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En plein cirage (j’en perds mon lapin) !
« J’en ai assez. J’en ai assez de la France, j’en ai assez de ma famille, j’en ai assez de tout. » (Jean-René Huguenin, La côte sauvage (1960).
1- Il fut une époque où le bourgeois ne sortait jamais sans son chapeau, comme Nicolas ne sort plus, désormais, sans son garde du corps et son bracelet électronique.
2- On ne peut que se poser la question avec insistance : pourquoi la représentation qui a volé en éclats dès le début du XXe siècle, dans tous les azimuts des arts, continue-t-elle à exercer son emprise, en Occident et au-delà, sur la politique institutionnelle ? En vérité, tout le monde sait que c’est une blague, au mieux, une fable utile, de plus en plus discréditée – la démocratie de représentation, parlementaire ou présidentielle. Mais l’homo occidentalis continue de faire semblant d’y croire et s’y cramponne. C’est, bien sûr, qu’elle constitue (cette fable) l’alibi parfait et durable à la paresse (l’anomie) civique qui lui colle à la peau. Cette pauvre fiction entretient l’illusion de la fonctionnalité (la tangibilité, tout court) d’une citoyenneté par délégation permanente. Ainsi émancipé de ce qui le destine à la prise en charge de l’intérêt commun, il peut vaquer à ses affaires – son petit business, ses embrouilles sentimentales, ses divertissements légers... bref : ce dont est faite la futilité de son existence, confondue avec la légèreté de l’être – le bonheur personnel, cette outre vide.
3- L’avez-vous remarqué ? l’expression « gardien de la paix », pour dire flic est tombée en désuétude. C’est qu’elle ne pourrait s’employer aujourd’hui que complétée du LOL de rigueur.
4- Le pas décisif : celui qui nous fait passer de la condition d’ami des animaux à celle d’animal déguisé en humain.
5- Les pannes sexuelles sont des pannes d’existence, plutôt que d’essence.
6- Êtes-vous drosophile (qui aime la rosée) ?
7- Augmentez votre vie : ajoutez un jour à votre semaine, le Kryptodi (Kryptoday, Kryptotag...), et consacrez-le entièrement à assouvir vos passions inavouables et secrètes. Vous verrez, cela ira tout de suite mieux.
8- Attentat de Sidney : Gaza est partout – comme Auschwitz et Hiroshima sont partout. Auschwitz et Hiroshima sont le passé/présent, Gaza, c’est le présent tout court. Gaza a bien quelque chose à voir avec les Juifs, en général, pour autant qu’Israël s’affiche comme État-des-Juifs, comme Auschwitz a quelque chose à voir avec les Allemands d’hier et d’aujourd’hui et Hiroshima avec la nation états-unienne, de même. Dans leur immense majorité, ceux qui s’identifient comme Juifs, que ce soit en Israël ou dans la diaspora, ne se sont pas ouvertement séparés, dissociés de ceux qui, en leur nom, se rendent coupables d’un génocide à Gaza. De la même façon que, dans leur majorité, les États-Uniens ne trouvent rien à redire à la destruction atomique de Hiroshima et Nagasaki, ce qui les associe, de ce fait même, à ce crime historique.
La toile de fond inaltérable de l’attentat de Sidney et de bien d’autres éclats de violence à venir, c’est bien cela et rien d’autre. Le ressentiment contre les Juifs, en général, voire la haine des Juifs, en général, aujourd’hui, en situation et non pas sub specie aeternitatis, c’est l’ombre portée, l’ombre géante de Gaza, étendue sur la planète entière.
Tout ici est placé cul par dessous tête : nous sommes, à propos d’événements comme la tuerie de Sidney, sommés de nous mettre en règle toutes affaires cessantes, en émettant le jugement requis à propos de ce massacre – une abomination, une action terroriste monstrueuse, etc. A l’usage, nous nous avisons que cette injonction a pour fonction de substituer un rite, un catéchisme, une récitation à toute réflexion critique à propos de cette scène. C’est le règne du noli : n’allez pas vous aviser de réfléchir librement, à vos conditions propres, à ce qui entoure cet événement ! Ne pensez pas, n’exercez pas vos facultés critiques, ne raisonnez pas, contentez-vous d’opiner dans la langue du pouvoir, dans la langue des médias, dans la langue du mainstream, dans la langue des coolies de la plume (Lénine), la seule langue correcte !
