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Cinémathèque du couvre-feu

mardi 26 janvier 2021, par Adam Pašek

J’ai eu l’idée de regarder La Traversée de Paris d’Autant-Lara (1956) que je n’avais jamais vu et qui sied au contexte (couvre-feu…). Idée mise à exécution hier soir. Je suis très impressionné par la violence semi latente sous un extérieur tout gag tout sourire, notamment par ce que la violence qui fait mal dans le film n’est pas celle de la police, ni celle des occupants, mais bien plus celle de l’inégalité clivant les occupés, cristallisée dans l’ambiguïté un peu démoniaque de Gabin (Grandgil) qui détonne avec une brutalité certaine à la fin : les retrouvailles de Gabin avec Bourvil (Martin) à la Gare de Lyon, le premier en bourgeois installé qui se fait porter les valises, l’autre en petit subalterne qui portera toute sa vie les valises des autres. Finalement, les tirades de Gabin contre la peur "médiocre" des Français ("Salauds de pauvres") s’applique encore à son ami après la Libération, sa philosophie devient une idéologie du succès entrepreneurial, genre tu as peu parce que tu as peur, c’est ta mentalité servile qui justifie et consacre ta pauvreté, moi je suis grand seigneur, parce que je suis courageux et mutatis mutandis c’est la raison et la justification que je me balade en costume etc. et que toi, mon copain, tu me portes les bagages. C’est terrassant, cette fin, finalement, occupation pas occupation, la violence des riches reste exactement pareille, le clivage ne bouge pas d’un pied, pas trop rigolo ce film, finalement.

Messages

  • Il faut rappeler à l’auteur que le rôle de Gabin est un peintre dont l’aisance sociale tient du jeu, sa prestance méprisante durant la traversée de Paris avec Martin le personnage de Bourvil, vient de là. Artiste reconnu, il obtiendra sa délivrance auprès du chef de la Kommandantur par sa renommée d’artiste et son maniement des langues étrangères. La différence sociale qui ressurgit à la fin du film, avec des retrouvailles entre le voyageur et le porte bagage sur le quai de la gare, comme la capacité à faire céder le boucher charcutier Jambier interprété par de Funès dans un bras de fer épique pour lui arracher le quintuple de la somme d’argent prévue, tout cela ne tient qu’à cette aisance bourgeoise d’origine, la détention du capital symbolique et la richesse de l’artiste reconnu dont Martin reste totalement dépourvu.