un compte exact de ce qui m’arriva jour par jour chez Mme Guérin, mais simplement des événements un peu singuliers qui ont pu marquer quelques-uns de ces jours [...] je venais d’atteindre ma seizième année, non sans une très grande expérience du métier que j’exerçais, lorsqu’il me tombe en partage un libertin dont la fantaisie journalière mérite d’être rapportée [6]… » Et un autre libertin l’avoue ainsi : « Je me suis mis de bonne heure au-dessus des chimères de la religion, parfaitement convaincu que l’existence du créateur est une absurdité révoltante que les enfants ne croient même plus [...] C’est de la nature que je les ai reçus, ces penchants [7]... » Ici on pourrait se demander si Sade, contemporain de Rousseau, n’ avait pas écrit ses œuvres en guise de confessions ? Car dans celles-ci, il y a un certain style confessionnel. Mais Sade n’a pas écrit Les Confessions. Il a écrit des romans, d’où se dégage sa philosophie. Dans Sade, Fourier, Loyola, Roland Barthes fait une lecture croisée entre ces trois figures que tout semble opposer : un Sade sulfureux, Fourier, un philosophe utopiste et Loyola, fondateur de la Compagnie de Jésus. Barthes, comme sémiologue, explore la façon dont ces auteurs construisent une "langue seconde" pour constituer des systèmes formels et translinguistiques, s’écartant ainsi du langage littéraire classique pour mieux décrire leurs projets utopiques. Les aventures orgiaques de la cité sadienne, ce n’est qu’une fiction romanesque, un discours bien particulier : « La fonction du discours n’est pas en effet, de « faire honte, envie, impression etc. », mais de concevoir l’inconcevable, c’est-à-dire de rien laisser en dehors de la parole et de ne concéder au monde aucun ineffable : tel est semble-t-il, le mot d’ordre qui se répète tout au long de la cité sadienne, de la Bastille, où Sade n’exista que par la parole, au château de Silling, sanctuaire, non de la débauche, mais de l’histoire [8]. » Sade ne nous décrit pas les faits qui ont eu lieu mais il imagine les variations possibles de « perversions » : il brise les tabous sur la nature humaine. Il dénombre, il classe à travers les discours de ses personnages.

Charles Fourier rêvait d’une communauté dont les intérêts et les aspirations, le travail et les amours, seraient en harmonie. Son utopie, incarnée par le phalanstère, a inspiré des penseurs socialistes. Par contre, cité sadienne se trouve à l’extrême opposée d’un phalanstère fouriériste : « On le sait, ce sont deux grandes classes de la société sadienne. Ces classes sont fixes, on ne peut émigrer de l’une à l’autre : pas de promotion sociale. Et cependant, il s’agit essentiellement d’une société éducative, ou plus exactement d’une société-école (et même d’une société-internat) ; mais l’éducation sadienne n’a pas le même rôle chez les victimes et leurs maîtres. Les premières sont parfois soumises à des cours de techniques [...] non de la philosophie ; l’école prête à la petite société victimale son système de punition, d’injustice [9]… » Au château Silling, la mise en scène romanesque comme « cité sadienne » avait un but éducatif et philosophique. Sade, qui y laisse libre cours à toutes ces provocations romanesques ne nous raconte pas « de la débauche, mais de l’histoire », comme analysé par Barthes. Et quant à La Compagnie de Jésus fondée par Ignace de Loyola en 1539, son utopie semble réalisée car encore au début du XXIe siècle, les Jésuites revendiquent près de 17 000 membres, la congrégation la plus importante au sein de l’Église catholique. Ils ont traversé une longue histoire ; Contre-Réforme, évangélisation, éducation... Les Jésuites ont formé le premier corps enseignant de la catholicité moderne. Depuis le XVIe siècle, leur ministère s’exerce notamment en Europe, en Amérique latine, en Asie orientale et en Inde. Le pape François, élu en 2013 à la tête du Vatican, est le premier pape jésuite. Sade s’était inspiré de Loyola – c’était pour mieux décrire la discipline monastique de son château imaginaire de Silling. Pour finir, rappelons un fait d’actualité d’une triste ironie concernant ce chapitre de la pédophilie. Dès les années 1990, des affaires d’agressions sexuelles sur mineur.e.s surgissent au sein de l’Église catholique. Mais il faut attendre les années 2000 pour que ces cas prennent une dimension mondiale. Sade, grand visionnaire, aurait-t-il pressenti les choses, qu’un problème si grave puisse surgir de nos jours ? Saluons sa mémoire.

Mehmet Aydin

Notes

[1La Révolte des élites et la trahison de la démocratie, traduction française, Flammarion, 1994, p.17-18.

[2Manuscrits de 1844.

[3Roland Barthes, « Sade-Pasolini », Le Monde, 16 juin 1976.

[4Roland Barthes, Sade, Fourier, Loyola, Seuil, « Tel Quel », 1971, « Sade I », p. 21-23.

[5« L’interprétation comme exercice du soupçon », in De l’interprétation essai sur Freud, Seuil, 1965, p. 40-41.

[6p. 54.

[7p. 58.

[8« Sade I », p. 41-42.

[9« Sade I », p. 29-30.

← Retour à l'accueil