Il nous faut ici remettre les choses à l’endroit : penser d’abord, analyser, réfléchir – juger ensuite. Opposer la tradition du libre arbitre, de la pensée comme forme de résistance (« hier stehe ich und kann nicht anders » – Luther), du räsonieren kantien comme prérogative du sujet moderne à ces injonctions, toujours plus menaçantes à ne plus parler qu’aux conditions de la police de la pensée.
9- Querelle d’amants : « tu n’es qu’une malade mentale, la preuve, d’ailleurs, c’est que tu es avec moi » – imparable.
10- Le philosophe, le vrai, ne peigne pas la girafe, c’est un boucher – il désosse. Ne cherchez pas ailleurs le motif de son impopularité.
11- Épidémie de myopie à l’échelle planétaire, nous avertissent les journaux. Ah, ça, c’est bien vrai, alors. D’où l’état du monde.
12- Quand une boîte à livres hier encore pleine à craquer se retrouve entièrement vide, on peut raisonnablement supputer que tous les mauvais bouquins qui l’encombraient ont été rendus à leur vocation première – entretenir le feu dans les cheminées, lors des soirées entre amis, pas tous forcément illettrés.
13- Sidération face aux effets présents et à venir de l’irruption de l’IA : c’est encore et toujours le train entrant en gare de La Ciotat : les gens sur le quai (du présent) flabbergasted.
14- Le pays ancien-nouveau (Altneuland) cher au cœur de Theodor Herzl tient ses promesses – il est l’incubateur de ce fascisme altneu qui déferle sur toute la planète.
15- Ce n’est pas parce que les esprits forts s’échauffent et tendent le poing le samedi soir au salon qu’on ne les verra pas communier à la messe, dimanche matin.
16- Le communisme est fait de toutes ces petites et grandes choses que n’imaginent même pas ceux qui pensent savoir d’un savoir inaltérable ce qu’est le communisme, ce qu’il en est du communisme. Avec le communisme, l’essentiel vient toujours en excédent.
17- Con comme un marché de Noël.
18- La philosophie universitaire a, elle aussi, ses Frédéric Péchier (le médecin anesthésiste serial killer de Besançon qui infectait les poches destinées aux patients sur le point d’être opérés, dans le but de compromettre ses collègues auxquels l’opposaient d’obscures querelles – il vient de se prendre perpète). De médiocres enseignants, jaloux du renom et de la popularité de collègues plus talentueux qu’eux, s’emparent subrepticement de leurs notes de cours pour y ajouter des interpolations destinées à les discréditer à tout jamais – par exemple, dans un cours sur les affects et les passions chez Spinoza, ajouter un passage emprunté au Traité des passions de Descartes. Dans un exposé sur la biopolitique chez Foucault, un paragraphe en forme de paraphrase du Petit traité des petites vertus d’André Comte-Sponville, etc. Il s’agit bien là, sur le modèle, si l’on peut dire, de la procédure criminelle mise en œuvre par le médecin fou, d’une tentative d’empoisonnement philosophique des étudiants (innocents, par définition), destinée à ruiner le crédit des enseignants dont les notes de cours auront été ainsi polluées. Ces Péchier philosophes sont plus nombreux qu’on ne le pense. Certains sont bisontins, comme le tueur en série – pas tous.
19- Agrégatif à la veille du concours : une sorte de camion de déménagement surchargé, menaçant de se renverser dès le premier virage.
20- Dans nos sociétés, le grand âge est, perpétuellement et toujours plus ouvertement, humilié plutôt que respecté ou honoré. La signature de la barbarie civilisée.
Cosima Larbin
Ici et ailleurs